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Mme veuve Mohamed Khider (1912-1967) dirigeant du FLN assassiné à Madrid

«Un jour l’histoire jugera»

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le 07.06.17 | 12h00 Réagissez

Issue d’une noble famille de Aïn El Hammam, les Toudert, Zahra Fetta est une brave femme âgée aujourd’hui de 87 ans. C’est l’épouse du moudjahid Khider Mohamed, l’un des leaders de la Révolution, assassiné le 3 janvier 1967 à Madrid. Opposant, il paie son refus de la dictature sur fond de dissensions politiques et de manœuvres occultes autour du trésor du FLN. Zahra, qui est la belle-sœur de Hocine Aït Ahmed, a bien voulu répondre à nos questions.

- Comment avez-vous rencontré votre futur époux ? C’est votre beau-frère, Hocine Aït Ahmed, qui est à l’origine de votre union. Un des amis de votre mari, Bestandji Réda, chef des SMA, m’a raconté que votre famille, y compris vous et votre sœur Djamila, aviez effectué le voyage en bus pour le pèlerinage avec une escale au Caire…

Je suis née Zahra Fetta Toudert le 1er août 1930 au village de Taka, dans la commune mixte de Michelet. A 10 ans, je suis à Alger où mon père Achour avait déjà acquis le café Ennahda et mon frère Idir possédait un commerce, horloger-bijoutier, à la rue Martin, à La Casbah. On a vécu à Notre-Dame d’Afrique. Hocine Aït Ahmed était fiancé à Djamila.

C’est lui qui a suggéré à Khider de se marier en me proposant comme sa future épouse. Ce n’était par un étranger pour nous. Sa tante était notre voisine à Notre-Dame et il venait souvent chez elle. Je connaissais son tempérament et ses qualités, c’est pour cela que j’ai accepté avec honneur et gloire. C’était un homme sage, gentil, un politicien affirmé qui a pu décrocher un siège de députation à l’Assemblée pour le compte du MTLD.

Il venait clandestinement à Notre-Dame pour voir Aït Ahmed qui résidait chez nous. Khider avait des principes : il était loyal, franc et honnête. N’a-t-il pas pris la précaution de signaler la différence d’âge qui nous séparait à mon frère Amokrane. C’était un homme qui disait les choses telles qu’elles étaient. Lorsqu’une chose ne lui plaisait pas, il le faisait savoir, il le montrait et prenait le soin de l’expliquer. C’était un homme dévoué, bon, qui respectait les autres et qui aimait aider. Il était certes sévère, mais pas rancunier.

- Comment s’est concrétisée l’union ?

Khider a pris en compte la suggestion de Hocine qui l’exhortait à se marier. Khider terminait son mandat de député et était poursuivi dans l’affaire de l’attaque de la poste d’Oran où il était impliqué. Messali l’avait chargé de remplacer Chedli El Mekki aux commandes du bureau Maghreb El Arabi du Caire.

Il est parti le premier dans la capitale égyptienne, rejoint par la suite par Aït Ahmed et Ben Bella. Comme vous l’aviez annoncé au début, le départ pour le pèlerinage a eu lieu dans des conditions citées avec ma sœur, ma mère Djedjiga Benaïssa, mon père Achour Toudert et Yamna Houadjli, la mère de Mohamed Khider.

On a célébré le mariage au Caire, les parents ont par la suite poursuivi le voyage vers les Lieux Saints. A la cérémonie du mariage, il y avait des personnalités arabes connues, comme les Marocains Allal El Fassi, Benlemlih, Bendjelloun, les Tunisiens Salah Benyoussef, Hassen Triki, l’Egyptien Fethi Dib, le Palestinien Yasser Arafat, Abdallah Tel, Cheikh Drez…

- Qu’est-ce qui a amené Khider à se détacher du pouvoir dès l’indépendance ?

