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28 janvier - 4 février 1957

La grève des huit jours : un tournant de la guerre

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le 29.01.17 | 10h00 Réagissez

Par Pr Abdelmadjid
Merdaci
 Historien

La 28 janvier 1957, les Algériens étaient appelés à observer «une grève générale de huit jours sur l’ensemble du territoire national algérien à l’occasion du débat à l’ONU sur la question algérienne. Il est indispensable — souligne le communiqué du CCE, Comité de coordination et d’exécution du FLN — que le peuple algérien unanime fasse une démonstration de sa volonté de liberté et d’indépendance»(1).
Il était clairement attendu du peuple algérien, à l’occasion, «l’adhésion totale qu’il manifeste au FLN, son unique et authentique représentant»(2).

Si l’inscription de la question algérienne à l’ONU — il s’agissait, entre autres, d’appuyer l’initiative du groupe afro-asisatique qui sollicitait le débat sur la question — apparaît bien comme l’embrayeur immédiat de l’appel à la grève, celui-ci procède d’abord de l’aggravation de l’état de guerre dont le vote, en mars 1956 des pouvoirs spéciaux, constitue l’un des tournants décisifs. C’est, en effet, au titre de ces pouvoirs spéciaux que Robert Lacoste, ministre résident à Alger, fait attribuer à la XXe division de parachutistes du général Massu l’ensemble des pouvoirs de police sur le territoire de la capitale. Cette même unité de l’armée française revenait de l’expédition, qui avait tourné court, contre le régime du Colonel Nasser coupable aux yeux de la coalition triangulaire — Grande-Bretagne, France, Israël — d’avoir nationalisé le canal de Suez et pour les autorités françaises d’être le soutien du FLN.

Dans une correspondance datée du 24 juillet 1956, Abane Ramdane relève qu’«en réalité, il s’agit pour Lacoste et son gouvernement d’obtenir une victoire militaire pour imposer leur loi avant la session de novembre de l’ONU», qui appelle aussi à la vigilance quant aux contacts avec les autorités françaises «car le gouvernement est encore loin du dialogue. Au contraire, il accentue la répression alors qu’il fait croire à une amorce de détente».(3)

1- L’inscription de la question algérienne à l’ONU

L’intérêt de l’inscription de la question algérienne à l’ordre du jour de la XIe session des Nations unies procède de la nécessité pour la direction du Front d’assurer une internationalisation qui batte définitivement en brèche les thèses du gouvernement français sur une dimension interne du conflit et du refus d’une ingérence extérieure.

Pour rappel, la première tentative de saisine de l’ONU de la question algérienne date de septembre 1955 sous la forme d’un mémoire adressé au secrétaire général de l’Organisation par Messali Hadj, président du MNA (Mouvement national algérien) qui souligne : «Les dramatiques événements qui mettent aux prises sur le territoire de l’Algérie les forces armées françaises au peuple algérien», et précise que «depuis novembre 1954, le peuple algérien (…) s’est vu contraint de passer à l’action» (c’est moi qui souligne). Cette démarche, explique Messali Hadj, émane du «MNA représentant authentique et légitime de la nation algérienne».(4)

Le 25 novembre 1955, l’assemblée générale de l’ONU décide de «ne pas poursuivre l’examen du point de son ordre du jour» consacré à la question algérienne. Cette décision intervient aussi au lendemain de la spectaculaire sortie du ministre français des Affaires étrangères, Antoine Pinay, quittant les travaux de la session et martelant la menace de la France de quitter l’ONU.
Le FLN dispose, de son côté, à compter d’avril 1956, d’un bureau à New York, installé par Hocine Aït Ahmed et où devraient s’illustrer M’hamed Yazid, Abdelkader Chanderli, Toufik Bouattoura. C’est dans ce contexte que le CCE, réuni en novembre 1956, en son siège du 133, Bd Télemly, évalue la situation dans le pays et conclut à la nécessité d’une action d’envergure. «Il nous fallait engager une action qui, par sa portée, aurait un retentissement considérable sur l’opinion à la fois en Algérie, en France et dans le monde», note Benyoussef Benkhedda.(5)

2- Une action d’envergure

Cette action devrait ainsi, entre autres objectifs, crédibiliser aux yeux de l’opinion internationale le fait que le FLN conduisait bien une guerre de libération et à valider sa légitimité et son statut d’interlocuteur exclusif en cas de négociations.
Tous les témoignages s’accordent sur le fait que l’idée d’une grève générale est celle de
Mohamed Larbi Ben M’hidi, et que le projet aura été adoubé par l’ensemble du CCE.

«En revanche, la discussion sur sa durée fut plus vive. Ben M’hidi était pour une grève d’un mois», Saad Dahlab plaida pour une durée de trois jours et le compromis retenu par le CCE fixait le mouvement à huit jours. «Je ne sais plus qui a proposé huit jours. La discussion s’est éternisée là-dessus et nous avons fini par admettre la durée de huit jours parce que Ben M’hidi défendait avec fougue l’idée de faire la grève pendant un mois ; jamais je ne le vis me regarder avec autant de mépris ou peut-être de pitié — il m’avait toujours traité avec sympathie et chaleur — que lorsque je m’aventurais à proposer plutôt un ou deux jours. Personne d’ailleurs ne me répondit et je battis en retraite sans discussion»,(6) témoigne Saad Dahlab.

