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Damerdji Mohamed. 82 ans, ancien militant de la cause nationale, activiste social et culturel

La Casbah, les bombes et les seringues

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le 21.09.17 | 12h00 Réagissez

La Casbah, les bombes et les seringues

«Sans justice, il n’y a que des partis, des oppresseurs et des victimes.» Napoléon

En ces moments troublés emplis de doutes et d’incertitudes, lorsqu’on se retrourne pour contempler l’histoire, surtout contemporaine de notre pays, il se trouve des obstacles pour en boucher la perspective. Heureusement qu’il y a encore des «vétérans», acteurs vivants pour rétablir les faits souvent dénaturés par l’histoire sélective officielle. Car si l’histoire n’est pas falsifiée, elle est omise. Dans les deux cas, le forfait est impardonnable.

Parmi ces vétérans, Damerdji Mohamed, authentique militant, qui nous parle avec sincérité de son parcours tourmenté, de sa vie conscrée aux luttes sans calculs. Sans en attendre quoi que ce soit en retour, si ce n’est le bonheur d’avoir atteint l’objectif de mettre à genoux un joug oppresseur si pesant. Damerdji Mohamed, une figure du vieil Alger, enfant de La Casbah, issu d’une famille bien connue qui a essaimé à travers l’Algérie. Qu’en est-il au juste de sa petite famille ?

Enfant de la Casbah

Son visage trahit une profonde modestie et ses lunette épaisses ne peuvent masquer un regard étonné. Il ne revient pas à tout le monde de brandir son courage dans un contexte aussi contraignant fait de peurs et de suspicions. Il ne revient pas à tout le monde de vivre avec autant de conviction et de sincérité et qui n’a jamais songé à s’élever au-dessus des autres. Il sait que le temps qui passe est joyeux quand on choisit de rester soi-même. Autant dire que Mohamed vieillit sans changer.

«Ma fille Radia, professeur à l’EPAU, qui s’intéresse à l’histoire, a fait des recherches qui l’ont éclairée sur la filiation familiale. Le nom Damerdji, (en turc Demerci) signifie forgeron ou haddad. En plus des Feuillets d’Alger écrits par M. Klein en 1910, qui évoquent Damerdji, Oukil, qui avait sa maison mitoyenne à celle du Dey Hussein, et les origines de ce patronyme, d’autres sources indiquent que l’administration coloniale française avait tranché un litige d’un architecte italien au détriment de Damerdji Mohamed Ben Ahmed, entrepreneur en batiment.

Celui-ci manifesta son refus de vivre dans un pays où règne l’injustice, en décidant de quitter l’Algérie vers 1890, pour se rendre en Turquie avec sa femme et ses six enfants. Il s’établit à Smyrne (Izmir) où il exerça son métier d’architecte auprès de la municipalité de cette ville. En 1896 est né M’hamed Ouali. Peu après, son père Mohamed Ben Ahmed décède.

En 1899, la famille Damerdji, agrandie de son dernier- né, M’hamed Ouali, âgé alors de 3 ans, quitte la Turquie accompagné du frère du défunt, venu spécialement d’Algérie pour ramener au pays la famille de son frère. Cette dernière s’établit à La Casbah d’Alger, puis à Saint- Eugène (actuel Bologhine).» M’hamed Ouali fit ses études primaires à l’école Sarouy, puis à la médersa d’Alger. muni de ses diplômes, il exerça comme instituteur, puis comme Adel.

Très pieux, il était membre de l’Association des Oulémas et admirateur de l’Emir Khaled. «Mon grand-père s’appelait Kaddour Ben Mohamed Ben Ahmed, qui était âgé de 34 ans en 1890 et vivait à Alger. Il serait le fils de l’Oukil. Mon père Boualem, détenteur du certificat d’études à M’cid Fatah, était pointeur au port d’Alger.

C’était un père de famille attentionné, aimant, qui n’a jamais levé la main sur quiconque, jamais une parole déplacée ou un mot plus haut que l’autre. Moi, j’ai quitté l’école de la Rampe Valée à 13 ans. J’étais en fin d’études, il fallait aider mon père, souvent malade, et soutenir ma famille dont les revenus étaient fort modestes. Mon père, qui était client à la pharmacie Benallegue, bien connue au 16 rue Marengo, a proposé au pharmacien de m’embaucher en tant que coursier.

