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Tourisme : Une politique à repenser en profondeur

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le 13.10.17 | 12h00 Réagissez

 
	Le développement du tourisme au Sahara bloqué par les conditions sécuritaires et les refus de visa
Le développement du tourisme au Sahara bloqué par les...

Tunisie, Maroc, France, Espagne, Portugal, Turquie… tout sauf l’Algérie. Pour leurs vacances d’été, les Algériens ont préféré les destinations étrangères, jugeant que le tourisme local est loin de les satisfaire quant au rapport qualité/prix. Bilan.

«Passer mes vacances en Algérie ? Il en est hors de question. Il n’y a absolument rien à faire. Contrairement à l’étranger, nous n’avons pas les infrastructures adéquates. Et le peu qui existe reste excessivement cher pour la qualité du service.» Yasmine, 25 ans, passe chaque année, depuis quinze ans, ses vacances à l’étranger. Pour cette jeune employée, il vaut mieux dépenser son argent là où la qualité du service est à la hauteur des prix. Elle continue : «Sincèrement, je préfère de loin dépenser mon argent à l’étranger. Le rapport qualité/prix y est garanti et je passe de merveilleuses vacances.

L’Algérie est l’un des plus beaux pays du monde, mais on a tout fait pour faire fuir les touristes. Dans ces moments de crise que nous vivons actuellement, il aurait été plus judicieux de développer le tourisme chez nous. Cependant, rien n’a été fait et c’est dommage.» Cette année, la saison estivale n’a pas été mauvaise, mais plutôt «catastrophique». Pollution, cherté et médiocrité des services, embêtements et harcèlement sexuel… tout a été mis en œuvre pour que les estivants fuient les plages algériennes.

Pour Saïd Boukhelifa, délégué pour l’Algérie et membre du conseil d’administration de l’Association mondiale pour la formation hôtelière et touristique (AMFORHT), si la mise en place d’un bilan est encore prématurée, on peut tout de même confirmer que cet été a été à l’image des étés précédents : «passable, sinon médiocre». «Beaucoup de plages ont étét squattées cette année et cela a provoqué le courroux des citoyens, malgré les promesses des pouvoirs publics. Certaines plages - Kadous Réghaïa (Alger) et Collo (Skikda) et d’autres - ont été polluées par les rejets des égouts», affirme-t-il.

Sur ce sujet, l’expert revient sur l’inventaire fait sous Chérif Rahmani, ministre de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire en 2005, qui a évoqué plus de 400 rejets de déchets et liquides industriels, en plus des égouts des sanitaires des immeubles sur toute la côte algérienne. «On ignore si ce nombre a diminué ou augmenté, mais ce qui est sûr, c’est que le nombre de cités et d’usines a par contre nettement augmenté. La déduction est facile à faire», ajoute-t-il.

Inflation

Pour ce qui est de la qualité de service, le constat ne diffère pas beaucoup. Selon Saïd Boukhelifa, les familles algériennes n’ont toujours pas trouvé les conditions souhaitées pour passer d’agréables vacances au bord de la mer. «Ceux qui y passent la journée et retournent chez eux en fin de journée doivent affronter les affres des encombrements monstres. Ceux qui ont le «privilège» de réserver des chambres dans des hôtels balnéaires privés subissent la mauvaise qualité de service et l’inflation tarifaire aussi.». Face à cette situation, le vacancier algérien n’a d’autre alternative que de se tourner vers la destination étrangère.

En effet, cet été, quelque 1,45 million de touristes algériens ont visité la Tunisie. «Si ce chiffre est aussi important, c’est parce que les Algériens ne trouvent pas les conditions d’accueil, d’hébergement, de service, de loisirs diurnes et nocturnes chez eux, contrairement au pays du Jasmin.

Le tout adossé à un excellent rapport qualité/prix», explique l’expert. Un coup dur pour le tourisme algérien en particulier et à l’économie du pays en général, surtout que la léthargie dans laquelle baigne le secteur semble persister et que le changement n’est pas pour demain. Saïd Boukhelifa confirme : «Cette situation persistera et ne changera pas durant les dix années à venir, voire plus. La Tunisie servira encore, chaque été, d’annexe territoriale touristique de l’Algérie, à cause de l’apathie endémique des pouvoirs publics qui se complaisent dans cette situation qui perdure depuis très longtemps.»

Pour l’expert, si le tourisme algérien souffre autant, c’est parce que tout est fait dans le désordre, sans respect des normes et surtout parce qu’on ne pense toujours pas à moderniser ou développer nos infrastructures. Il analyse : «Beaucoup d’hôtels privés balnéaires naissent dans la torpeur épaisse et leur architecture est rebutante, digne des années cinquante.

