le 22.01.13 | 10h00 1 réaction
Les milliers d’enfants placés dans les centres spécialisés n’auront pas tous la chance d’avoir une famille d’accueil, en l’absence de mesures incitatives au profit des couples intéressés.
Les débats sur les problèmes de l’enfance assistée en Algérie commencent à prendre de l’importance. Il y a déjà trois ans qu’ils suscitent un vif intérêt chez les spécialistes. A l’origine, une initiative de Mohamed-Cherif Zerguine, fervent militant des droits des enfants, qui a été proposée au recteur de l’université islamique Emir Abdelkader. Ce dernier a adopté l’idée. Sur la même lancée, la même université a organisé, hier, au palais de la culture Malek Haddad, une rencontre nationale sur cette frange de la société qui vit de terribles souffrances sur les plans social, moral, affectif et psychologique.
Une vérité que plusieurs intervenants ont mis en exergue, tout en disséquant les facteurs sociaux et culturels qui ont mené à des situations dramatiques vécues par des enfants innocents. «Il y a d’abord un problème social lié à la dégradation des valeurs et la domination des traditions qui continuent de régir les relations entre hommes et femmes, ainsi que la désintégration de la cellule familiale, mais il faut dire aussi que la multiplication ces dernières années, des mariages en seing-privé ou uniquement par la Fatiha– en arabe ôrfi-, non inscrits sur les registres de l’état civil, est l’une des principales causes du nombre important d’enfants abandonnés», explique Sonia Kasmi, de l’université Mentouri de Constantine. Cette dernière avancera le chiffre de 4 000 plaintes enregistrées par les services de la justice à l’échelle nationale ces trois dernières années, suite au refus de reconnaissance par les pères des enfants nés de ce type de mariage.
Une véritable plaie sociale, puisque la plupart de ces enfants n’auront d’autre sort que d’être abandonnés dans une pouponnière ou un centre spécialisé. «L’enfance assistée, ce n’est pas uniquement ces petits nés hors mariage ou sous X, que la société identifie comme des enfants illégitimes, mais il peut s’agir aussi d’enfants dont les parents sont connus, mais qui ont été placés dans des établissement de l’Etat pour diverses raisons (décès, divorce, emprisonnement, absence de tuteur, fugue», notera Nabila Benyoucef, de l’université Mouloud Maâmeri, de Tizi Ouzou. Dans une intervention percutante, cette dernière a révélé des vérités amères sur le volet de la kafala. «Certains couples attendent entre 6 mois et une année pour avoir le feu vert, suite aux procédures administratives à suivre, alors que les demandes sont en nette hausse ; ceci ne veut pas dire que tout est vraiment beau», affirme-t-elle.
Un déficit en infrastructures
La vérité est tout autre, car les demandeurs de la kafala ont un choix à faire. « Selon une étude effectuée au centre de l’enfance assistée d’El Biar, la plupart des enfants adoptés ont moins d’un an, en majorité des filles ; on exige toujours que ces enfants soient beaux, et on refuse ceux qui présentent un handicap», annonce-t-elle, tout en déplorant le fait que des femmes célibataires ou divorcées, -que la loi autorise pourtant à adopter-, ne se présentent jamais à ces centres, tout simplement parce qu’il s’agit d’un problème d’information.
En dépit des efforts déployés par l’Etat pour la prise en charge de cette catégorie d’enfants, Nabila Benyoucef a déploré le déficit en centres spécialisés et l’insuffisance du budget qui leur est alloué, en plus du manque de personnel qualifié.
«Seules 19 wilayas disposent de centres dans ce domaines, alors que dans certaines wilayas des bébés sont abandonnés dans des hôpitaux où l’on n’arrive pas à s’occuper d’eux convenablement ; dans des villes comme Alger et Oran, des établissements sont complètement saturés», évoque-t-elle, tout en regrettant l’absence d’hygiène dans certains centres. Côté budget, il y a beaucoup à dire. «Comment voulez entretenir un enfant, le nourrir et le soigner avec uniquement 552 DA par jour, alloués à ces établissement, alors que l’Etat s’obstine toujours à refuser les aides proposées par les ONG», dénonce-t-elle.
Dans ce genre de situations, les conséquences sur la personnalité de ces créatures fragiles sont souvent graves. Les troubles du comportement, l’anxiété, le sentiment d’insécurité, les problèmes d’identité, sont autant de signes que les spécialistes ont énumérés chez de jeunes sujets capables de développer une agressivité et une véritable haine envers la société. Pour Mohamed-Chérif Zerguine, lui-même né hors mariage, le problème de ces enfants assistés doit être débattu avec rigueur et sérieux et à une grande échelle, aussi bien sur les plans social, qu’éducatif et législatif. «Cette question demeure régie par des lois sommaires, notamment en matière de kafala, alors que le statut de cette catégorie, dont l’Islam n’a jamais ignoré les droits, n’existe pas ; ce qui est souvent une source de drames qu’on constate dans la société ; il faut considérer que cet enfant né hors mariage n’est pas un objet, mais un être humain», dira-t-il.
Partant de son expérience personnelle et de son inlassable combat pour les droits des enfants, il a suggéré aux organisateurs d’adopter certaines propositions dans les recommandations de ce colloque. Il appellera à la mise en place d’un code de l’enfant et d’un office national de la kafala qui aura à gérer un fichier national de cette enfance prise en charge jusqu’à l’âge adulte. «Je propose que la kafala soit définitive, avec l’insertion d’une page dans le livret de famille portant mention kafil-makfoul et la création d’une allocation pour les mères célibataires avant de les encourager à garder leurs enfants», a-t-il suggéré.
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