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Cori Crider. Avocate pour l’ONG britannique Reprieve

Pourquoi le dernier programme de torture des Etats-Unis a échoué

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le 17.03.17 | 12h00 Réagissez

Elle a défendu des prisonniers de Guantanamo et représenté le Libyen Abdelhakim Belhadj et sa famille. Alors que Donald Trump a valorisé l’utilisation de la torture, l’avocate américaine explique en quoi les abus commis sur des prisonniers portent préjudice, au-delà de l’individu, à un Etat tout entier.

- Vous avez fait partie de l’équipe qui a enquêté sur les sévices commis au nom de la lutte contre le terrorisme pour l’ONG Reprieve. En quoi les propos de Donald Trump, qui a affirmé que la torture «ça marche», vous interpellent-ils ?

Quand celui qu’on appelle «le leader du monde libre» se lève et affirme que la torture «marche», qu’elle est «acceptable», il y a quelque chose de choquant. Il envoie un sinistre message à tous les dictateurs dans le monde : sentez-vous libre de regrouper les dissidents, les journalistes, les militants de la société civile, et faites d’eux ce que vous voulez, les Etats-Unis regarderont ailleurs.

- Les statistiques révèlent que l’usage de la torture par les Américains est la meilleure raison d’Al Qaîda pour le recrutement de nouveaux combattants. Est-ce pour cela que vous avez déclaré que le dernier programme de torture américain avait été un échec ?

Il a échoué pour deux raisons. D’abord parce que les soi-disant renseignements qui sont extirpés d’une séance de torture sont d’une grande confusion. Tout simplement parce que la personne sur laquelle sont commis les abus dira tout – littéralement tout – pour que la douleur s’arrête. Et ce ne sont que des mensonges. Enfin, tout ne sera pas uniquement des mensonges – vous direz probablement votre véritable nom – mais pour le reste, comment savoir s’il s’agit de la vérité ?

Même les meilleurs experts du renseignement ont des difficultés à démêler le vrai du faux. Je l’ai moi-même constaté, car j’ai eu une expérience exhaustive en étudiant les dossiers contenant des «informations secrètes» de mes clients à Guantanamo Bay. Tous ces dossiers étaient remplis de non-sens – des non-sens que les Etats-Unis ont par la suite abandonnés – précisément parce que les informations ont été obtenues de prisonniers battus.

Le programme a ensuite échoué pour des questions morales. Qu’est-ce qui a causé le plus de tort à la réputation des Etats-Unis dans le monde ? En dehors de l’invasion de l’Irak, c’est sûrement les photos des prisonniers à Guantanamo Bay. Ou celles de la prison secrète d’Abou Ghraïb. Les gens sont nombreux dans le monde à savoir que des enfants et d’autres innocents ont été détenus à Guantanamo, à l’image de mon ancien client, le journaliste Sami Al Haj.

Cela provoque de l’amertume chez le gens, car ils s’aperçoivent de l’hypocrisie de tout ça. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique s’est arrogée le droit de faire la morale aux autres en matière de droits de l’homme. En anglais, on dit : «Tu dois faire ce que tu prêches.»

Quand nous faisons la leçon aux gouvernements sur les questions des droits de l’homme et qu’en même temps, on utilise des prisons secrètes et que l’on pratique des simulations de noyade sur les prisonniers, cela nous cause énormément de tort. Et c’est précisément cette dissonance cognitive dont les extrémistes de Daesh se servent pour recruter.

- Selon un sondage réalisé par Reuters, près de deux tiers des Américains pensent que le recours à la torture contre des personnes soupçonnées de terrorisme est légitime. La problématique est un peu la même que pour la peine de mort dans les cas de crimes d’enfants. Comment défendre l’idée contraire devant l’opinion publique ?

Les réponses des Américains à propos de la torture ont finalement beaucoup varié sur les quinze dernières années, comme on peut le constater dans une étude réalisée par Gallup (institut de sondage). Peu de temps après la publication des images d’Abou Ghraïb, la plupart des Américains disaient que les Etats-Unis ne devaient pas torturer les gens. Je pense que quand les gens voient à quoi ressemble réellement cette brutalité, ils en ont l’estomac retourné.

