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Ali Farid Belkadi. Historien et anthropologue

Il faudra permettre la reconstitution faciale du visage des 6 chefs de la résistance

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le 17.03.17 | 12h00 Réagissez


- Vous avez révélé en 2011 l’existence des restes mortuaires et les crânes des résistants algériens conservés au Musée de l’Homme à Paris. Une pétition a été lancée par vos soins pour le rapatriement de ces restes. D’autres appels ont été aussi rendus publics par la suite. Mais à ce jour, ces initiatives n’ont pas abouti. Pourquoi, selon vous ?

En effet, bien avant 2011, au début des années 1990, j’ai découvert dans le cadre de mon travail de recherche sur la haute antiquité du Maghreb l’existence d’un personnage qui allait me mener vers le Muséum d’Histoire naturelle de Paris. Il s’agit de Victor Constant Reboud, botaniste de profession. Médecin-major aux Tirailleurs indigènes, il s’est beaucoup investi dans l’antiquité.

Il est connu pour être l’auteur d’un corpus consacré aux inscriptions libyco-berbères, publié par la Société archéologique de Constantine en 1875, 1878, 1882, 1886-1887. En tant que militaire du corps expéditionnaire de l’armée coloniale, Victor Reboud a participé à plusieurs batailles contre la Résistance algérienne, dont celle de Laghouat. Au cours de cette bataille, 2300 Algériens, hommes, femmes et enfants furent anéantis. A l’époque, l’Algérie était une école de guerre pour les soldats français, c’était un immense champ de manœuvres.

Par la suite, V. Reboud devint collectionneur d’ossements algériens. Il était en contact avec un autre collectionneur, le docteur Edmond Vital, qui était le directeur de l’hôpital de Constantine. Dans une correspondance avec René Vital, le frère du précédent, Victor Reboud, lui demande de lui fournir les crânes des résistants algériens qui étaient gardés dans le débarras du domicile de son frère Edmond Vital, ce dernier venait de mourir.

Reboud a envoyé au Muséum de Paris 26 crânes, dont ceux des grands chefs de la Résistance que j’ai sortis de l’ombre pour les voir figurer dans nos livres d’histoire. Une vingtaine de ces crânes ont été perdus, ou alors dissimulés dans un autre inventaire qui reste à découvrir ; autant dire qu’ils resteront introuvables au Muséum. C’est bien plus compliqué que de rechercher une aiguille dans une botte de foin.

- Dans une interview accordée à l’APS le 31 octobre 2016, l’actuel ministre des Moudjahidine, Tayeb Zitouni, avait indiqué que les démarches «vont bon train» pour récupérer ces ossements et les enterrer en Algérie. Le Muséum s’est dit «prêt» à examiner «favorablement» la demande de restitution des 36 crânes de chouhada... La procédure à mener est-elle compliquée ?

En effet, il m’a été demandé de procéder à un autre inventaire en vue de la demande de rapatriement officiel auprès des autorités françaises. C’est ce que j’ai fait. Le nombre de restes mortuaires s’élève désormais à 68 au lieu de 36, comme cela avait été annoncé auparavant. Le ministre Tayeb Zitouni fait bouger les choses, comparativement au précédent ministre qui ne s’est jamais manifesté officiellement ou publiquement.

- Y a-t-il justement une volonté politique franche des gouvernements des deux côtés la Méditerranée de rapatrier les restes et les inhumer dignement en Algérie ?

Je pense que tout le monde est d’accord pour le retour en Algérie de ces parties de corps démembrés par la haine de l’autre, la colonisation était une autre croisade, raciste, impériale sans la majesté, et dominatrice, qui est survenue après la Déclaration des droits de l’homme de 1789. Soi-disant pour chasser les barbaresques du bassin de la Méditerranée.

Mais le corps expéditionnaire français comptait un grand nombre de forbans dans ses rangs en débarquant à Sidi Fredj. A notre époque, l’Occident qui est en état de déliquescence avancée, se sert du prétexte de la démocratie pour envahir et tenter de démembrer les pays musulmans. C’est El Hadj Moussa, Moussa El Hadj.

