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Hommage à Banoune Akli, un pionnier du mouvement national

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le 04.06.17 | 12h00 Réagissez

par Ferhati Larbi

Cadre à la retraite

Le printemps ravive les souvenirs, l’arbre qui s’irrigue de ses racines profondes continuera toujours à nourrir ses fruits. Banoune Akli, héros du mouvement national, mort le 6 avril 1983 à l’âge de 94 ans, a été parmi ceux qui ont semé les graines fécondes qui ont abouti à l’indépendance du pays. C’est à partir de 1920 que se constituent dans le milieu ouvrier, en France, les premières organisations nord- africaines de lutte contre les inégalités. Algériens, Marocains et Tunisiens adhérent aux syndicats CGT et CGTU, participent aux grèves et meetings. Ils militent au sein des partis, particulièrement le Parti communiste, qui se déclare anticolonialiste et qui leur assure une formation politique. Le 7 décembre 1924, fut créé un (CONA) de la Région parisienne, pour défendre les droits de ces derniers.

Cette année-là, Banoune Akli venait de boucler sa huitième année comme ouvrier dans les usines de Paris. C’est aussi en 1924 qu’il assiste à deux conférences animées, les 12 et 19 juillet, à Paris, par l’Emir Khaled. Le 16 mai 1926, il participe à une réunion au 49, rue de Bretagne, où fut décidé la création de l’Etoile nord-africaine.

Le 2 juillet de la même année, la première assemblée élective fut organisée à la salle Grange-aux-Belles, Il est membre du comité central sous la présidence de Abdelkader Hadj Ali. En novembre 1927, une déclaration pour l’indépendance de l’Algérie a été adoptée à la majorité, quelques membres quittèrent la salle en protestant contre cette motion. C’est dire qu’à l’époque être anticolonialiste ne signifiait pas automatiquement être indépendantiste. Depuis, un relâchement a été observé dans les activités de l’ENA. En 1928, Banoune Akli suit le groupe qui se constitua autour de Messali Hadj, qui reprend en main l’ENA et devint ainsi le leader des nationalistes algériens. Banoune Akli savait à peine lire et écrire, il parlait l’arabe dialectal et le français, l’histoire retiendra qu’il a été l’un des membres fondateurs de la première Etoile nord-africaine.

Il est né présumé en 1889. Il vit le jour à Djebla, village de la Kabylie maritime, faisant partie du arch des Imzalen, distant de 30 km de Béjaïa. Ce village abrite aujourd’hui, le siège de l’APC de Beni Ksila. Djebla, en ce début du XXe siècle, a vu le premier exil de ses enfants, certains pour rejoindre la France, comme Banoune Akli, qui a embarqué en 1916, d’autres, Alger, notamment à Aïn-Benian (ex-Guyotville), dont la majorité des autochtones sont originaires de la Vallée de la Soummam et de l’Akfadou, La plupart issus des villages Archs Imzalen (Beni Ksila) et des Aït Ahmed N’Garet (El-Kseur), Ces exilés s’installèrent à Aïn Benian dès le début du XXe siècle. Malgré la proximité de leurs villages respectifs, la communication entre villageois était rare, sinon difficile. Ces deux archs sont séparés par des monts très abrupts et une rivière de grandes crues en hiver. Aïn-Benian, Paris et Lyon ont fait la cohésion de ces communautés.

Dans son livre Aux sources du nationalisme algérien, Kamel Bougessa reprend Robert Montagne, qui explique les règles d’adaptation des villageois dans un milieu étranger : «L’émigration des Berbères en France reproduit le schéma de l’émigration interne, c’est ainsi, dit-il, qu’un village qui connaît en Algérie une émigration dispersée aura souvent une dispersion analogue de ses travailleurs en France. Par contre, tel autre qui, au contraire a implanté solidement dans nos régions des trois départements d’Afrique, deux ou trois noyaux compacts, aura tendance à répartir dans la métropole d’une manière analogue, ses fils qui se regrouperont en petites communautés fortement solidaires.» Nous retrouvons ce dernier schéma dans l’implantation des populations des Imzalen et des Aït Ahmed N’Garet, qui se sont regroupées, d’un côté, à Aïn Benian, et de l’autre côté de la Méditerranée, dans la Région parisienne.

