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Collo, une perle dans un écrin bleu-vert mais…

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le 12.08.17 | 12h00 Réagissez

Collo, une perle dans un écrin bleu-vert mais…

Collo, au nom aussi joli qu’énigmatique, est une de ces petites villes côtières enclavées de l’Algérie profonde. Une seule route y mène et y ramène depuis Tamalous, bourgade située au sud-est et distante de 25 kilomètres. Plus loin à l’est, la route se scinde en deux, en direction de Skikda au nord-est, de Constantine au sud-est.

De Tamalous vers Collo, elle serpente entre des collines abondamment boisées en suivant presque fidèlement le lit de l’oued Bibi qui se jette dans la mer dans l’une des plages les plus fréquentées de la région. A l’approche de la ville de Collo, un halo bleuté où se mêlent les couleurs du ciel et de la mer s’offre à la vue dans un scintillement des flots qui viennent mourir sur la plage pour renaître au large dans le mouvement paresseux d’une eau transparente.

Alentour, la nature a raison de la chaleur accablante de l’été qu’elle semble domestiquer sans effort. Tout en rondeurs féminines, les collines environnantes donnent au paysage une sorte de fluidité vaporeuse, comme si le flux indolent de l’eau se prolongeait en flux ondoyant de la verdure. L’air marin y est pour quelque chose, mais le couvert végétal, quoiqu’inégalement dense, met aussi sa touche de fraîcheur au tableau d’ensemble.
La ville n’apparaît pas tout de suite au détour de la route qui en marque l’entrée. Rétrécie à cet endroit, la route forme en effet un coude qui cache la ville, blottie entre deux massifs rocheux de faible altitude.

Quelques maisons, juchées sur une colline en forme de cône qui plonge dans la mer, derrière le petit port, annoncent cependant la Cité promise. Le panneau qui signale l’entrée de la ville en grands caractères indique en caractères plus petits : «Pour une ville propre et jolie». C’est tout le contraire que nous découvrirons lors de notre visite. Passé le rond-point surmonté d’une fontaine coulant en jets sur une reproduction en inox d’un bateau à voiles, la ville s’étale vers le sud-ouest dans le creux de deux massifs peu imposants. Mais le charme désuet de l’entrée de la cité, avec ses maisons coloniales à balconnets, vieillies mais fonctionnelles, opère en ce début de visite. Une église, dont la façade en pierre de taille porte encore le cadran géant d’une horloge depuis longtemps arrêtée, encastrée entre deux immeubles de presque la même hauteur, est miraculeusement préservée. Cette partie de la ville est au demeurant assez propre, en dépit de sa traversée quotidienne obligée par des estivants toujours plus nombreux, venus des wilayas limitrophes ou de plus loin encore.

Par contraste, les nouvelles maisons, toutes de plus de deux niveaux, sont plus nombreuses au fur et à mesure qu’on s’enfonce dans la ville, la plupart étant en état d’inachèvement caractéristique de tant de constructions dans le pays depuis la libéralisation de l’acte de bâtir. Les rues au tracé informe sont moins entretenues, parfois même non bitumées. Un même style de construction semble s’être partout imposé, sans aucune harmonie architecturale et sans le moindre souci d’esthétique. Peu d’hôtels, ceux existants ayant peu de chambres, mais (à en juger par celui où nous sommes descendus) d’une propreté irréprochable. A l’extrémité ouest de la ville, un hôtel public du nom de Bougaroun, construit dans le même style sobre et agréable que tous les hôtels publics de première génération (1960-1970), donne presque de plain-pied sur la façade maritime de la ville, en forme de croissant, qui se trouve être aussi sur toute sa longueur la plage la plus fréquentée en raison de sa proximité et de l’espace qu’elle offre en profondeur en contrebas d’une large esplanade.

