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Gorges du Rhumel de Constantine (4e partie et fin)

Majestueux ravin sous le pont Sidi M’cid

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le 04.09.17 | 12h00 Réagissez

Majestueux ravin sous le pont Sidi M’cid

«Le boulevard de l’Abîme domine la vallée et la plaine. Les tunnels suintent d’humidité. Les promontoires narguent le gouffre qu’ils surplombent à plus de cent soixante-dix mètres. C’est un spectacle fantastique. En bas, tout en bas, le Rhumel s’écrase au Pont-des-Chutes. On l’entend qui proteste.»

Malek Haddad. Le quai aux fleurs ne répond plus

Un courant d’air frais souffle sur la vallée du Rhumel, en cette fin d’après-midi du mois de juin, après une journée caniculaire. Sur le belvédère situé près du pont Sidi M’cid, une foule vient s’y installer en quête de fraîcheur et de quiétude. Une présence humaine qui fait partie aussi du décor. Le pont Sidi M’cid est de loin celui où l’on sent mieux la grandeur des gorges du Rhumel. Une beauté à savourer sans modération.

On mettra du temps pour réaliser qu’on est à 170 m au-dessus du ravin. En bas, le paysage donne le tournis. Une atmosphère que Malek Haddad, le plus poétique parmi les écrivains constantinois, décrivait en ces termes : «Dans les gorges du Rhumel, insolemment épiques, les corneilles vérifiaient leur virtuosité. Au-dessus de Sidi M’cid, les éperviers décrivaient de larges cercles nonchalants.» En quittant la voûte de Bab El Kantara, le Rhumel creuse son lit sous un arc naturel, pour descendre vers le pont des Chutes, construit en 1928, avant de se jeter dans la vallée d’El Hamma.

Sur le bord de la Corniche en bas, des maisons s’agrippent à la falaise, entourées d’une forêt de cactus. En haut, on reconnaît l’hôpital, «Sbitar El Kebir» pour les Constantinois, construit en 1876. Avant l’ouverture du pont suspendu, on devait faire un grand détour par le quartier de Bab El Kantara pour y arriver. Non loin, sur le côté nord, on peut voir le Monument aux morts, réplique de l’arc de triomphe de Trajan à Timgad construit entre 1918 et 1930, en hommage aux soldats de la ville, musulmans, chrétiens et juifs, tombés durant la Grande guerre (1914-1918). En parcourant la ville en 1879, Louis Régis notera une année plus tard dans son livre Constantine, voyage et séjours : «Sidi M’cid, que je n’ai encore fait que nommer, est un enfoncement naturel dans la montagne qui avoisine la ville du côté qui regarde la vallée du Hamma.

Dans cette petite gorge, une source d’eau chaude filtrait modestement il y a quelques années.» Le pont Sidi M’cid fait partie de la deuxième génération des ponts suspendus dans le monde, construits après 1850. Les ingénieurs, notamment en France et en Europe, avaient beaucoup appris des effondrements de ces ouvrages suite à des défaillances techniques. Pour Ferdinand Arnodin (1845-1924), concepteur de plusieurs ponts suspendus en France, le pont de Sidi M’cid a été une expérience à part. Les vieilles photographies qui ont immortalisé les travaux de cet ouvrage, avec des ouvriers travaillant sur des échafaudages de fortune, au bord du rocher, étonnent de nos jours. Lorsqu’on prend conscience des conditions de travail entre 1905 et 1912 et les moyens rudimentaires de l’époque, on réalise qu’il s’agissait vraiment d’un grand exploit. Un défi contre la nature.

Le pont sera inauguré le 19 avril 1912, le même jour que celui de Sidi Rached. Juste avant l’arrivée au pont, juste au dernier tunnel du boulevard de l’Abîme (actuel boulevard de la Yougoslavie), achevé en 1916, sous le fameux Kef Chekara (le rocher du sac), a été réalisée une autre attraction touristique, l’ascenseur de Sidi M’cid. Un chef-d’œuvre de génie creusé dans la roche par l’entreprise Roux Combaluzier, inauguré le 14 juillet 1934. Situé à une hauteur de 156 m, il s’agit d’un ascenseur unique en son genre, le plus haut du monde. Après avoir servi jusqu’aux années 1970, il est toujours à l’arrêt. En jetant un regard au milieu du pont, on peut voir en bas à gauche les vestiges du Moulin Lavie et la route de la piscine.

