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Sors, la route t’attend..., un récit de Slimane Zeghidour sur les populations déplacées dans les babors

Camps de regroupement (1957-1962) : une tragédie passée sous silence

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le 26.02.17 | 12h00 Réagissez

C’est un épisode peu connu, quasiment passé sous silence, de l’histoire de la colonisation : les camps de regroupement créés dans les zones rurales et destinés à placer sous surveillance militaire des centaines de milliers de fellahs massivement arrachés à leur terre. Objectif : couper la paysannerie de l’ALN et priver ainsi les moudjahidine de leur principal soutien dans les maquis.

Bilan de l’opération : plus de deux millions de déplacés, majoritairement des villageois extirpés de force de leurs hameaux, douars et mechtas. Notre confrère Slimane Zeghidour, grand reporter, éditorialiste à TV5 Monde, vient de signer un livre émouvant sur le sujet, sous le titre : Sors, la route t’attend. Mon village en Kabylie, 1954-1962 (édition Les Arènes, Paris, 2017). Dans ce récit, il dresse un portrait saisissant du camp d’Erraguene qui lui a ravi une partie de son enfance. Témoignage.

Slimane avait à peine quatre ans lorsque des soldats sur les dents firent brutalement irruption, un soir, dans son village, El Oueldja, petit hameau accroché à un flanc des Babors, en sommant manu militari ses habitants d’abandonner leur gourbi, leur terre, leur cheptel, pour rejoindre le camp d’Erraguene.

Comme tous les villageois, Slimane vécut cet exil forcé comme un arrachement. Nous sommes en 1957 et la Guerre de Libération bat déjà son plein depuis trois ans. L’armée française est décidée à couper littéralement l’herbe sous le pied des maquisards de l’ALN en s’employant à les priver de leur soutien le plus sûr et le plus précieux dans les maquis : le vaillant peuple des montagnes, célébré dans le fameux hymne Min Djibalina… qui nous donne toujours la chair de poule. D’où ces camps de déplacés où quelque 2 350 000 fellahs, précise l’auteur, seront violemment extirpés de leur hameau, douar, mechta, pour des ghettos administrés par les SAS et cernés par des barbelés.Très peu d’écrits ont été consacrés à cette tragédie, insiste Slimane Zeghidour, érigeant pour le coup ce récit poignant en document.

«Cet exode qui a ‘‘déssouché’’ tout un peuple, désertifié le djebel, ce repaire millénaire, et, au final, annihilé l’univers paysan, reste un tabou absolu, ici et là-bas, car autant l’Etat français n’aura lésiné sur aucun moyen pour le parachever, autant l’Etat algérien, une fois proclamé, ne fera rien pour y remédier, et toujours pas un seul geste pour réparer le drame en aidant chacun à retourner en ses foyers», écrit l’éditorialiste de TV5, avant d’ajouter : «J’éprouve à cet égard un lourd malaise rien qu’à l’idée de rappeler que je suis un des très rares, et au vrai, je n’en connais nul autre, ex-habitant d’un camp, à y opérer un retour, en narrateur. Jusqu’à l’instant où je couche ces lignes, il n’y aura pas eu un colloque ni un acte officiel, encore moins un monument pour commémorer, rappeler ou témoigner de ce saut abrupt de tout un pays hors de lui-même.»


Un enfant de la guerre

«J’ai l’âge de la guerre d’Algérie», proclame Slimane à juste titre. Au point, d’ailleurs, que le récit de son histoire personnelle, familiale, s’imbrique étroitement avec l’histoire collective, avec un grand H, et ce qu’on appelle «le roman national». Slimane Zeghidour est né à quelques «encablures» du déclenchement de la Révolution, précisément le 20 septembre 1953, à El Oueldja. Le hameau — dont il ne subsiste aujourd’hui que quelques ruines, «éboulis épars, couverts de lichens, envahis de ronces», est situé tout près de la commune d’Erraguène, à environ 70 km au sud-ouest de Jijel. Aujourd’hui, la commune relève administrativement de la daïra de Ziama Mansouriah. D’ailleurs, on peut y accéder depuis Ziama en empruntant la route escarpée de Selma. A l’origine, ses habitants sont principalement des fellahs solidement chevillés à leur terroir millénaire.