En 1936, Aïn Benian recensait deux mille cinq cents Algériens, et en 1948, ce nombre atteint trois mille trois cents. L’Etoile nord-africaine, et par la suite le PPA/MTLD, n’avait aucune difficulté à s’implanter, grâce à la stature de Banoune Akli, qui était le meilleur garant pour le recrutement des militants. Il a accompagné Messali Hadj pour le meeting du 2 août 1936 et par la suite, il a convaincu ses amis de créer une cellule de l’ENA à Aïn Benian. Celle-ci était sous la responsabilité des frères Amar Youcef. Courageux et très appréciés dans la ville, ils ont su tisser des liens, organiser des réseaux et former des militants. Le contact, quasi permanent avec l’émigration était aussi un moteur de consolidation des populations autour de la lutte pour les idées indépendantistes. Khelfallah Mohand Amokrane, ouvrier à Paris et partisan de la Fédération de France du FLN, témoigne qu’en 1958 toutes les familles de Djebla, sans exception, avaient un émigré en France. «Nous étions quatre-vingt-huit dans la seule ville de Paris, nos cotisations étaient spontanées et régulières». Cet homme, parti en France au début des années cinquante, a rencontré pour la première fois son oncle, Banoune Akli. «Avant le début de la guerre, il nous parlait sans cesse de l’indépendance, il était infatigable et dans le 14e arrondissement, il narguait la police et prenait des risques pour défendre ses compatriotes, et ce, malgré son âge, plus de la soixantaine à cette époque. Nous étions, pour la plupart, sans instruction et des bouches attendaient nos revenus, Ammi Akli était notre fierté et c’est grâce à lui que nous avons pris conscience de notre condition, mon engagement verbal dans un café m’a valu d’être arrêté, torturé et emprisonné à la Santé, mais, ajoute-t-il, achou nekhdem nekni zdhath ammi Akli ? Qu’avons-nous fait devant Ammi Akli ?».

Si Mohand Boumezrak, enseignant en retraite, a bien voulu nous recevoir pour nous parler de son oncle et ami, Banoune Akli. A 90 ans, ses souvenirs sont intacts, c’est avec une grande émotion qu’il nous raconte son parcours personnel : «Quelques semaines après le début de la Guerre de Libération et sur conseil de Ammi Akli, j’ai rassemblé dans un café tous les gens de Djebla, Ammi Akli prit la parole et nous dit, ‘‘Ecoutez, mes enfants, le feu de la Révolution est allumé, il ne sera pas près de s’éteindre, il n’y a plus de retour en arrière, vous devez faire votre devoir. Puis, un ami du village lui posa une question : à qui devons-nous payer nos cotisations ? Aux responsables que vous connaissez et communiquez à Si Mohand le montant et le nom de cet homme, l’argent doit partir au maquis’’, dit-il. Je tenais un carnet des cotisations. Au début de la guerre, l’argent était envoyé au village pour être remis aux moudjahidine, des sommes très importantes qui pouvaient attirer l’attention. Nous avons ensuite utilisé les circuits familiaux, en divisant les transferts d’argent.

Ce n’est qu’en 1956 que le FLN s’organisa à Paris et que les cotisations étaient versées sur place.» Si Mohand enchaîna par une anecdote : «Un jour, Ammi Akli me raconta son tête-à-tête en 1936, à Paris, avec Cheikh Abdelhamid Ben Badis. ‘‘Cheikh, lui dit-il, vous êtes venu pour demander le rattachement de l’Algérie à la France, fehemni, expliquez-moi, est-ce à nous, indigènes de devenir des Français, ou bien, demandez-vous aux Français d’Algérie d’être des Algériens ?» D’après Si Mohand Boumezrak, C’est après cette discussion que le vénéré Cheikh, à son retour, écrira le Nachid clamant l’authenticité de l’Algérie.

Cheikh Abdelhamid Ben Badis reconnaîtra, plus tard, dans son journal : «Nous sommes revenus de Paris les mains vides et elles demeurent encore vides.» Si Mohand Boumezrak est rentré au pays en 1962, «avec Ammi Akli, j’ai eu l’honneur de connaître M’Hamed Yazid, Bachir Boumaza, Mohamed Lebdjaoui, Mohamed Bouda. Ammi Akli a aidé son ami Radjef Belkacem dans son initiative à prendre en charge les petits orphelins, cireurs et sans-abri de la capitale. Quelques années avant sa mort, il vend son immeuble de 11 appartements à Belcourt pour mettre une partie du produit de la vente à la disposition de l’Association des non-voyants». L’engagement de Banoune Akli dans le mouvement indépendantiste est atypique, c’était le seul membre du Comité central de la première Etoile nord-africaine à ne pas avoir fait d’études. La majorité de son temps est consacrée à l’activité politique. Avec la relance de l’ENA, en mai 1933, il est membre du comité de direction, il met à la disposition de l’organisation ses biens immobiliers situés dans un immeuble important, au 19 rue Daguerre, dans le 14e arrondissement de Paris.