En avril 1963, il était question du congrès et de sa préparation. Moment opportun pour aplanir les différends avec Ben Bella, car Khider, patron du parti, montrait des signes d’opposition. Ben Bella se voyait président ! Il dira à la villa Joly, en présence de Khider, Me Bentoumi, Boumediène et Fethi Dib : «Laissez-moi 6 mois pour lancer mon projet, et toi Khider, prends 6 mois de vacances parce que tu es fatigué.» A partir de ce moment, Khider a compris que Ben Bella voulait manœuvrer.

Mais pouvait-il se permettre de déclencher la crise ? Il y avait un grand risque, Khider n’aimait pas le koursi. Il misait sur le peuple et sa mobilisation, surtout la jeunesse. N’avait-il pas dit à son secrétaire particulier, Abdelaziz Bouteflika, qu’il avait un avenir prometteur eu égard à son intelligence et son esprit entreprenant ? Il finira par le proposer au poste de ministre de la Jeunesse et des Sports.

- Le 3 janvier 1967 a été un jour sombre pour vous. C’était l’assassinat. Vous y avez assisté. Racontez-nous...

On habitait à Madrid dans un appartement au 5e étage de la rue San Francisco de Sales. Khider était dans l’opposition. Lakhdar, beau-frère de Mohamed et qui habitait Casablanca, est venu nous rendre visite. Nous étions au mois de Ramadhan. Khider avait exprimé le vœu de partir au 27e jour de ce mois sacré à Casablanca chez sa sœur et par la même occasion rendre visite à ses amis, dont Abdelkrim El Khatib.

Le 27e jour, on l’a fait pour l’enterrement. Il est parti dans un cercueil. Lakhdar Bellal, beau-frère de Khider, avait ramené avec lui des régimes de dattes. La veille, Khider avait invité un ami diplomate syrien à venir prendre un thé à la maison. Souffrant, l’ami avait décliné cette invitation. Khider avait alors décidé le lendemain de lui rendre visite en lui offrant un des régimes de dattes ramenés par son beau-frère. Khider n’a jamais été armé.

On lui a suggéré de porter une arme, mais il a refusé, faisant confiance à tout le monde. «Après tout, je ne suis pas un gangster», s’est-il exclamé un jour. Il y avait trois gardes espagnols qui assuraient notre sécurité qui nous demandaient de les prévenir en cas de sortie. Or, ce soir-là, c’était une visite impromptue, non programmée. Bien après la rupture du jeûne, vers 22h, on prend l’ascenseur. Notre voiture était juste devant la porte de l’immeuble. Khider passe le premier, je le suis avec son beau-frère. Je m’installe côté passager, Khider met la clef de contact.

On voit venir une ombre, un homme qui se dirige vers le côté chauffeur où la vitre était semi-ouverte. Il a tapé de ses doigts. Il a dit : «Khouya, je suis algérien, je voudrais vous dire deux mots. Sans arrière-pensées, Khider a ouvert carrément la vitre.» L’homme introduit sa main pour nous saluer tous les trois, puis il a demandé à Khider de sortir. Celui-ci a rétorqué qu’il avait rendez-vous et a demandé au visiteur de repasser à la maison le lendemain, avant de se reprendre : «Qui vous a donné mon adresse ?» L’homme répondit : «L’ambassade.» L’homme laissa son bras se fendre dans son pardessus, sortit un pistolet et tira sur le bras de Mohamed.

De l’autre côté de la rue, je voyais une voiture qui attendait, sans doute des complices. Touché, Khider était conscient, je l’ai tiré vers moi et je suis tombée au bord de la voiture que l’homme a contournée, il s’est mis à genoux pour vider son chargeur sur mon mari. J’ai laissé tomber mon manteau sur le corps. Je criais en français, en espagnol et en kabyle, j’ai suivi le criminel qui a pointé son pistolet sur moi mais qui était vide. Il a contourné notre immeuble et s’est évaporé. La police espagnole est venue et a tout trouvé, la voiture, le pistolet, les gants de l’assassin.

