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Elle est préhistorienne de l’Ahaggar

Messaouda Benmessaoud, un exemple pour la jeunesse du Sud

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le 01.02.18 | 12h00 Réagissez

«C’est vrai que passer du temps dans le désert est une chose vraiment amusante, et je m’éclate quand je suis en mission ou en fouilles face aux éventuelles découvertes». Messaouda Benmessaoud.

En 1974, Tamanrasset était une agglomération tranquille, qui comptait à peine plus de 5000 habitants. Les voitures, souvent de vieilles Land-Rover, aux kilomètres innombrables, ne devaient pas y dépasser le nombre de trente. Quant aux chameaux, on les chargeait et déchargeait encore à côté des premières maisons, non loin du centre de la petite ville.

L’été, la nuit déjà avancée, on pouvait voir les hommes fuir la chaleur des maisons, un drap et une natte sur l’épaule, pour aller dormir tranquillement dans l’oued afin de profiter de sa fraîcheur. Tout était calme. Des voleurs ? Il n’y en avait pas. Et encore moins des jeunes filles rêvant d’entreprendre des études de préhistoire loin de leur famille !

Qui aurait alors pensé, à Tamanrasset, que la petite Messaouda, qui venait de naître cette année-là au sein d’une des plus vieilles familles de cette ville, allait devenir la première femme de l’Ahaggar, et sans doute de tout le Sahara algérien, à soutenir une thèse de préhistoire à l’université de Paris I ?

Lorsque je voulus savoir pourquoi et comment Messaouda en était arrivée à s’engager dans l’étude de cette discipline, elle me répondit : «Tout simplement parce que toute jeune j’aimais beaucoup lire sur tout ce qui touchait aux anciennes civilisations. Peut-être aussi parce que j’étais terriblement impressionnée par l’immensité du désert saharien, ainsi que par son histoire climatique.»

Puis elle ajouta qu’ayant obtenu un bac scientifique, elle aurait aimé se lancer dans l’étude des environnements du passé. Mais cette discipline n’existant pas en Algérie, après réflexion, et avec l’appui de sa mère, elle avait opté pour des études d’archéologie.

«Je désirais connaître l’existence des hommes, poursuivit-elle, qui, les premiers, avaient occupé peu à peu cet immense territoire qu’est mon pays. Et pour ce faire, il m’avait paru bon de commencer par l’étude des premiers âges de la préhistoire humaine, le Paléolithique inférieur. Native de Tamanrasset, c’était les traces humaines peu connues et peu étudiées de l’Ahaggar que j’avais voulu retrouver».

Dès le début de son orientation, Messaouda est plongée dans le milieu de l’archéologie, menant de front ses études et une activité en relation avec cette discipline. En 1998, elle occupe à Tamanrasset le poste d’attachée de Conservation à l’Office du Parc national culturel de l’Ahaggar (OPNCA). En 2007, toujours dans cet organisme, elle occupe le poste de responsable du musée, avant d’être chargée, en 2013, du département Développement et communication de l’office.

Tout en gardant cette charge, elle est ensuite nommée Conservatrice en chef du département Archéologie. Aujourd’hui, elle a quitté l’OPNCA, et en tant que maître-assistante à l’université de Tamanrasset, elle se consacre à ses cours et à ses étudiants. De plus, pour faire partager sa passion, elle propose et anime des émissions sur la radio locale de Tamanrasset, en particulier celle en arabe intitulée «Le Sahara à travers le temps».

Ses études supérieures ont d’abord conduit Messaouda à l’Institut d’archéologie d’Alger, où elle passe en 1997 une maîtrise en archéologie, avant de se rendre à Paris, où, après deux ans de cours (2005-2006) à l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne), elle obtient un DEA (Master 2) en préhistoire-ethnologie-anthropologie, avant de terminer en apothéose ses années d’études par une thèse de doctorat en archéologie, soutenue le 9 juillet 2014 à l’université Paris I.