La durée de huit jours de la grève n’avait pas manqué de susciter des inquiétudes particulièrement au sein de l’encadrement de la zone autonome d’Alger appelée à être l’amplificateur politique et médiatique de l’action. «Nous avons été consultés pour donner notre avis sur cette grève étant donné que c’était nous qui étions en contact avec le peuple», rapporte Brahim Chergui,
responsable politique de la zone autonome d’Alger. Les conclusions de ces consultations avaient été de limiter la grève à deux jours «afin d’éviter notre destruction par les autorités coloniales».(7)

Brahim Chergui en fait part d’abord à son responsable direct, Benyoussef Benkhedda, puis à Abane Ramdane qui «m’avait laissé entendre que si ses agents n’étaient pas partis, il aurait été possible de réduire la durée de la grève».(8) Benyoussef Benkhedda confirme, pour sa part, que «Abane avait été ébranlé par les objections de la direction politique de la zone autonome d’Alger».(9) Les structures du FLN étaient chargées d’en annoncer d’abord la tenue et communiquer la date du lancement du mouvement sitôt la question algérienne enrôlée à l’ONU.
La grève devait, en effet, s’inscrire en résonance avec les débats sur la question algérienne à l’ONU, sauf que ces derniers allaient être différés à plusieurs reprises et le CCE, convaincu de sa programmation dès le lendemain des fêtes de fin d’année, tenait la date du 28 janvier pour irrévocable. Cette date allait être rapidement fuitée et la rumeur en circula avec suffisamment d’insistance pour en modifier le calendrier dès lors que ce n’est que le 15 février que la question algérienne vint effectivement en débat à l’assemblée générale des Nations unies.

3 – Un état de siège

Dans Alger en quasi état de siège — les paras et les chars de la XXe division de parachutistes contrôlaient les principaux accès de la capitale et particulièrement ceux des quartiers populaires musulmans —, jamais la tension politique n’avait été si perceptible à laquelle rajoutait la sourde mais significative mobilisation des Algériens. Le FLN avait, en effet, instruit les populations — notamment les commerçants et les plus démunis — à prendre les dispositions qu’appelleraient huit jours de confrontations avec le pouvoir colonial, son armée et ses médias. Sur le front international, l’UGEMA était missionnée à populariser le mouvement et à obtenir la condamnation du gouvernement français par l’Union internationale des étudiants, alors que sur le front intérieur l’UGTA en appelait à une grève de solidarité des frères de sueur européens.

C’est dans ce climat de forte tension qu’intervient le communiqué du général Massu relayé par les journaux européens d’Alger. «L’armée a les moyens de briser la grève que l’on cherche à vous imposer et elle la brisera». A cette menace sans ambiguïté devait répondre l’organisation des commerçants algériens. «Nous prenons acte de cet appel au vandalisme. La plus haute autorité militaire française en Algérie ne se contente pas de contester notre droit à la grève pour manifester notre mécontentement ; de plus, elle lance un appel aux pillards de toute sorte en leur promettant l’impunité».(10)

Le MNA, lui aussi, ne pouvait demeurer indifférent à cette accélération de l’histoire que peut engager la grève générale lancée par le FLN et appelait à un arrêt de travail de trois jours.

4 – Une grève politique nationale

L’impact exceptionnel de la grève à Alger, notamment en raison du déferlement sans précédent d’une répression sans limites, a quelque peu occulté la dimension nationale du mouvement comme d’ailleurs la mobilisation des travailleurs algériens en France, particulièrement dans le bassin parisien.

«Cette grève a été soigneusement préparée et suivie à près de 98%. Toutes les entreprises françaises, usines, chantiers, administrations se sont trouvés paralysés durant huit jours»,(11) rappelle Mohamed Ghafir, dit Moh Clichy.
Les villes intérieures ont, aussi, largement suivi le mouvement et Constantine, à titre d’exemple, aura connu les rafles massives et les boutiques éventrées alors que la presse parisienne — Le Monde — signale l’importance du taux de participation à la grève des ouvriers algériens.

«Dans la capitale, en effet, et dans les autres villes et bien que dans une moindre mesure en métropole, la grève est observée par tous les travailleurs concernés», relèvent Benjamin Stora et Renaud de Rochebrune.(12)
La brutalité inouïe de la répression, le caractère sadique de la violence, le racisme à fleur de peau des paras de Massu, le recours massif à la torture et aux exécutions sommaires donnent la mesure de ce qui devait être connu comme «la Bataille d’Alger», restituent à l’opinion algérienne, française et internationale, la nature exacte de la guerre qui se menait en Algérie.