Un terroir que Slimane connaît «par cœur et par corps», martèle-t-il affectueusement, «pour l’avoir arpenté, ‘‘cousu’’ avec mes pieds, nus qui plus est, chair contre terre». Il a d’ailleurs réussi à en restituer magistralement l’atmosphère. Avec un talent de conteur doublé d’un anthropologue au regard aiguisé, le tout servi par une prose savoureuse, l’enfant d’El Oueldja dresse un tableau superbement stratifié de la vie dans les Babors, n’omettant aucun détail. Faune et flore, rituels agraires, rites magiques, toponymie, généalogie des clans et des tribus, idiomes, proverbes, mythes et légendes, vie spirituelle, entre survivances païennes et culte des saints, tout y est. Et tout cela va disparaître ! Tout un «écosystème», anthropologique, social, culturel, détruit par la guerre, et prodigieusement ravivé par sa plume élégante.
Slimane Zeghidour le dit clairement : «Il m’importe de préciser qu’au travers de ce récit, je revisite sans un iota d’aigreur ce passé commun qui attend d’être enfin partagé.» Cela ne l’empêche pas de faire le travail de mémoire qui s’impose en retraçant l’histoire de la région depuis les débuts de la «Conquête», à la faveur d’un «travelling historique» finement documenté qui remontera jusqu’en 1853, l’année où les troupes du général Saint-Arnaud envahirent les Babors.

De Saint-Arnaud à Sétif 45

Le 11 septembre 1853, ses hommes se pointent au seuil de la tribu des Béni Ouarzeddine, les aïeux de Slimane. Et le sinistre Saint-Arnaud qui lègue cette terrible sentence à la postérité : «J’ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés.» Moins de vingt ans plus tard, en 1871, la tribu subit de plein fouet les représailles qui ont suivi l’insurrection d’El Mokrani. La révolte, réprimée dans le sang, se solde par des expropriations et séquestres de quelque 446 406 hectares. «Bien que déjà fort démunis, les miens ont dû eux aussi en payer le prix fort», rapporte notre confrère. Le clan des Béni Ouarzeddine est puni d’un séquestre de huit hectares de terres de labour.

«Des colons affluent en masse, plus de 130 000 en dix ans, qui s’installent de plain-pied sur les terres expropriées», poursuit l’auteur. Le code de l’indigénat, promulgué dans la foulée, met à nu la duplicité de la IIIe République : «Interdiction de circuler de nuit, de quitter son hameau sans autorisation, d’offenser un agent de l’Etat, travaux forcés, réquisitions (…). Ainsi, après avoir connu, tour à tour, la monarchie, la Restauration, la IIe République et le Second Empire, les ‘‘indigènes musulmans’’ se retrouvent simples ‘‘sujets’’ sur leur propre sol exproprié», observe Slimane Zeghidour.

Summum des atrocités coloniales, les massacres du 8 mai 1945 feront payer, là encore, un lourd tribut aux populations des mechtas. «De la Kabylie des Babors jusqu’à Guelma, aux abords de la Tunisie, de Bougie à Philippeville, il n’y a plus que les couteaux et les fusils qui parlent, des récoltes qui brûlent sur pied». L’aviation bombarde les djebels, «tandis que croiseurs et contre-torpilleurs pilonnent sans répit les villages accrochés aux contreforts de l’Atlas», détaille le professeur en géopolitique des religions. «Non loin de chez nous, à Kherrata, des légionnaires jettent des centaines de corps dans les gorges de Chabet Lakhra (…) non sans graver sur une paroi de la falaise, lissée pour l’occasion, ‘‘Légion étrangère-1945’’, encore visible jusqu’à maintenant. De tous les carnages qui ont endeuillé nos Babors, mon père n’a jamais parlé que de celui-là», confie-t-il. Et de partir de ce constat ô combien lucide : «Le soulèvement du jour de la Victoire a sonné le glas d’un statu quo colonial vermoulu.» Il convoque, pour clore ce chapitre, cet avertissement au ton prophétique du général Duval, chargé du «rétablissement de l’ordre», à l’adresse du pouvoir colonial : «Je vous donne la paix pour dix ans, à vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés.»

