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Échecs des greffes rénales abo incompatible à l'EHS de Batna

Décès et silence total des autorités sanitaires

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le 26.02.17 | 12h00 Réagissez

Dans le souci d’augmenter le nombre de greffes sur donneur vivant et à défaut de greffe par prélèvement sur cadavre, l’équipe médico-chirurgicale de l’EHS de Batna s’est lancée dans la technique ABO incompatible qui s’est soldée par trois décès depuis 2015.

La dernière patiente n’a pas eu la chance de passer à l’étape de la transplantation. Elle est décédée pendant le traitement de désensibilisation alors qu’elle n’était même pas en dialyse. Par ailleurs, un patient de 27 ans se retrouve aujourd’hui dans un état grabataire suite à une greffe rénale contre-indiquée, selon les spécialistes de son cas sachant qu’il souffre d’une oxalose. L'opération de greffe a été, malgré cela, effectuée et s’est soldée par un rejet avec récidive de la maladie.

Considérée comme le traitement de référence des patients atteints d’insuffisance rénale chronique à un stade terminal, la greffe de rein a du mal à connaître son essor en Algérie malgré la bonne volonté des équipes de santé à mener à bien ce geste médical qui sauve des vies humaines. Mais l’approche est différente d’un centre à un autre. Outre tous les problèmes bureaucratiques qui constituent un frein à cette activité, il y a ceux qui veulent créer un cadre organisationnel autour de cette activité hautement sensible, afin d’assurer une planification à long terme et s’assurer de la sécurité des patients, alors que d’autres préfèrent travailler au jour le jour et exprimer leur autosatisfaction en faisant du chiffre, sans prendre en compte toutes les conséquences afférentes (décès, rejet, complications, etc).

Ce qui demeure inévitable pour certains spécialistes, mais non sans prendre en compte les bonnes pratiques médicales. Un vrai levier pour relever le défi, affirme-t-on. «Les décès et les rejets existent même dans les pays où la greffe est bien développée, mais cela ne doit pas dépasser les normes surtout lorsque l’on ne maîtrise pas certaines techniques dont la faisabilité est très complexe», répondent les chirurgiens et des néphrologues. La réglementation est plutôt claire là-dessus, car en termes de greffe rénale, l’obligation de résultat est exigée à 100% et l’équipe médicale et le patient sont protégés par la loi. «Il n’y a aucune urgence dans ce type d’intervention.

Il y a une préparation du couple compatible à cette opération qui se fait normalement», explique un néphrologue et «donc l’aventurisme est interdit». Mais cela n’a pas empêché des équipes des différents EHS d’outrepasser la loi tout en profitant d’un vide juridique en la matière en élargissant le champ aux donneurs non apparentés et préparer des couples afin de procéder à l’opérationa dans le souci d’augmenter le nombre de greffes sur donneur vivant sans tenir compte des conséquences qui risquent d’être très graves. Même si cela est fait tout en ayant la bonne intention d’offrir des chances aux patients notamment, d’autres se veulent prudents et moins hasardeux. Agissant dans cet esprit de l’exploit, l’équipe de néphrologues de l’EHS de Batna et dans le but de pallier la rareté des organes, a tenté une expérience jusque-là jamais effectuée en Algérie. Il s’agit de la technique ABO incompatible, c’est-à-dire procéder au prélèvement d’organe sur un donneur dont le groupe sanguin n’est pas compatible avec le receveur. Le donneur doit donc être soumis à un lourd protocole de désensibilisation, laquelle technique nécessite un personnel spécialisé.

Les faits remontent donc à octobre 2015 : une dépêche APS datant de 20 octobre 2015 avait annoncé qu’«après la série de greffes de rein réussies grâce à la compétence des chirurgiens et la qualité du matériel médical, l’équipe du service néphrologie du CHU de Batna, sous la direction du Pr Ahmed Bougroura et la supervision du Pr Lionel Rostaing, chef du département de néphrologie et transplantation d’organes du CHU Rangueil de Toulouse (France), vient de réaliser une innovation».