Dans sa lettre de démission adressée à Robert Lacoste, ministre résident, Paul Teitgen, secrétaire général de la préfecture de police d’Alger, ancien résistant, stigmatise en ces termes l’action de l’armée française : «… J’ai acquis la certitude que depuis trois mois nous nous sommes engagés non plus dans l’illégalité mais dans l’anonymat et l’irresponsabilité… qui peuvent conduire aux crimes de guerre».(13)
Paul Teitgen — dont le rapport chiffre les disparitions forcées à plus de trois mille personnes — souligne que les stigmates des torturés d’Alger lui rappelaient celles qu’il avait subies de la part de la gestapo.

Responsable militaire de la zone autonome d’Alger, Yacef Saadi confesse : «Nous dûmes nous rendre à l’évidence que les trois quarts de nos effectifs armés avaient été défaits et que notre organisation politique avait été réduite à une portion congrue».(14)

5 – Le coût humain du succès

L’appel à la grève a-t-il alors été une erreur d’appréciation du CCE qui aurait surestimé les capacités de résistance de l’organisation — comme l’estiment certains historiens — ou encore «une victoire à la Pyrrhus», selon d’autres puisqu’il allait être contraint à l’exil et perdre l’un de ses plus éminents dirigeants ?
Le bilan humain apparaît, en effet, d’autant plus insoutenable que la répression devait se poursuivre largement au-delà de la fin de la grève sur fond de banalisation de la torture et des exécutions sommaires en dépit des quelques voix courageuses qui, en France même, s’élevèrent contre les excès de l’armée en Algérie.


li suffit, à ce sujet, de rappeler que la Commission de sauvegarde des libertés, installée par le gouvernement même, pour enquêter sur les dérives de la répression, verra non seulement son rapport mis sous le boisseau, et en sus la suspension du quotidien Le Monde qui en avait divulgué le contenu.

Nul ne peut contester que le prix aura été lourd sans que cela ne puisse réduire la portée immense du mouvement, du choc psychologique sans précédent qu’il avait provoqué, et surtout de l’impact politique produit.
Des historiens notent certes la modestie relative de la résolution onusiennne recommandant «une solution pacifique, démocratique et juste conformément à la charte des Nations unies», il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’une réelle percée diplomatique pour le FLN et la cause algérienne.

Benyoussef Benkhedda, membre du CCE et acteur majeur de la confrontation, détaille divers effets de la grève tant au plan militaire — la mobilisation d’une partie des forces françaises — qu’international — «elle a majoré le poids du FLN» — mais conclut aussi que «la grève des huit jours a été l’erreur majeure du CCE».(15)

La lecture attentive de l’appel du CCE disqualifie la thèse récurrente des autorités coloniales sur une grève insurrectionnelle, et est-ce bien à l’aune politique que les résultats du mouvement doivent être appréciés ?

De ce point de vue, la question nodale était le niveau d’adhésion des populations au FLN et à son combat, et il convient de souligner que cette adhésion devait autant trancher une querelle de légitimité vis-à-vis des dirigeants français que de prééminence vis-à-vis du MNA. Alors que l’occultation têtue et absurde de la fratricide confrontation entre le FLN et le MNA continue de brouiller l’intelligence du cours réel de la guerre d’indépendance, on peut tenir que tant sur le territoire algérien qu’en France l’ambition déclarée du FLN d’être «l’unique et légitime représentant du peuple» aura été largement confortée lors de cette semaine de violentes confrontations.

Le crédit international de la puissance coloniale et sa crédibilité diplomatique sont sortis gravement entachés par le brutal engagement de l’armée dans sa volonté de «nettoyer Alger», selon le credo de Massu et ses collaborateurs.


Le dévoilement de la nature criminelle de l’Etat colonial par la grève des huit jours constitue l’un des tournants majeurs de la guerre qui engagera des décantations décisives tant en Algérie qu’en France. Alors, victoire à la Pyrrhus du FLN ?   

 

 

Renvois :

1 - Appel du CCE à la grève, In Benkhedda (Benyoussef) : Alger, capitale de la résistance, Editions Houma, 2002.
2 – Ibid.
3 - Abane Ramdane, In Mabrouk Belhocine :
Le courrier Alger-Le Caire, Casbah Editions.
4 - Messali Hadj : «Mémoire adressé au secrétaire général de l’ONU». Septembre 1955.
5- Benkhedda (Benyoussef) : Op Cité.
6- Dahlab (Saad) : Mission accomplie, Dahlab Editions, Alger, 1990.
7- Chergui (Brahim) : Au cœur de la Bataille d’Alger, Dahlab Editions, Alger, 2012.
8 -Chergi (Brahim) : Op Cité.
9- Benkhedda (Benyoussef) : Op Cité.
10- Communiqué de l’organisation des commerçants algériens – Janvier 1957.
11 - Ghafir (Mohamed), dit Moh Clichy :
entretien de presse.
12- Stora (Benjamin) – R. de Rochebrune :
La guerre d’Algérie vue par les Algériens, Editions Denoël, Paris, 2011.
13- Teitgen (Paul) : «Rapport au ministre résident en Algérie» – Mars 1957.
14 - Stora (Benjamin)– R. de Rochebrune :
Op Cité.
15 - Benkhedda (Benyoussef) : Op Cité.
 

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