Ce qu’il fit. On commencait à 7h30 par le nettoyage et on terminait le travail tard le soir. Mon métier consistait à faire de longues courses chez les grossistes, en utilisant le tramway vert des Trois Horloges jusqu’au chemin Yusuf. Parfois, je faisais cette distance à pied. Il m’arrivait aussi de transporter sur une charette des quantités de lait guigoz, très demandé à l’époque et commercialisé par les officines.

Aussi, tout en étant coursier, j’apprenais à être préparateur de médicaments. A 18 ans, je faisais déjà des préparations magistrales et galéniques, c’était une grande responsabilité. Il fallait connaître tous les produits chimiques, les teintures et les élixirs. Je faisais des injections souvent gratuitement au domicile des malades. La lutte de Libération à laquelle j’ai adhéré spontanément a bouleversé le cours de ma vie.

En 1955, j’avais 20 ans, j’ai été contacté par Achir Mohamed qui était mon voisin pour m’intégrer au Nidham. Vers la fin de 1956, il me proposa une autre mission : celle de rencontrer un militant malade et réfugié à la grande Mosquée d’Alger. C’était Ahmed Chaïb, dit Loghrab, — qui s’appelle en réalité Rouibi. Atteint de tuberculose, il avait un traitement à suivre, dont des injections de Streptomicyne. C’est moi qui lui faisais les injections dans la salle de prière. C’est ce valeureux moudjahid qui m’a proposé d’activer avec lui dans la collecte et l’approvisionnement en médicaments pour les wilayas III et IV.

Comme la demande en médicaments allait crescendo, on a organisé un réseau avec les frères Bentchakal Mohamed, Yahiaoui Abdelmadjid. J’avais aussi des contacts avec Mustapha Bouchouchi, Chergui Rabah, coiffeur, Baghdad le chinois, gargotier. On a dû recourir à des militants hors Casbah, comme Belazouz Mokhtar, infirmier à l’hôpital Mustapha, Saïd Abdiche, Chouiter Mohamed. Les médicaments les plus réclamés étaient les antibiotiques injectables et en comprimés, les hémostatiques buccales et antiseptiques, les désinfectants, les pansements, les compresses et les seringues en verre de l’époque.»

Quatre arrestations

«Ma première arrestation a eu lieu après la grève des huit jours. On m’a gardé dans les bas fonds de l’Amirauté pendant quelques jours. A ma sortie, j’ai repris mon activité en faisant plus attention. Fin 1956, le frère Saci Maouche, dit Moh, qui faisait partie de notre groupe, me sollicita pour lui procurer de la glycérine afin de fabriquer des bombes. C’était très difficile car soumis à un ordonnancier (registre). Il fallait déclarer le produit alors que notre action était essentiellement clandestine. Je lui en ai procuré un kg en falsifiant le registre. Saci avait remis cette «marchandise» à Habib Réda, responsable du FLN à La Casbah. Après la grève, Saci Maouche était recherché.

Il est sorti de La Casbah avec sa mère vêtu d’un haïk. Il est venu chez moi. Comme on était une famille nombreuse, 10 personnes dans un réduit de 2 pièces minuscules, c’est Achir mon voisin qui l’a hébergé en attendant son transfert à la cache de Djamaâ El Kébir. Pendant toute cette période, on n’a pas cessé de livrer les médicaments réclamés par le Nidham. Moi, j’ai fait l’objet de 4 arrestations durant l’année 1957.

Le 2 août 1957, dans la matinée, je reçois un émissaire à la pharmacie qui voulait parler à Si Mohamed (moi-même) de la part de Boualem Tapioka, de son vrai nom Kadache, qui était au maquis de la wilaya IV comme commissaire politique. Il me remit une lettre dans laquelle il me demandait de lui procurer un produit chimique pour empoisonner les chiens qui protégeaient un campement militaire. Je lui ai envoyé une bonne quantité d’arsenic. Le hasard a voulu qu’on se rencontre à la terrasse du Palais Klein chez les Zouaves lors de mon arrestation. Il venait d’être incarcéré à son tour. C’était un lieu de torture, de sévices et d’humiliations. Je peux dire qu’on a subi les pires atrocités, sans compter la torture morale qui peut rendre fou.