C’est la raison pour laquelle les Etats-Unis ont bataillé pendant des années pour garder secrètes, par exemple, des images classifiées d’une séance de gavage sur un de mes clients à Guantanamo Bay. Cela est d’ailleurs arrivé sous Obama, donc ceux qui prétendent que les abus sur les prisonniers font partie du passé n’ont pas tout à fait raison.

- Puisque dans le face-à-face avec le grand public, l’argument moral – le principe Actually, intangible d’atteinte à la dignité humaine – ne pèse que très peu face à l’argument de l’«efficacité», comment convaincre cette opinion publique qu’il existe des armes plus efficaces que la torture ?

C’est simple. La vérité, c’est que les responsables des renseignements (Émile Nakhleh, un ex de la CIA, John MacCain, un ex-militaire, Ali Soufan, un ex-FBI) reconnaissent eux-mêmes que la meilleure façon d’obtenir des informations fiables d’une source humaine est de loin de tisser une relation.

Ces techniques ont été essayées et testées. Il faut aussi se souvenir que les dégâts causés par la torture n’affectent pas seulement l’individu : une fois que l’information selon laquelle commettez des abus se sait – et ça se sait toujours – les groupes terroristes que nous cherchons tous à vaincre disposent d’un instrument de propagande parfait qu’ils utilisent pour rallier des gens à leur cause.

Cela vous affecte donc doublement : vous fournissez des informations à vos ennemis et vous les aidez à recruter de nouveaux fidèles à leur cause. Pensez-vous que Daech, avant d’exécuter ses innocentes victimes, les habille en combinaisons oranges de manière innocente ? Non. Ils envoient un message  : vous n’êtes pas meilleurs que nous. C’est faux – bien sûr que c’est faux – mais en nous rendant, nous Occidentaux, vulnérables à ce que genre d’attaque politique, nous avons commis une énorme erreur stratégique.

- Et comment – quand on est un Etat, face à une institution comme la CIA ou n’importe quelle agence de renseignements – concrètement poser des limites ? Une question posée par le rapport de la commission chargée du renseignement du Sénat aux Etats-Unis (sur les interrogatoires poussés pratiqués par la CIA après les attentats de 2001) ?

Il existe un ensemble clair de recommandations (l’armée américaine les a dans son Army Field Manual) qui fixe précisément quelles techniques sont acceptables et lesquelles sont interdites. Une surveillance indépendante très ferme est assurée par les juges et la législature quand quelqu’un dépasse les lignes rouges. Et – c’est sur ce point que les Etats-Unis ont constamment été défaillants –  vous êtes censé rendre des comptes de sorte que les personnes qui transgressent les règles et commettent des abus sur les prisonniers sont tenus pour responsables de leurs actions.

On ne parle pas là des jeunes militaires. Il est d’ailleurs malheureux que seuls les maillons les plus faibles de la chaîne de commandement soient toujours tenus pour responsables. Des Lynddie Englands [réserviste de l’armée américaine condamnée à la prison suite à des sévices qu’elle a perpétrés dans la prison d’Abou Ghraïb à Baghdad] dans le monde, il y en a beaucoup. Ce qui mettrait réellement un terme à ces abus répétés, ce serait que les vétérans responsables d’actes de torture  soient traînés devant les tribunaux. Cela n’est arrivé nulle part, sauf en Grande-Bretagne !

- En tant qu’avocate, vous défendez aussi Abdelhakim Belhadj qui a obtenu de la justice britannique le droit d’intenter des poursuites contre des responsables et des institutions du Royaume-Uni suite à son enlèvement en 2004 où il dit avoir été torturé. Est-ce que finalement, la meilleure arme contre la torture ce n’est pas (aussi) des institutions fortes ?

Il est important de comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de Belhadj mais également de sa femme, Fatima, enceinte de plusieurs mois au moment de son enlèvement et dont personne n’a dit qu’elle présentait un véritable intérêt sécuritaire. Je mets n’importe qui au défi de me dire ce que kidnapper et torturer une femme enceinte irréprochable apporte à la sécurité nationale. Mais oui, je suis d’accord, ce qui nous protège de ce genre d’abus, c’est l’Etat de droit. Personne – aucun service de sécurité, aucun politique, personne – ne devrait être au-dessus de cela.

 

Mélanie Matarese
 
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