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Wissem Meziane. Professeur d’architecture et juriste, université Constantine 3

«On ne peut pas restaurer la vieille ville en 12 mois»

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le 20.12.16 | 10h00 Réagissez


- Que pensez-vous de ce qui a été entrepris dans la vieille ville dans le cadre de «Constantine 2015» ?

Avant de répondre à cette question, il faudrait remettre les choses dans leur contexte et décrire la situation dans sa globalité. Avant d’arriver à la Médina de Constantine, il faudrait resituer le point de départ, c’est-à-dire l’événement «Constantine 2015». Parce que la vieille ville a été au menu de chaque projet de modernisation de Constantine. L’événement «Constantine 2015» a été «désiré» par M. Bedoui, alors à la tête de la wilaya, et son objectif était de moderniser très rapidement Constantine par un financement public important et lui donner une audience internationale.

Son prédécesseur, M. Boudiaf, avait élaboré ce qui a été appelé le «plan de modernisation de la métropole de Constantine» et comptait sur la manne présidentielle. Sous l’ère Boudiaf, l’intervention sur la vieille ville a été entreprise par petites opérations, inscrites dans une vision globale et quasi-réglementaire — le «plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur des secteurs sauvegardés» en cours de réalisation. Les opérations et résultats sont connus de tous. Autant que les difficultés et les entraves.

Ainsi, aux petits pas de Boudiaf devaient succéder le pas de géant de Bedoui. Une ambition démesurée et ce «grand pas» allait être «géré» par l’OGEBC, car la direction de la culture n’avait pas les moyens et les compétences pour faire face à un tel projet. Il a été décidé alors de lancer «la restauration totale et intégrale de la vieille ville de Constantine», bien entendu en 12 mois !

Pour ce faire, l’OGEBC a lancé les études en choisissant des bureaux d’études algériens auxquels il a été fait obligation de s’associer à des partenaires étrangers en même temps que les travaux de réhabilitations. Il faut relever que la maîtrise d’œuvre et la réalisation ont été lancées dans le cadre de contrats séparés en étude-réalisation. Il est donc anormal que les travaux soient entrepris sans que les études n’aient été achevées et validées. Pis encore, des travaux ont été lancés sans permis de construire.

- Dans quelles conditions ces projets ont-ils été octroyés ?

Les projets ont été attribués par l’OGEBC sous le mode du gré à gré après consultation au lieu de l’appel d’offres. En fait, une dérogation a été «autorisée» toutefois, et le mode de consultation a été des plus opaques. Une liste de BET étrangers a été élaborée par l’OGEBC et proposée aux BET locaux retenus, lesquels pouvaient proposer un partenaire étranger hors liste, il est important de le préciser. Comment ont été choisis les BET locaux et étrangers ?

Quels ont été les critères de sélection ? Comment ont-ils été contactés ? Comment les lots ont été élaborés ? On ne sait rien, mais une chose est sûre, il n’y a eu aucun cahier des charges établi à cet effet. Il semblerait même que les opérations aient été considérées comme «intervention sur des monuments historiques» et intitulées abusivement «restauration de monument», alors qu’il ne s’agit pas de restauration de monuments au sens juridique du terme.

Les constructions existantes dans les périmètres d’un secteur sauvegardé ne sont pas nécessairement des monuments historiques. Ne sont monuments historiques que les immeubles classés, tel est le cas du palais du Bey. La différence est très importante car la maîtrise d’œuvre des monuments historiques protégés est soumise au décret exécutif n°03-322 et la rémunération à l’arrêté  interministériel  du 5  novembre  2007, alors que la maîtrise d’œuvre des biens non classés est soumise à l’arrêté interministériel du 15 mai 1988.

- Comment se traduit cette différence ?

L’écart de rémunération est très important, il est quasiment cinq fois plus important lorsqu’il s’agit d’un monument classé. Et dans ce cas, il y aurait matière à considérer les faits comme constitutifs d’accord d’avantage illicite dans le cadre d’un marché public au sens de la loi 06-01. Les partenaires étrangers BET (qui ne remplissaient aucune condition réglementaire d’exercice de la profession) étaient rémunérés aux conditions suivantes : 20% non transférable, 80% de la rémunération transférable et 24% d’IRG sur la partie transférable. A comparer avec d’autres contrats de maîtrise d’œuvre, c’est plus qu’avantageux.

- Le management des opérations était-il au niveau de l’ambition du gouvernement ?

Les résultats parlent d’eux-mêmes. Consultations opaques, sélection sans cahier des charges, travaux lancés sans études validées, ni permis, ni ODS, ni mêmes marchés… On est loin, très loin du «pas de géant» voulu par M. Bedoui et même très loin des petits pas de M. Boudiaf. Ce qui est le plus regrettable, c’est que même les acquis des projets initiés sous l’ère Boudiaf, notamment la cellule de réhabilitation, n’ont pas été capitalisés par l’OGEBC, pourtant bien rémunéré en tant que maître d’ouvrage délégué, alors que la cellule, elle, fonctionnait quasiment en bénévolat.

Enfin, il est vraiment regrettable que l’on puisse croire que l’on peut «restaurer» la vieille ville de Constantine en 12 mois. Que cela puisse se faire sans un organisme chargé de son administration et de sa gestion, doté d’une structure technique compétente et surtout d’une structure de concertation réelle et constructive qui associe aussi bien les décideurs centraux et locaux que les hommes de l’art et des citoyens.

Que des politiciens ou des affairistes puissent le penser est tout à fait compréhensible, mais de la part d’hommes de l’art, c’est inexcusable. On a tendance à oublier que la vieille ville de Constantine et le patrimoine culturel sont des ressources économiques. Ne les gaspillons pas comme cela a été fait avec les hydrocarbures.

Nouri Nesrouche
 
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