Deux mois après le Palais Klein, dont on est sortis meurtris et exsangues, je me suis retrouvé de nouveau dans la cour de la prison de Barberousse avec Tapioka. On a discuté de la mission (réussie) qu’il m’avait confiée. Il m’a dit un mot que je garde toujours, c’est Tapioka qui parle, : «Le commandant Si Lakhdar de la Wilaya IV m’a dit : si un jour tu rencontres Si Mohamed, tu le remercieras pour l’action qu’il a menée et aussi pour son engagement’’. Ce jour-là où j’ai livré le fameux produit, je ne l’oublierai jamais, c’était le 20 août et cela coïncidait avec mon mariage !»

Désenchanté, désabusé

Mohamed regrette que ce volet de la lutte, à savoir les services de santé et l’apport des personnels y afférents, n’ait pas été assez mis en évidence, comme aussi la participation d’hommes engagés qui n’étaient pas d’origine algérienne. Ainsi en est-il du pharmacien juif Cherqui, qui s’est impliqué dans la lutte à nos côtés en mettant à contribution sa pharmacie de la rue Sadi Carnot, près de l’hôpital Mustapha.

Damerdji a fait des séjours qui l’ont marqué physiquement lors de ses arrestations au Palais Klein, à l’Amirauté, à la Corniche d’Alger, à la Villa de Birtraria, à l’école des Tagarins qui se trouve près de Fort l’Empereur, au centre de tri de Ben Aknoun et à Beni Messous jusqu’au début 1959. «J’ai été condamné à 6 mois de prison que j’ai purgés à Barberousse.

A ma sortie, j’ai été accueilli par les gendarmes dans leur Jeep qui m’ont kidnappé. Je croyais à ma mort imminente, car les kidnappés avaient presque tous disparu. J’étais heureux à Beni Messous où ils m’ont emmené et où j’ai écopé de 6 mois. Libéré, un pharmacien, Aziz Hamoutene, m’a proposé de travailler avec lui. J’ai repris le contact avec d’autres militants jusqu’à l’indépendance.» La Casbah d’aujourd’hui n’enchante guère notre vieil ami désabusé.

«C’était une ville où il y avait la joie de vivre, la convivialité, la solidarité. C’est déplorable aujourd’hui de voir cette cité chargée d’histoire et d’émotions décrépir, laissée aux quatre vents. A l’époque, malgré les contraintes, on était très pauvres mais heureux. Il y avait une envie de côtoyer toutes ces communautés bigarrées dans une symbiose extraordinaire. A l’époque, on s’interpellait en faisant allusion aux quartiers, mais pas à l’origine des gens. Il est dommage que La Casbah au poids symbolique sentimental qui n’a pas de prix soit galvaudée. Et El Hadj El Anka et Fadila Dziria, et Momo, et Amar Ezzahi et Bencheneb et Bensemaïa, et…».

Mohamed active au sein de l’Association des Amis de la Rampe Louni, présidée par Aït Aoudia Lounès, qui a à son actif de belles choses, comme l’organisation d’activités culturelles de niveau au Palais El Minzah qui servait d’antre et de fief culturel mis à leur disposition par le mécène Marouf, que Dieu ait son âme. Depuis sa disparition, le Palais, joyau d’architecture arabo-mauresque, a changé de vocation pour devenir un bloc administratif froid et impersonnel racheté par l’ONDA.

Même la vocation de la médersa qui lui fait face est perdue depuis longtemps. Ses portes sont hermétiquement fermées. Elle qui devait s’ouvrir au quartier en devenant un centre de rayonnement culturel de La Casbah et d’Alger toute entière a été transformée en centre de cours par correspondance ? (sic) Mais que voulez-vous, les «décideurs» en ont décidé ainsi…

Parcours

Mohamed Damerdji, né en 1935 à La Casbah, est issu d’une vieille famille algéroise. A 13 ans, il entre dans la vie active pour aider sa famille. Son père, Boualem, pointeur au port d’Alger, malade, parvient difficilement à subvenir aux besoins de sa famille.

Mohamed est embauché dans la fameuse pharmacie Benallegue, au cœur de La Casbah où il est d’abord coursier, puis préparateur en pharmacie.

C’est à ce titre qu’il est sollicité pour fournir les médicaments à la résistance. Arrêté à quatre reprises, Mohamed a connu les affres des prisons dont il garde les séquelles. Marié, il est père de 4 enfants.

Hamid Tahri
 
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