Chez nous, on ne prend pas la peine de copier ou d’imiter ce qui se fait à notre droite ou à notre gauche, ni regarder plus loin, la Turquie ou l’Egypte, où une hôtellerie new generation s’est développée dans l’excellence. Et ces deux pays attirent également énormément d’Algériens.» Ajoutant que ces nouveaux hôtels, privés dans leur majorité, ne seront jamais retenus par des tour-operators étrangers, et le drame dans tout cela c’est qu’ils ont bénéficié de terrains en bord de mer et pieds dans l’eau.

Sommeil

Ailleurs, «ces terrains sont réservés pour de véritables complexes touristiques balnéaires 4 et 5 étoiles. Quand nos décideurs se réveilleront et sortiront de leur grand sommeil, il sera trop tard. A ce moment-là, on n’aura plus de foncier touristique balnéaire suffisant pour laisser place à des établissements d’excellence qui font courir ailleurs nos vacanciers !» Selon l’expert, il est à noter également que «les pouvoirs publics accordent de plus en plus d’autorisations aux investisseurs privés, mais tout se fait dans le désordre, et ce, par manque d’ingénierie touristique.

On ne doit pas accorder des autorisations à des hôtels sans commodités pratiques pieds dans l’eau.» En effet, pour ce dernier, la première rangée parallèle à la grande bleue doit être ou aurait dû être réservée aux infrastructures 4 et 5 étoiles en fonction de l’attractivité et de la qualité de la maquette architecturale. La deuxième rangée pour les 4 et 3 étoiles, sur la base aussi des maquettes attrayantes. La troisième rangée (500 m du rivage) pour les 1 et 2 étoiles, aux normes internationales. Par ailleurs, l’expert cite aussi le problème de la concentration des sites touristiques et parle de saisonnalité.

Ce dernier indique que les investissements privés se sont focalisés en milieu urbain qui connaît la fréquentation d’une clientèle à longueur d’année. Le balnéaire est victime de la saisonnalité ; il n’y a que la haute saison qui est rentable. «C’est pourquoi il faudrait songer à y ouvrir des spas afin de drainer une clientèle en basse et moyenne saison, notamment pour le segment seniors. Le centre touristique des Andalouses, dans la wilaya d’Oran, a compris cela il y a une dizaine d’années, mais des lourdeurs bureaucratiques ont fait qu’il n’ouvrira que d’ici quelques mois. Chez nous, le tourisme se développe sans politique touristique bien pensée, cohérente et idoine. C’est le grand bazar», constate-t-il.

Tragédie

Ce constat ne se limite pas qu’aux services et infrastructures du tourisme balnéaire ou estival. Au Sud, la situation n’est ni excellente ni catastrophique. Saïd Boukhelifa qualifie le tourisme saharien du parent pauvre d’un secteur lui-même «défaillant». Et ce, en faisant état de la crise qui touche la filière. Le premier point noir à relever est la fermeture de plusieurs agences et organisateurs de voyages au grand Sud. Sur une centaine d’agences de voyages, la moitié ont fermé leurs portes, sachant qu’une seule nourrissait 3 à 5 familles.

Une tragédie socioéconomique pour les populations locales qui vivaient grâce à ce secteur avant et à l’âge d’or du tourisme des années 70’. «La situation est terrible pour ces agences de voyages professionnelles maîtrisant parfaitement le réceptif des touristes étrangers qui viennent principalement pour des expéditions basées sur le campement et le bivouac.

Ces agences sont victimes de mesures contraignantes voire fatales par absence de volonté politique des pouvoirs publics et le manque de culture touristique chez de hauts responsables», révèle le spécialiste. En effet, du côté des pouvoirs publics, tout a été fait pour noyer l’activité touristique au Sud au lieu de la valoriser. «On n’aurait pas fermé pour une aussi longue période des sites touristiques très prisés et fortement rémunérateurs.

On n’aurait pas instauré une procédure d’attribution de visas digne de la Corée du Nord avec la complicité passive et incompréhensible du ministère du Tourisme lui-même. La liste des rares touristes qui veulent s’aventurer dans le Grand Sud en voyages organisés via les tour-operators doivent passer avoir le visa et plusieurs accords», note encore Saïd Boukhelifa. Selon les explications de l’expert en tourisme, le visa des étrangers souhaitant visiter une ville algérienne doit passer par la direction du tourisme des wilayas à visiter, puis par les différents corps des services de sécurité.