Des cours du soir ont été donnés aux militants dans ce nouveau siège, et en quelques mois seulement, l’organisation possédait déjà plusieurs sections, notamment dans les villes. C’était l’homme au grand cœur, son argent, son temps et sa vie étaient dévoués à l’Algérie. Il a participé financièrement à de nombreuses manifestations, les rapports de police de l’époque notent que pour la préparation d’un meeting organisé le 18 octobre 1934, «Banoune Akli loue à ses frais un car pour emmener les travailleurs à la réunion».
Intercepté par la police française, puis libéré, il est ensuite arrêté neuf fois pour vente illicite, motifs fallacieux pour décourager la ténacité de ce militant. Il était très suivi par la police et surveillé à son adresse du 19 rue Daguerre (rapport de 1934 sur l’ENA). En 1935, il est membre de la délégation de l’ENA au congrès islamo-européen de Genève. En juin 1936, il participe, avec Messali Hadj, Imache Amar, Si Djillani, Yahiaoui, aux discussions avec la délégation du Congrès musulman qui ont eu lieu au Grand Hôtel à Paris. Cette rencontre fait suite aux entretiens de la délégation du Congrès musulman avec le président Français et plusieurs ministres et groupes parlementaires.

Le groupe de l’ENA fait part de son opposition à la politique d’assimilation et de rattachement à la France. Ebranlés par ces critiques, les congressistes font remarquer aux nationalistes qu’il était facile de tenir à Paris, loin des réalités algériennes et de la répression coloniale, un langage révolutionnaire mais qu’il était plus difficile de montrer la même radicalité en Algérie. Messali Hadj leur promit alors de venir présenter les thèses «Etoilistes» en Algérie le plus rapidement possible.
C’est ce qu’il fit le 2 août 1936. En réalité, la répression n’épargnait pas les militants activant en France, ils étaient pourchassés et emprisonnés. Le journal l’Action Française n° 58 du 27 février 1940, dans sa rubrique Tribunaux, relate le procès du journal El Ouma sous le titre «Atteinte à l’intégrité du territoire Français» «Devant le 3e tribunal militaire de Paris ont comparu, hier, trois Arabes, anciens membres de l’association communiste l’Etoile nord-africaine, prévenus de propagande portant atteinte à l’intégrité du territoire français, développé, en juin 1939, dans le journal El Ouma. Le gérant d’El Ouma, Ali Chaâbanne, a été condamné à trois ans de prison, Akli Banoune et Mohamed Larroubi ont été condamnés à un an de prison chacun. Le journal El Ouma, organe de l’ENA, a commencé à paraître en 1930. En Algérie, Il est diffusé clandestinement, le numéro de décembre 1931 se félicite de son effet considérable et encourage sa diffusion «Il (le journal) doit circuler à travers tout le pays, il doit pénétrer partout, pas une ville, pas un village, pas un douar, ne doivent ignorer El Ouma».

C’est dire que les actions des premiers nationalistes engagés dans sa vulgarisation ont été à la hauteur de leur engagement pour l’indépendance et parmi lesquels, Banoune Akli s’est trouvé aux premiers rangs. Toujours à Paris, il reste un militant actif dans la Fédération de France du PPA. Arrêté le 9 janvier 1940, libéré le 25 novembre 1940, arrêté de nouveau en 1942, il bénéficie d’un non-lieu, est dirigé sur un camp de concentration en France, puis transféré en Allemagne en mai 1944. Libéré en juin 1945, il rejoint le MTLD. Vieux militant courageux, il diffuse le journal L’Algérie libre dans les rues de Paris et se fait arrêter. Il comparaît devant la cour d’appel de Paris les 9 et 14 octobre 1952 et est condamné à quinze jours de prison. Au défilé du 1er Mai 1953, on le voit à côté de Radjef Belkacem, Hocine Lahouel et Moulay Merbah.

Le grand militant et activiste, Hadanou Ahmed, surnommé Ahmed El Kabba, témoigne de la très forte influence qu’a eue sur lui Banoune Akli lors de son séjour en France. «Avec Radjef Belkacem et Fillali Embarek, ils ont été les trois premières personnes qui m’ont accompagné en douceur vers ‘‘l’océan du militantisme, Une école de patriotisme’’». Sur le sol algérien, l’Etoile nord africaine et plus tard, le PPA/MTLD s’organise dans les grandes villes et en Kabylie.

A la veille de l’insurrection du 1er Novembre 1954, les activistes de l’Organisation spéciale l’OS, décident du destin de l’Algérie et mènent, en entraînant une grande partie des militants PPA/MTLD, vers l’indépendance. L’histoire de toutes les révolutions a eu ses précurseurs et Banoune Akli a été l’un d’eux. Le sortir de l’anonymat, le faire connaître davantage aux Algériens, et en particulier aux siens, au Arch Imzalen, chez les Aït Ahmed N’Garet, à Aïn Benian, à Paris, me comble de satisfaction.

 

Sources :

Mahmoud Bouayad, L’Histoire par la bande.
Mahfoud Kaddache, Mohamed Guenaneche, L’Etoile nord-africaine 1926-1937
Mahmoud Abdoun, Témoignage d’un militant du mouvement nationaliste
Kamel Bouguessa, Aux sources du nationalisme algérien
Mohamed Lebjaoui, Vérités sur la Révolution algérienne.
Témoignage de Si Mohand Boumezrak.
Témoignage de Khelfallah Mohand

 
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