«L’école et la caserne, l’hôpital et la prison…»

Peu après le déclenchement de la lutte armée, le père de Slimane et ses oncles qui avaient dû quitter les Babors au lendemain des massacres du 8 mai 45 pour se trouver un travail à Alger, reviennent au village. «En se repliant au bled, au milieu de l’année 1955, pour se mettre à l’abri des périls qui planent sur Alger, mes oncles et mon père y trouvent un climat inhabituel, fébrile : des soldats qui écument le djebel, des hélicoptères qui sèment le feu, et des officiers en civil qui viennent proposer du travail pour un imposant chantier qui vient de s’ouvrir, à Erraguene, en dépit des hostilités. Il s’agirait de bâtir un barrage hydroélectrique.» Il s’agit du fameux barrage d’Erraguene, le projet «le plus ambitieux jamais conçu pour l’Algérie». L’auteur y décèle les prémices d’un grand dessein pour les populations de ces montagnes délaissées pendant un siècle, et qui ne font l’objet de l’attention soudaine des autorités coloniales que par crainte de les voir basculer dans les rangs de la «rébellion». «Il aura fallu que le FLN nous fasse miroiter l’Algérie pour que la France y accoure, afin d’y suppléer, sous l’aspect d’un Janus, ce dieu des choix et des passages à deux faces : le soldat et l’ingénieur, l’infirmier et le légionnaire, puis la seringue et le fusil, l’école et la caserne, l’hôpital et la prison… Désormais, le jour sera le royaume de la République bicéphale, la nuit, celui d’un pays au visage encore flou, celui du moudjahid», décrypte l’enfant des Babors.

«Il y a un avant et un après les massacres du Constantinois»

Après les massacres de mai 1945, une autre fracture irrémédiable va se produire avec les tueries de l’été 1955 en réplique à l’offensive du Nord-Constantinois. «Sans tarder, les soldats, et d’abord les légionnaires, allemands pour la moitié d’entre eux, investissent les hameaux, tuent tout individu croisé — berger, fellah, femme ou enfant, mettent le feu aux gourbis, pillent, volent, et violent, bientôt rejoints par des harkis et des miliciens pieds-noirs, tous ivres de vengeance». «Nul ne le pressent encore, mais il y a un avant et un après les ‘‘massacres du Constantinois’’», estime notre confrère. Il cite Lakhdar Bentobal qui soutient qu’en agissant ainsi, «le FLN a cherché à susciter une répression sauvage afin de pousser les ruraux à basculer d’un coup dans le camp de la rébellion et de créer ainsi un fossé irréversible entre Européens et Musulmans.»

Le 3 avril 1955, l’état d’urgence est décrété. Le 12 mars 1956, l’Assemblée nationale vote les pleins pouvoirs à l’armée. «L’effectif des troupes bondit de 200 000 à 400 000 en juillet, soit un soldat pour deux Européens». Le 27 septembre 1956, coup de tonnerre à Erraguene : la «Cité des ingénieurs» est attaquée par un commando de l’ALN. Un civil est tué et un autre est enlevé. «Ce premier coup d’éclat de l’ALN (…) fera l’effet d’une bombe, de Tamanrasset à Dunkerque», affirme l’auteur. Maurice Papon, alors préfet de Constantine, est obligé de se rendre sur place.

Un avion menaçant survole les mechtas «en quête de rebelles». La topographie du site «rend plus qu’aléatoire l’envoi de soldats sur ces lieux enclavés, à l’abri d’un maquis touffu, truffé de grottes, creusé de ravins», note le journaliste de TV5, avant de faire remarquer : «Rien de tel pour les maquisards qui y évoluent, à l’abri de tout intrus intempestif : des dizaines d’yeux, du fellah sur son champ au petit berger sautillant derrière les chèvres en passant par la femme qui lave le linge sur le bord de la rivière, tous regardent pour eux. Les fellaghas y évoluent comme des poissons dans l’eau, selon le fameux slogan de Mao Zedong, trop bien connu des officiers qui ont fait l’Indochine, et qui sont passés sans transition de la jungle au djebel.» Ceux-ci vont dès lors s’employer avec acharnement à «retirer l’eau au poisson, soit déplacer tous les paysans de leurs ‘‘trous’’ perdus pour les installer dans des camps de regroupement, sous le contrôle direct et constant de l’armée.»

5500 villageois déplacés au camp d’Erraguene

Voilà donc comment la vie du petit Slimane et sa famille va basculer un soir de 1957 en recevant la visite impromptue de soldats qui leurs intiment l’ordre de quitter le village à l’aube. «Au lever du jour, tout est prêt pour le grand départ, l’exode de milliers de fellahs vers l’ouest, cap sur Erraguene». La procession se déploie dans un «silence de plomb, un calme de cimetière». La famille s’attelle à se fabriquer un abri de fortune, une «paillote» érigée à base de diss, de bouse de vache et badigeonnée à la chaux. Le camp accueillera 5500 villageois déplacés dont 2300 enfants, issus de 57 hameaux. La vie dans le camp est «rythmée, le jour, par le travail acharné du chantier, et la nuit par le couvre-feu». «Rien n’est, rien ne sera plus comme avant», se remémore Slimane avec tristesse. «Outre la disparition des animaux du paysage et des rumeurs du djebel, il n’y a plus un seul arbre, et aucune brindille n’affleure du sol habité, aussi plat et glabre que la paume de la main.