Pour aller ensuite vers le ministère du Tourisme et le ministère des Affaires étrangères qui accorde le visa et l’envoie, enfin, au consulat algérien à l’étranger ! «Aucun pays ne procède de cette manière inepte du tourisme, une véritable expédition bureaucratique qui dure tellement que les touristes potentiels inscrits partent voir ailleurs», déplore l’expert.

Economie

Pour redresser le secteur, le spécialiste affirme que ce ne sont pas les solutions qui manquent, mais surtout le sérieux et la bonne volonté de développer une vraie stratégie. «Il faudrait une véritable volonté politique factuelle et non textuelle, qui impliquerait la participation convaincue et convaincante des ministères concernés par son développement. Ainsi que la réactivation du Schéma directeur d’aménagement touristique (SDAT) élaboré pour les assises nationales du tourisme.»

Et de souligner : «Ce texte de référence qu’on attendait depuis une trentaine d’années est négligé par les pouvoirs publics et les collectivités locales.» Notons que le Conseil national du tourisme créé par décret publié en 2002 ne s’est jamais réuni. Il devait être présidé semestriellement par le Premier ministre et était composé d’une dizaine de ministres concernés directement ou indirectement par l’économie du tourisme.

«L’Etat a depuis longtemps opté pour une position nolens volens, ne voulant pas développer son tourisme.» Pourtant, économiquement parlant, le développement du secteur touristique peut générer des milliards de dinars dans les caisses de l’Etat. Selon l’économiste Souhil Meddah, l’impact du développement de ce secteur peut se calculer sur deux fronts. «A la fois sur le plan intérieur en limitant le nombre des touristes sortants, un développement de ce secteur permettra également de générer des recettes, des richesses et de la fiscalité pour les entités.»

Plus loin encore, selon la même source, cela peut aussi réduire la pression sur le marché parallèle de la devise comme seul source possible d’un approvisionnement en monnaie étrangère utile pour des séjours à l’étranger. «Sur le plan extérieur, le développement progressif du secteur du tourisme permettra d’inverser la tendance sur la demande des devises, et aussi d’insérer cette perspective sur le marché interbancaire de change, provoquant ainsi un effet de la demande sur la monnaie nationale plus important et un renflouement nécessaire des devises», poursuit-il.

Implication

Cependant, si le tourisme balnéaire algérien peine à émerger, c’est aussi parce qu’il est concurrencé par les autres pays de la région. Pour Souhil Meddah, «ce secteur est un créneau où la capacité de récupération des touristes consommera plus de temps, et les effets ne seront pas aussi importants que souhaités. Il doit, d’autre part, compter sur la demande intérieure qui devient de plus en plus importante au fil des ans.» Concernant le tourisme saharien, «le potentiel est beaucoup plus important mais aussi capital pour le secteur, car les conditions naturelles sont uniques dans la région et peuvent générer des revenus très importants depuis l’extérieur.

Le rôle des opérateurs dans le secteur et très important pour pouvoir vendre l’image d’un tourisme en pleine progression et de capter la demande depuis l’extérieur du pays», poursuit l’expert. Seulement, pour en arriver là, il faut assurer toutes les commodités et services que l’on trouve dans les pays développés, ce qui dépendra de l’implication des différents secteurs. «Il s’agit, entre autres, des infrastructures d’accueil, de leur style et de leur cadence de réalisation ou de rénovation.

Cela nécessite l’implication de l’agent public dans la viabilisation des moyens et des infrastructures de base communes entre les activités commerciales mais aussi consommées par le secteur du tourisme car les touristes cherchent généralement un espace nouveau dans lequel ils peuvent identifier les cultures et les traditions d’une région et bien sûr tout en ayant accès aux différents services les plus basiques», explique Souhil Meddah. M. Meddah met l’accent sur l’importance de développer les moyens de transport, entre autres les compagnies aériennes qui doivent au moins assurer des dessertes quotidiennes des régions réputées touristiques.

Pour finir, il est à noter que le développement touristique fait aussi appel à une culture citoyenne adaptée. «En étudiant les motifs des visites touristiques, on comprend que les touristes aspirent à des retours positifs sur leurs séjours ; souvent, les touristes croisent et observent les citoyens des régions visitées, les côtoient et analysent leur degré d’hospitalité ; parfois, ils sont déçus et ne reviennent jamais», analyse-t-il. On déduit que ce secteur et son développement demandent un investissement plus important en potentiel humain. Le coût de ce développement touche à tout un écosystème et ne peut pas se limiter uniquement à des domaines ciblés.

Ryma Maria Benyakoub
 
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