Et d’ajouter : «L’intervention, effectuée jeudi dernier (soit le 15 octobre 2015, ndlr), a permis de transcender la barrière des groupes sanguins qui constituait la principale barrière immunologique en matière de transplantation d’organes solides.» Un mois après, soit le 16 novembre 2015 à l’occasion de la 43e greffe réalisée dans cet établissement, l’APS rapporte que «les 43 patients qui ont subi depuis le début de l’année en cours une opération sont ''tous'' en bonne santé», a encore affirmé le Pr Bougroura, alors que l’un des patients traités et greffés par l’ABO incompatible était déjà décédé. Il a même présenté à l’occasion du 22e congrès de la Société algérienne de néphrologie, qui a eu lieu au palais de la Culture à Alger du 7 et 8 novembre 2015 deux cas de patients greffés avec cette technique et qui étaient en bonne santé, tout en appelant à la généralisation de cette technique en Algérie. Les cas ont été présentés lors du congrès de la Société algérienne de transplantation les 4 et 5 décembre 2015. Le troisième cas en désensibilisation a été également présenté au congrès de la même société en 2016. D’après nos informations recueillies auprès des familles et une association locale de malades sur un nombre de patients originaires de Batna et ses environs préparés pour bénéficier de cette technique, «il y a eu des décès, des rejets et des reprises en dialyse».

Deux patients âgés respectivement de 44 ans et 41 ans sont décédés, l’un le 15 janvier 2015 et l’autre le 24 octobre de la même année, soit quatre jours après l’article de l’APS et leurs actes de décès sont en notre possession. «Le premier a mis fin à ses jours par sentiment de culpabilité vis-à-vis de son frère qui lui a donné son rein après le rejet», relève un membre de la famille. Le second patient a reçu le rein de sa deuxième épouse, dont le mariage a été conclu en juin 2014, et qui a fait une tentative de suicide. La troisième victime est une dame âgée de 42 ans originaire de Chelghoum Laïd (Mila) décédée le 23 octobre 2016. Son cas est édifiant. «Elle a bénéficié d’un traitement de désensibilisation, alors que sa maladie n’est pas classée à un niveau critique pour passer à une greffe, en plus à une ABO incompatible. Elle est décédée bien avant d’être greffée.

Ce sont autant de drames que des familles ont vécus. Il faut que cela cesse. Il ne faut pas faire de la politique sur les dos des malades», s’indigne un membre d’une association d’aide aux insuffisants rénaux qui a requis l’anonymat. Par ailleurs, le cas du patient âgé de 27 ans atteint d’une maladie génétique, l’oxalose en l'occurrence, et pour qui la greffe est contre-indiquée, a dépassé l’entendement. Le patient a été greffé malgré le diagnostic consigné dans son dossier qui est déjà passé par deux hôpitaux, Constantine et Mustapha Bacha à Alger, qui n’ont pas voulu prendre le risque.

«Ce patient a besoin d’une double greffe, à savoir le rein et le foie. Car avec la greffe de rein seulement, sa maladie va récidiver», explique-t-on. C’est ce qui est arrivé et le patient est actuellement dans un état grabataire en attendant une prise en charge à l’étranger. Cette obstination à faire tout ce que les autres ne font pas malgré tous les problèmes que cela peut engendrer relève de «l’inconscience». Ainsi, de nombreuses questions s'imposent : comment peut-on décider de traiter un patient sans prendre en compte les dangers que cela pourrait engendrer ? Est-ce que l’EHS de Batna a formé une équipe dédiée à cette technique ABO incompatible qui nécessite une technicité et un savoir-faire ? Dans quel cadre cette technique est menée ? A-t-on eu l’autorisation officielle du ministère de la santé, de la Population et de la Réforme hospitalière et celle de l’Agence nationale de la greffe et du comité d’éthique ? A-t-on les moyens nécessaires pour utiliser ce type de technique ? Cette greffe nécessite une grande disponibilité et une formation des chirurgiens, des anesthésistes, des biologistes et des immunologues, rappellent les spécialistes. «Le futur receveur d’une transplantation rénale ABO nécessite une préparation pré-opératoire. Le protocole de conditionnement vise à diminuer le taux d’anticorps anti-ABO, à empêcher leur réapparition et à favoriser un état d’accommodation.