A la clinique, le médecin m’a montré les nombreuses balles qui ont été fatales à la vie de mon mari. Ils l’avaient déjà mis dans la chambre froide. Il est mort en chahid. Il a fait des sacrifices, croupi en prison pendant 6 ans mais sans succomber. La police espagnole a fait son travail. Je lui ai donné le signalement et le portrait robot du tueur. Aït Ahmed est venu le soir-même à Madrid. L’assassinat de Khider reste toujours une énigme. Au début des années 1970, je suis venue voir Boumediène en compagnie de Meriem Belmihoub, à qui j’ai dit : plus que la mort, une chose me fait toujours souffrir, c’est la calomnie, et je leur en veux toujours.

- Quel souvenir gardez-vous de Boumediène ?

Il était étudiant au Caire et venait souvent au bureau du Maghreb arabe, dirigé par Khider. Un beau jour, Boumediène, à la tête de son groupe, prend possession d’une villa cossue du Caire dont le propriétaire était absent, que lui et ses amis squattent. Quand ce dernier est revenu, il a constaté que sa demeure était occupée et a alerté la police. Djamel Arafat, le frère de Yasser et ami de l’Algérie, a contacté Khider qui est parti avec Aït Ahmed pour dénouer cette affaire.

Ils ont été voir Boumediène et lui ont dit à peu près ceci. «Il n’est pas dans notre culture d’agir ainsi et de s’en prendre aux biens d’autrui», avait dit Khider, en insistant sur le fait que Boumediène et ses pairs étaient l’avenir de l’Algérie. «Qui es-tu pour me parler sur ce ton ?» avait sèchement répondu Boumediène, déniant à Khider même son rang d’un des leaders du FLN. Khider s’est énervé et l’a giflé. Boumediène a mal pris ce geste et lui en a tenu rancune. Finalement, pour sortir de la villa squattée, Boumediène a exigé une somme d’argent pour payer une location. Boumediène, je le connaissais déjà au Caire.

A l’indépendance, il venait au bureau politique du FLN dont Khider était le secrétaire général. Il m’appelait par mon prénom. Bien après, Khider voulait le contacter pour lui remettre les fonds et les comptes. Il a tout fait pour mettre fin à cette affaire. Boumediène m’a dit : «Ma sœur Zahra, il n’y a que le bien entre Khider et moi. Quand il y a eu brouille entre Khider et Ben Bella, c’est moi qui les ai arrangés.»

-  Comment avez-vous vécu l’arraisonnement de l’avion qui transportait les 5 dirigeants historiques du FLN en 1956 du Maroc à Tunis, dont votre mari et votre beau-frère Aït Ahmed ?

Ce n’était pas facile pour nous. Ma sœur avait des enfants en bas âge, Salah et Youghourta, et moi aussi avec Tarik et mes deux filles. C’était le prix à payer pour le triomphe de la cause. En tant que femmes, nous avons dignement représenté l’Algérie. Nous avons été en Syrie et reçues par la famille de l’Emir Abdelkader. C’était sous l’autorité de Ferhat Abbas, en présence du Dr Francis, de Me Abderrezak Chentouf et de son épouse, la moudjahida Mamia Chentouf. Il y avait aussi parmi nous un homme de grande valeur, Abdelhamid Mehri. Nous avons représenté le drapeau national en Chine.

Pour revenir à la piraterie aérienne des Français en 1956, c’était une première qui nous a énormément choqués. Mais quand nous avons fait une grève de la faim pour protester contre cet acte ignoble, il s’est trouvé quelqu’un, M. Boussouf, pour dire que nous ne faisions, à travers cette attitude, que de la propagande pour nos maris.

- Revenons, si vous le voulez bien, à cette tache noire qu’est le trésor du FLN et l’accusation de détournement dont a été accusé votre mari...

Pour montrer sa bonne foi et son honnêteté et malgré sa déception sur le plan politique, Mohamed Khider établit un nouveau contact avec le pouvoir de Boumediène pour tenter de régler définitivement cette affaire. La rencontre est organisée en septembre 1965 à Genève, chez Mardam Souheir, de la Banque suisse (BCA), en présence de Genoud, banquier et ami commun de Khider et Zeghar, émissaire de Boumediène.