En face, côté ouest, un chapelet de collines dont les plus éloignées, noyées dans un halo de clarté humide, ont un aspect irréel. Surplombant la plage à son extrémité ouest, une route toute nouvelle à ce qu’il semble, sinueuse mais large et impeccablement bitumée, contourne le versant maritime de la colline la plus proche et s’en va en montant vers le ciel. La nuit, les lampadaires qui éclairent à l’énergie solaire ce tronçon de route d’une lumière blanche, invisibles dans le noir, offrent le spectacle peu commun d’un ciel étoilé, où la grande ourse s’offrirait chaque soir en spectacle. La route monte en lacet derrière la colline. Le panorama féérique qu’elle offre de jour donne le vertige : la grande bleue vient taquiner en contrebas de la route les flancs de la longue corniche aux parois rocheuses qu’on peut suivre jusqu’à Tamanar, autre lieu de villégiature jadis paradisiaque aux dires de notre hôte, homme affable et de grande sollicitude qui a connu les beaux jours de la localité. Au-delà, la nouvelle route s’arrête net, laissant à la nature sauvage l’ultime privilège de façonner le littoral à sa guise.
La plage de Tamanar est moins grande que celle de Collo, encaissée dans un écrin de verdure d’où s’échappe un oued qui s’étale en largeur à l’approche du sable. Mais le plaisir d’assister au mariage de l’eau salée et de l’eau douce en ces moments de canicule est gâché par le spectacle affligeant d’un égout à ciel ouvert qui se déverse aussi dans la mer en traversant la plage. Pour éprouver le crissement jouissif du sable fin sous les pieds, force est d’enjamber ce canal nauséabond où surnagent sachets et bouteilles en plastique. La piste qui mène à la plage à partir de la route est jonchée de détritus de toutes sortes : outre des bouteilles et des sachets en plastique de toutes tailles, de toutes couleurs et de tous formats, des restes de briques, de parpaings et de plâtres, amenés là par des constructeurs indélicats, parsèment le parcours de monticules informes, telles des fourmilières géantes.

Aux dires de notre hôte, cette plage, où des galets multicolores voisinaient jadis avec un sable brun-ocre, avait remporté un prix international pour la beauté de son site et la qualité de son environnement. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même aujourd’hui, dégradée par tout ce qui y est déversé de détritus, de débris et de déchets humains par les estivants, les constructeurs, les commerçants et les personnes de passage. La nouvelle route elle-même n’est pas épargnée par le phénomène de «poubellisation» de l’environnement : à plusieurs endroits et en des lieux où la nature incite à s’arrêter pour immortaliser par quelque cliché le panorama, des monticules de déchets se présentent, bouteilles et canettes de bière rivalisant par leur nombre avec les bouteilles d’eau et les sachets en plastique. A certains endroits plus discrets, ce sont des rejets des constructions qui s’accumulent. Dans les photos de toute beauté qu’on est tenté tout de même de prendre de la ville et de ses environs à partir de ces promontoires en inclinant le plus possible l’objectif vers le haut pour les éviter, s’imprime, indélébile, le sentiment dépressif d’un gâchis environnemental dans notre souvenir.

C’est néanmoins à Collo même que la situation est indescriptiblement dégradée. Les rues, déjà étroites, où véhicules et piétons se fraient péniblement un passage, sont débordantes de papiers, de sachets en plastique, de bouteilles et autres objets qui ne semblent pas le moins du monde déranger la quiétude des gens, indifférents qu’ils semblent être à toute forme de beauté. Sur l’esplanade du front de mer et sur la plage même, la situation est invraisemblablement chaotique. Deux bouches d’égout viennent déverser leurs eaux nauséabondes à même la plage, tandis que le sable est jonché de toutes sortes de détritus. Le soir, des familles entières viennent déambuler le long de l’esplanade ou prendre place à quelque table sur la plage pendant que le parapet qui sépare cette dernière de l’esplanade grouille de jeunes gens qui, assis tout le long du parapet dos à la mer, comme une file interminable d’oiseaux sur un câble électrique, étalent leur oisiveté en public. On ne peut que s’apitoyer sur le sort de cette jeunesse désœuvrée en se désolant de l’incapacité du pays à lui offrir la moindre perspective d’avenir. D’instruction médiocre par le fait d’une école sinistrée, selon le mot du défunt Mohamed Boudiaf, elle semble en outre se désintéresser d’elle-même, de son propre sort, tant elle affiche des airs d’absence contrastant avec la fraîcheur des mines d’adolescents qui la composent en majorité!

Sur le chemin du retour, les voitures entrant et les voitures sortant de la ville dessinent deux longues processions qui s’écoulent en sens inverses. Devant nous, et alors que nous étions à hauteur d’un barrage de gendarmerie, une bouteille de coca-cola, jetée sous les yeux ébahis d’un gendarme par la vitre d’une voiture, fit des ricochets sur le bitume et vint s’écraser sous les pneus d’une autre voiture en faisant un bruit de tôle froissée. Le gendarme, tout occupé à réguler le trafic automobile, fit une moue désapprobatrice en suivant des yeux la voiture mais dut bien vite revenir à son occupation. La route était de toutes les façons encombrée de tant de détritus que ce ne sont pas les deux agents communaux en gilets orange, aperçus plus tôt en train de désherber un fossé, qui auraient pu venir à bout de l’incivisme ambiant. Nous dûmes nous rendre à cette évidence et passer notre chemin, dépités mais heureux tout de même d’avoir ajouté ce coin de paradis perdu à notre découverte de l’Algérie profonde. 

 

 

Par Ahcène Amarouche

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