Un suivi rigoureux des anti-corps anti-ABO doit être assuré pendant les quinze jours post transplantation», explique un néphrologue. A-t-on réuni toutes ces conditions pour se lancer dans une activité très complexe et très risquée ? De l’avis d’un chirurgien transplanteur, la loi algérienne portant la greffe rénale est effectivement permissive. «On peut faire tout ce que l’on veut, mais il ne faut pas se faire attraper. Dans le cadre de cette activité, les équipes médico-chirurgicales doivent être très vigilantes et prudentes, surtout devant des cas où les donneurs ne sont pas de la fratrie.» Interrogé, le Dr Bougroura Ahmed, maître-assistant au service de néphrologie de l’hôpital de Batna, a d’abord minimisé les choses tout en se défendant : «Nous sommes des médecins, nous proposons des solutions à nos malades, surtout dans les situations d’urgence comme cela a été le cas pour un patient. Nous avons toutes les conditions nécessaires pour assurer cette activité dans notre service et nous l’avons effectuée sans regret.

Nous avons une convention avec l’Institut Pasteur d’Algérie pour les examens immunologiques et nous travaillons avec le service de physiologie de Constantine. Il n’y a pas eu de décès comme vous le dites, à l’exception d’un patient qui est décédé des suites d’une infection pulmonaire 20 jours après l’intervention.

Quant à la troisième patiente que vous avez citée, elle n’a pas bénéficié d’un traitement pour l’ABO incompatible. Il y a des gens qui veulent nous bloquer vu le travail extraordinaire effectué par notre équipe, alors on invente des choses. L’urgence pour régler le problème de la greffe rénale est le prélèvement sur cadavre», a-t-il assuré tout en se félicitant d’avoir effectué 65 greffes durant l’année 2016. Concernant le patient atteint de la maladie génétique l’oxalose, le Dr Bougroura a tenu à souligner qu’«il s’agissait d’une néphropathie initiale indéterminée», sans plus. Le président de la Société algérienne de transplantation, le Pr Nabil Debzi, chef de service d’hépatologie à l’hôpital Mustapha Bacha, affirme être au courant d’une greffe par ABO incompatible à l’EHS de Batna avec la collaboration d’une équipe de Toulouse : «Pour se lancer dans cette technique complexe, il faut d’abord avoir une grande expérience dans la greffe et je pense que l’équipe de Batna a réalisé de nombreuses greffes avec succès. D’ailleurs, le Pr Chaouche avait été interpellé sur cette question lors de notre congrès et il a déclaré avoir effectivement effectué une greffe ABO incompatible avec toutes les précautions recquises», a souligné le Pr Debzi. Abondant dans le même ordre d’idées, le Pr Hocine Chaouche qui a initié l'équipe de Batna à la greffe rénale, signale avoir greffé un patient ABO incompatible qui, effectivement, est décédé des semaines après d’une infection pulmonaire. «Je ne cautionnerai jamais les gens qui font n’importe quoi. Maintenant, dans le cas de ce malade précis, la technique était l’unique alternative vu son état de santé dont de sérieux problèmes veineux.

Il ne pouvait plus rester en dialyse. Nous avons pris le risque, mais il fallait le faire et les néphrologues ont tout fait pour sa préparation qui a d’ailleurs été faite avec les néphrologues de l’hôpital de Toulouse», a précisé le Pr Chaouche qui a tenu à rendre hommage à cette «jeune équipe engagée et dévouée pour sauver des malades. En plus, c’est l’un des meilleurs centres qui préparent bien leurs patients et il en sont aujourd’hui à une soixantaine de greffes par an et les résultats sont supérieurs à tous les autres centres.» Du côté du ministère de la Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière, on affirme que l’EHS de Batna s’est lancé dans cette technique et dispose de tous les moyens nécessaires. «Nous les avons accompagnés. L’équipe a été autorisée à traiter des patients qui n’avaient aucune autre alternative», a souligné le Pr Mohamed El Hadj, directeur des structures de santé au ministère de la Santé. Il dément catégoriquement l’enregistrement de cas de décès, sauf un «patient qui a succombé à une infection pulmonaire», a-t-il noté tout en précisant que l’ équipe de Batna se lancera bientôt dans la greffe hépatique. «Le Dr Karim Boudjemâa, de l’hôpital de Rennes, viendra la semaine prochaine pour voir le service de l’EHS de Batna et planifier un programme de greffes», a-t-il ajouté.

Au final, la greffe rénale peine à se faire une place en tant qu’activité à part entière à cause de l’immobilisme de l’agence nationale de greffe, dont la responsabilité dans tous les dysfonctionnements est tout entière. 

Djamila Kourta
 
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