Maîtrise et thèse n’ont pas été obtenues sans une solide formation acquise en ateliers et en travaux de terrain. Tout d’abord, en 1995, elle participa à une prospection archéologique et à un stage pratique en milieu saharien, à Ouargla. Puis, ses études la conduisirent à participer en France à une fouille organisée en 2004 dans la grotte de Tautavel (Paléolithique ancien), à un stage de technologie lithique en 2005, à Etiolles, et la même année, à Paris, au Louvre, à un stage de formation sur les méthodes appliquées en archéologie, le MEB (microscopie électronique), au C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France); à la fouille du site magdalénien de Pincevent, en 2006 et 2007.

En 2009, dans le cadre des séminaires européens, elle participa en Belgique à l’atelier de Tervuren sur la prévention archéologique en République du Congo. Mais son terrain de prédilection, celui qui a déclenché sa vocation, c’est l’Algérie, où elle fut responsable, en 2008 et 2010, d’un chantier de fouilles près d’Idelès (Ahaggar), et en 2012 et 2014, des interventions archéologiques de la zone de Hassi Moumène (Région d’In Salah).

Il faut bien entendu parler du sujet de thèse de Messaouda, thèse dirigée par Manuel Gutierrez, maître de conférences (HDR) à l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne). C'était le suivant : «Recherche sur l’Acheuléen(1) de l’Ahaggar : les matières premières lithiques, l’outillage lithique et le rapport éclats/outils. Le cadre stratigraphique et chronologique, avec en exemple le site de Téhé-n-Tawik (Le Col de la Chouette), près d’Idelès».

En résumé, voici les résultats de son travail : la thèse présentée actualise les anciennes données sur l’Acheuléen de l’Ahaggar, qui, toutefois, n’étaient pas nombreuses et toutes datées du siècle dernier. Cependant, pour reprendre de nouvelles recherches sur ce sujet, il était bien évident de les évoquer.

Malgré les fructueuses découvertes effectuées dans de nombreux sites répertoriés en Ahaggar comme datant du paléolithique inférieur, curieusement, aucun intérêt scientifique n’y avait été apporté, en particulier sur les importantes collections lithiques entreposées et souvent oubliées dans plusieurs laboratoires de recherche. Téhé-n-Tawik, le nouveau site acheuléen découvert en 2007 dans la région d’Idelès, cette fois au cœur de l’Ahaggar, et fouillé avec des méthodes actuelles, a livré en 2008 et 2010 un matériel lithique d’un grand intérêt, tout à fait représentatif de l’industrie acheuléenne.

Ces démarches sont considérées comme novatrices en préhistoire saharienne. La prospection appropriée et adéquate à l’environnement, l’adaptation du travail de terrain au contexte rocheux de cette région de l’Ahaggar ont permis de reconsidérer le terrain saharien. L’étude technologique du matériel lithique a fourni une diversité d’outils, où coexistent choppers, bifaces et hachereaux, ainsi que de nombreux éclats bruts très compatibles avec les nucléus. Les fouilles ont démontré que les matières premières lithiques utilisées étaient locales.

Quant aux résultats des analyses réalisées sur les sédiments prélevés, ils ont permis de recueillir de nouvelles données, notamment une ouverture sur le paléo-environnement de l’Ahaggar. En conclusion, la fouille du site de Téhé-n-Tawik a donc déjà offert des informations particulièrement pertinentes de la maîtrise de l’homme du paléolithique inférieur sur son environnement devenu désormais saharien.

A l’issue de la soutenance de cette thèse, présidée par le professeur Alain Person, le jury a considéré «gigantesque et intelligent» le travail de recherche de Messaouda et lui a attribué la mention «Très honorable», ce dont elle est très fière et heureuse, cela s’entend. Elle est un exemple brillant pour la jeunesse du Sud, pour les hommes, et bien sûr pour les femmes qui la suivront afin d’œuvrer à la connaissance et à la valorisation de leur patrimoine.
 

Jean-Louis Bernezat
 
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