Vers 1880, cette dernière a été creusée pour les soldats français, avant d’être ouverte au public, avec la construction d’un chemin menant vers la bourgade de Sidi M’cid. «L’eau, après être sortie chaude de la montagne, se divise ensuite et coule refroidie sur les pentes rapides de Sidi M’cid, et y fait naître des touffes de grenadiers, d’orangers et de pampres sauvages dont les masses échevelées forment d’agréables bosquets», écrit Louis Régis.
 

Le rocher aux sept légendes

Cité aérienne (Belad El Haoua), citadelle des vertiges, ville imprenable, nid d’aigles, l’antique Cirta a cumulé les noms durant les siècles. Elle sera aussi la ville aux sept portes : Bab El Djebia, Bab El Oued, Bab Djedid, Bab El Kantara, Bab El Casbah, Bab H’nicha et Bab Errouah, aux sept ponts : le Diable, Sidi Rached, Mellah, Bab El Kantara, Sidi M’cid, les chutes et Bouberbara, jusqu’en 2014 avec l’ouverture du Pont Salah Bey, Constantine est surtout la ville du Vieux Rocher. Un rocher qui a vu défiler tant d’événements immortalisés dans sept légendes, dont certaines sont encore vivantes, avec une part de vérité historique et beaucoup d’imagination. Mais les légendes resteront toujours des légendes. Rapportées avec force détails dans l’ouvrage d’Alphonse Marion Epopée des gorges du Rhumel, elles remontent jusqu’à la période carthaginoise, avec la légende de « Ksar Tina», un merveilleux palais sur le site de La Casbah habité par la belle Tina.

Cette reine qui aimait le confort annonça qu’elle épouserait l’homme qui réussirait à faire monter l’eau jusqu’à son palais. Un premier prétendant de race blanche essaye avec des troncs d’arbres évidés mais il échoue. Un deuxième de race noire fut plus chanceux en utilisant l’or tiré des gorges du Rhumel, il en fit des tuyaux maniables et étanches et réussit à gagner la main de la reine. Une deuxième légende liée au rocher, peu connue de nos jours, est celle du «Djinn aux six filles», habitant un magnifique palais sur le rocher de La Casbah.

Il avait interdit à ses filles de s’aventurer en dehors des murailles. Mais la curiosité était plus forte pour des filles qui découvriront un autre monde, chez la reine des eaux qui les avait accueillies dans les sources de Sidi M’cid. Le père qui s’en apercevra à son retour se mit en colère. Il poursuivra ses filles dans une grotte où il les a transformées en stalactites. En voulant se venger de la Reine des eaux, celle-ci se transforma en libellule. Lorsque le djinn voulut l’écraser, elle deviendra une source chaude qui le brûla. En poussant ses derniers cris avant de mourir, il provoquera l’effondrement de son palais.

Sidi M’cid et la jument Halilifa

C’est la légende de Sidi M’cid, marquée par la tradition de la fête des vautours qui reste encore vivante dans l’imaginaire des vieux Constantinois. On raconte que Sidi M’cid était un marabout nègre de haute vertu et de grande piété vivant quelque part dans le Sud, mais qui, en plein Ramadhan, eut une défaillance et mangea un poulet. Dieu dut le punir, mais tenant compte de ses mérites, il le transforma en vautour et l’exile dans le gouffre du Rhumel à Constantine. Aussi, à l’occasion de la fête nègre à Sidi M’cid, les Noirs honoraient sa mémoire par des danses sacrées, où l’on égorgeait un bouc, dont la viande est jetée aux vautours. L’histoire de la ville compte aussi des saints dont la légende demeure encore méconnue. C’est le cas de Sidi Ali Benmakhlouf. Lors du siège de la ville en 1185 par les armées des pirates d’Ibn Ghania, Constantine fut privée d’eau par un été très chaud.

Les habitants assoiffés sont allés solliciter l’aide de l’ermite Sidi Ali Benmakhlouf vivant dans sa caverne sous la voûte des gorges du Rhumel. On raconte que le saint homme pria avec tant de ferveur que le miracle s’accomplit. Un orage éclata et une pluie abondante se déversa sur la ville, ce qui a suffi pour remplir les citernes et les pirates ont du lever le siège. Mais la plus célèbre des légendes est celle de la jument Halilifa. A l’origine, ce fut une histoire vraie qui remonte à 1710, lors du siège de la ville par l’armée de Mourad Bey de Tunis. Le bey de Constantine était Ali Khodja.