Déjà, nous n’habitions plus chez nous, mais sur des lopins sans nom ni visage, au-dehors de notre patrie. La terre n’est plus qu’un… parterre où poser ses pas, ériger son gourbi ou sa boutique, garer son camion. Ni elle nous offre ses fruits ni nous lui confions nos morts.» Plus loin, il ajoute : «Nos mets, nos mots, nos habits, nos habitudes, tout a changé du tout au tout.» C’est dans le camp que Slimane fera connaissance avec l’école, nichée sous une guitoune. Un «luxe» que beaucoup d’enfants du camp n’ont pas connu. «Dans notre camp, un enfant sur dix mourait avant d’avoir parlé par défaut d’hygiène ou de mauvaise nutrition», révèle Slimane Zeghidour.

Zones interdites

Une réorganisation de ces territoires occupés désormais par l’armée en a fait une géographie étriquée, en «peau de léopard», selon la formule de l’auteur. Le djebel est désormais découpé selon un triple zonage : «Une zone interdite, soit tout l’espace évacué manu militari, et où l’armée a le droit de tirer sans sommation sur tout intrus, même égaré ; une zone d’opération, déclarée champ de bataille où il s’agit d’écraser les rebelles ; et une zone de pacification où soldats, officiers de SAS, médecins militaires et bidasses instituteurs ‘‘éduquent’’ les déplacés. Fini tout projet de retour à El Oueldja, hameau désormais interdit, ne serait-ce que pour y jeter un coup d’œil et en humer l’air.»
Dans ce triste inventaire, Slimane Zeghidour attire l’attention sur un autre drame : «Plus encore, si la majorité des fellahs sont allés dans les camps, 1 175 000 autres, fuyant leurs villages interdits, ont trouvé un asile précaire, eux, aux abords des principales villes, y créant bientôt une ceinture très serré de bidonvilles…».

Un déracinement à grande échelle auquel s’ajoutent d’autres cohortes d’exilés : «Outre ces déplacés de l’intérieur, d’autres ruraux, plus d’un million, ont dû trouver un refuge aléatoire au Maroc et en Tunisie, mis, eux, sous contrôle et protection du FLN. Ce tsunami démographique aura ainsi touché un Algérien sur deux, tous âges confondus !» indique l’auteur, avant de relever : «Déraciné et confiné, quasiment captif d’un million de soldats et de supplétifs, soit un fusil pour quatre civils, vieillards et enfants compris, le peuple est aussitôt soumis à un intense et fort onéreux effort de ‘‘modernisation’’ afin de le franciser.» Pour autant, la chasse au «fellagha» était loin d’être gagnée. «En déplaçant le paysan, l’armée a retiré le tapis de sous les pieds du FLN ; lequel a su, non sans brio tactique, sortir par le haut du piège en portant l’écho de ‘‘l’appel du djebel’’ aux quatre coins de l’univers», souligne Slimane Zeghidour.

Du camp d’Erraguene à celui de la Carrière

Près de trois ans après son installation dans le camp d’Erraguene, la famille de Slimane est obligée de changer de camp en raison de la mise en route du barrage qui allait engloutir une bonne partie des baraques. Ils sont alors déplacés vers un nouveau bivouac situé en un lieu inhospitalier au possible appelé «La Carrière». La famille est réduite à vivre dans des conditions encore plus spartiates, entassée dans un «banal gourbi, aux murs de branchages enduits de buse séchée et aux toits pentus, recouverts de diss.» Slimane et les siens n’ont qu’un modeste kanoun pour affronter les rigueurs de l’hiver.