- On croit savoir que vous avez proposé une liste additive au Centre national d’études et de recherche sur le mouvement national (Cnermn). A-t-elle été prise en compte ? Pourriez-vous nous en parler davantage ?

Mon nouvel inventaire, fait à la demande du ministère des Moudjahidine, est fondé sur une série de lettres de différents collecteurs qui sont datées de 1840 et 1850. Ces lettres accompagnaient les barils dans lesquels étaient entreposés les ossements et étaient adressées au Muséum de Paris depuis Alger par les collectionneurs.

Le plus excité d’entre eux était un certain Guyon. Dans cette nouvelle liste, qui s’élève désormais à 68 crânes, on peut lire dans une lettre : (Tête de) «Moril Cherfa, Cabyle de 25 à 28 ans, des montagnes du Jurjura, fait prisonnier comme il parcourait le pays pour exciter à la guerre, mort à Alger le 16 décembre 1843. C’était un marabout, nom synonyme de saint, prêtre, etc.» (note de Guyon, Alger, 15 mars 1844).

Ou encore : «Tête de Caddour Ben Makhlouf, Arabe des environs d’Alger, mort à l’hôpital le 12 décembre 1838, venant, comme le précédent, de la prison militaire. Caddom Ben Makhlouf passait également pour avoir volé, et fut aussi envoyé à l’hôpital, par suite de lésions produites par une bastonnade.» («Notes sur les têtes d’indigènes envoyées à M. Flourens par le courrier parti d’Alger le 4 mai 1839»). Le terme bastonnade signifie : supplices, torture et mort sous la torture. Massu, Bigeard et le lieutenant Le Pen n’ont rien inventé.

- Vous avez également suggéré de prendre en charge les crânes en attendant leur rapatriement. L’opération s’est-elle concrétisée ?

La prise en charge de ces restes mortuaires n’est pas de mon ressort. Le problème désormais est d’ordre politique. Cela appartient aux autorités algériennes. Par contre, je réfléchis toujours à concrétiser le troisième volet de cette affaire du Muséum, après leur découverte au Muséum de Paris et l’écriture du livre : Boubaghla le sultan à la mule grise. La résistance des Chorfas, qui est paru aux éditions Thala, à Alger. Ce troisième volet, avant de tourner la page du Muséum, est celui de la reconstitution faciale du visage de 6 chefs de la résistance. Il faudrait pour cela pouvoir réunir 170 000 euros à 180 000 euros.

Les visages reconstruits par les spécialistes, qui ont restitué celui de Toutankhamon ou de l’homme préhistorique de Mechta Al Arbi, iraient ainsi au Musée du Moudjahid, en hommage à leur lutte pour la libération du pays. On connaît le visage de Massinissa, celui de Syphax, d’Al Mokrani et encore celui de l’Emir Abdelkader. Pourquoi ne devrait-on pas découvrir les traits du visage de Boubaghla, Al Titraoui, Bouziane, Al Hamadi et quelques autres. Je mets beaucoup d’espoirs pour que cette dernière opération se concrétise. Mes modestes économies ne suffiront pas.

Encore un mot pour finir. Le plus souvent, lorsqu’on évoque les soulèvements dans l’Algérie coloniale qui ont annoncé la guerre d’indépendance de 1954/1962, on s’est toujours cantonné à la résistance de l’Emir Abdelkader dans l’Ouest algérien jusqu’en 1847 et à la révolte dilatoire d’Al Mokrani en Kabylie de mars à octobre 1871. La lutte de ces chefs de la résistance, dont les ossements sont au Muséum de Paris, ce n’est que la prolongation de la guerre de Libération menée par l’Emir Abdelkader. Sous la forme de séditions armées et d’actions de guérilla qui annonçaient la guerre d’indépendance de novembre 1954.
 

Nadir Iddir
 
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