Le siège durera pendant les durs mois de l’été. Il provoquera une grande famine. Devant une situation désespérée, le bey rassembla son conseil pour décider de la capitulation. Seul le Bach Seiar Ben Zekri, chef de la cavalerie, s’oppose et propose d’aller ramener l’aide auprès du Dey d’Alger, grâce à sa jument noire Halilifa, qu’il a entretenue durant le siège. Malgré le blocus, Benzekri et sa jument furent descendus dans les gorges prés de la cascade à l’aide de cordes et d’un filet. Sur sa monture, Ben Zekri arrivera à Alger et réussira à ramener les renforts et Constantine sera sauvée, et l’armée de Mourad Bey sera battue. La jument Halilifa, héroïne du siège de 1710, sera portée sur les armoiries de Constantine, avec les rivières (le Rhumel et Boumerzoug, les remparts et le goujon du Rhumel.

Ali l’ogre et Sidi M’hamed El Ghorab

Les vieux Constantinois se rappellent aussi d’une légende de l’époque turque, celle d’Ali l’ogre des gorges, un grand gaillard borgne, au physique répulsif, et une mauvaise tumeur au nez. On raconte qu’il passait son temps à mendier devant Djamaâ El Kebir, et roder dans les gorges du Rhumel, où il avait un gîte dans un souterrain près du pont du Diable. Mais il avait aussi le profil d’un voleur. Les gens apprendront plus tard qu’il était un grand assassin.

Dans sa cache, on avait découvert des cadavres, des bijoux, des vêtements et des pièces de monnaie dérobées à ses victimes parmi les femmes qui s’aventuraient du côté des gorges. La fin d’Ali avait sonné après sa rencontre avec la petite Aziza descendue ramasser des fleurs au bord de l’abîme. Il va la prendre comme petite épouse. A la fin de Ramadhan, Ali est allé mendier à la Grande mosquée, quand des pluies torrentielles se sont abattues sur la ville. Le Rhumel se mit en colère, et les eaux en furie sont venues défoncer les poutres fermant la caverne. La petite Aziza réussira à monter sur un tronc d’arbre flottant au dessus de l’eau, avant de s’accrocher aux branches d’un figuier. Sauvée, elle réussira à rejoindre sa famille et lui raconta l’histoire.

La caverne sera découverte et Ali sera arrêté par la police beylicale. Il sera condamné à être jeté par Kef Chekara (le rocher du sac) où il poussera son dernier cri. Le site de Kef Chekara, où l’on faisait exécuter les criminels, les femmes adultères, mais aussi les opposants au bey, restera à jamais marqué par la très célèbre légende de Sidi Mohamed El Ghorab. La légende qui remonte à 1785 a vu se développer autour d’elle des versions où l’imagination a été des très fécondes. Issu d’une famille de forgerons (hadaddine) originaires de la ville de Sedrata, Mohamed était un membre d’une confrérie maraboutique. Il aurait critiqué violemment et publiquement Salah Bey, dénonçant les fortes taxes imposées aux Constantinois, ce qui provoquera la colère du bey.

Ce dernier ordonna son exécution sur Kef Chekara. On raconte qu’avant d’être mis dans le sac, Mohamed avait demandé qu’on lui laisse un trou. Une fois jeté dans le ravin, un corbeau aurait sorti du sac. Dans une autre version, on avance qu’une fois décapité, Mohamed a été jeté dans le ravin. En bas, un corbeau est sorti de son cadavre, d’où son appellation de Mohamed El Ghorab. Selon la légende, le corbeau s’est envolé jusqu’à la résidence d’été de Salah Bey, pour retrouver son ennemi. On raconte aussi que,pris de remords, Salah Bey fit construire sur le lieu-même de sa résidence d’été un mausolée à la mémoire de Mohamed El Ghorab (le corbeau), qui deviendra un saint aux yeux de la population. La malédiction du saint rattrapera Salah Bey, qui sera destitué quelques années plus tard et connaîtra une fin tragique. Il sera étranglé à la prison de La Casbah.

Arslan Selmane
 
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