Khider explique qu’il souhaite se débarrasser de ce boulet et être ainsi libéré d’applaudir Boumediène s’il fait ce qu’il dit, libre de le combattre s’il trahit ses promesses. Une autre rencontre est programmée dans la capitale française entre Khider et des émissaires de Boumediène, à savoir Cherif Belkacem, le commandant Larbi et le ministre Tayeb, attaché à l’ambassade. Khider explique que l’argent a été rassemblé pour réaliser deux objectifs : l’indépendance nationale et l’instauration d’un régime démocratique en Algérie.

«Le premier objectif a été atteint, pas le second», avait déclaré Khider. Alors qu’un règlement est à portée de main, une déclaration de Boumediène sonne la fin des illusions : «Que penseriez-vous si je vous disais que Khider n’a réussi à escroquer les fonds du parti qu’à la suite d’un accord personnel entre Ben Bella et lui-même.» Khider est abasourdi par ces propos, lui qui pensait sincèrement restituer et rendre des comptes à un congrès du FLN rassemblant tous les militants sans exclusive. Aussi, durant l’année 1966, l’opposition se regroupe autour de Mohamed Khider.

En mai 1966, l’évasion de Hocine Aït Ahmed, chef du FFS, de la prison d’Alger, vient le renforcer et ouvrir de nouvelles perspectives. Ce que je peux dire, et j’en ai la conviction, Boumediène ça ne l’intéressait pas de récupérer l’argent du FLN et la banque qui allait appartenir à l’Algérie. Il a continué à s’attaquer à la famille.

Par la suite, Chadli Bendjedid a été très correct dans le sens où il m’a entendue et semblait sensible à ma doléance. Je voulais que l’Algérie prenne sa responsabilité, dire la vérité et aplanir les différends. Le Président m’avait orientée vers les tribunaux. En 1984, il nous fait parvenir un message dans lequel il est dit qu’à l’occasion du 30e anniversaire du déclenchement de la Révolution, tous les moudjahidine «proscrits» allaient être réhabilités, à l’exemple de Abane, Krim, Khider, Chabani...

Encore une fois, il n’y avait pas de garanties et les conditions n’étaient pas réunies. Je peux dire que ceux qui ont pris le pouvoir depuis 1962 sont des dictateurs. Khider voulait faire de ce parti, le FLN, un parti de masse où s’expriment toutes les tendances. C’est l’élément de discordance avec Ben Bella qui voulait en faire un parti d’embrigadement.

Khider n’a jamais accepté cet état de fait et l’a dit haut et fort. Quand il n’y a pas de liberté d’expression, il n’y a pas de démocratie. L’histoire a donné raison à Khider puisque le parti s’est fondu et confondu avec l’Etat. On privilégie les médiocres pour mieux asservir le peuple. Khider serait malheureux de vivre la situation actuelle.

- Au cours de sa présidence du HCE, Ali Kafi a fait un geste en baptisant l’université et l’aéroport de Biskra au nom de Mohamed Khider ; n’est-ce pas là un signe de reconnaissance de l’Etat ?

Contactée, je n’ai pas raté cette occasion. Même si l’Etat algérien ne reconnaît pas encore sa responsabilité dans l’assassinat de mon mari, au moins on reconnaît à Khider sa place dans l’histoire de son pays. Je relèverai le vibrant hommage rendu au défunt à Tolga le 6 mai 1993 par Abdelhamid Mehri, secrétaire général du FLN. Désormais, l’université et l’aéroport de Biskra portent le nom de mon défunt mari. Et ce n’est que justice.

- Mohamed Khider a commencé à écrire ses mémoires Pour eux, mais son assassinat a mis fin à ce projet. Votre fils Tarik a pris la relève ; quel est votre sentiment sur le livre paru récemment ?

C’est un devoir de mémoire pour lequel je m’honore. Tarik a restitué les faits et je l’en félicite. J’ai fait de mon mieux pour lui transmettre la vérité. J’ai en ma possession des documents importants qui sont une partie de l’histoire de l’Algérie contemporaine.

 

Hamid Tahri
 
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