Pour se rendre à l’école, le petit garçon est obligé de parcourir dix kilomètres à pied chaque jour. D’ailleurs, le titre du livre est emprunté à une injonction que lui répétait tendrement sa mère quand elle le réveillait aux aurores pour aller à l’école. Ses efforts assidus n’auront pas été vains quand on connaît le parcours épatant de l’immense intellectuel qu’il est devenu. Et cet opus magistral qui nous aura tant ému, si douloureux puisse-t-il être, est sans aucun doute le plus bel hommage que notre frère Slimane pouvait rendre à sa maman pour honorer sa mémoire ; sa chère maman décédée peu après la sortie du livre, définitivement apaisée, pour s’en aller rejoindre Houria, Derradji et Khelifa, la sœur et les deux frères de Slimane, tous trois morts en bas âge. Trois angelots qui reposent en paix sous l’ombre éternelle du couple Babor-Tababort…


Slimane Zeghidour, Sors, la route t’attend. Mon village en Kabylie, 1954-1962, Editions Les Arènes, Paris, 2017.

Chiffres-clés :



2 350 000
fellahs seront arrachés à leurs terres et leurs mechtas à partir de 1957 pour  être placés de force dans des camps de regroupement, soit un paysan sur deux, selon Slimane Zeghidour

1 175 000
autres fellahs, fuyant leurs villages interdits, se réfugient dans des bidonvilles érigés aux abords des grandes villes

1 million
de paysans, au moins, iront trouver refuge aux frontières avec le Maroc et la Tunisie, sous la protection de l’ALN, indique l’auteur

500
enfants, voire plus mouraient chaque jour dans ces camps, le plus souvent de malnutrition, de manque de soins et d’hygiène, dénonçait Michel Rocard dans un rapport sur les camps de regroupement (1959)

EXTRAIT : «Un tabou absolu, ici et là-bas»*

«Selon la métaphore maoïste, recyclée ici par l’état-major, nous étions l’eau où les gros poissons de l’ALN ont pu se vautrer à l’abri de tout raid inopiné. En nous déplaçant d’El Oueldja à Erraguene, l’état-major a voulu priver de bain ces poissons que sont les maquisards, réduisant du coup nos mechtas à des «bocaux» vides. L’impératif du regroupement obéit à un objectif concret alors conceptualisé sous le nom de «Doctrine de guerre révolutionnaire» (DGR), vouée, d’abord, à dissocier les moudjahidine des fellahs, puis, si possible, à enrôler ceux-ci pour lutter contre ceux-là. Lancée en l’air par le général Georges Parlange, l’idée sera happée au vol, courant 1957, par des officiers venus d’Indochine, où des milliers d’entre eux ont connu les camps du Viêt-minh et subi les affres du lavage de cerveau, version chinoise. Aux militaires se joindra bientôt Maurice Papon, fervent partisan de la DGR et préfet d’un département du Constantinois à la fois populeux, indigent et quasi ingérable en raison de son relief tout en bourrelets boisés, tailladé de ravins, truffé de cavernes.

Le préfet Papon se propose de piloter la mise en œuvre de la doctrine dans son fief, le djebel, au profil idéal pour réaliser un test grandeur nature. L’impératif n’est plus de reconquérir ni de pacifier un territoire mais de conquérir les esprits, de subjuguer les âmes, de se rallier des cœurs et des corps. Aux moyens triviaux — avions, canons et autres chars et grenades —, il faut désormais ajouter les écoles, les dispensaires, les routes, l’eau courante et, s’il y en a, le courant électrique. Il s’agit bel et bien d’une guerre d’un autre type, qui ne vise plus tant à éliminer l’ennemi qu’à le déshumaniser, ou à le civiliser. Et pour un objectif aussi moral, aucun moyen ne sera immoral. Un premier camp est ainsi ouvert à Khenchela, début 1957, au moment où le FLN, bousculé dans les maquis, fait basculer le champ de bataille des montagnes aux quartiers d’Alger.

L’évacuation de milliers de paysans qui laissent derrière eux troupeaux, champs, vergers, récoltes sur pied, marabouts et cimetières s’achève sans trop de dégâts, aux yeux de l’état-major s’entend. Le général Salan, ancien d’Indochine, et, depuis peu, chef suprême des forces armées en Algérie, avalise l’opération qu’il décide alors d’amplifier et de généraliser, en prévision de quoi il met sur pied des Equipes médico-sociales itinérantes (EMSI), afin de suivre les déplacés. S’ébranle alors la grande migration, aux allures de péplum biblique à la Cécil B. DeMille, un chassé-croisé en tous sens de gigantesques cohortes de fellahs, dévalant leur djebel pour le plat pays du camp.

Jamais le Maghreb, sinon la Méditerranée, à travers un passé pourtant si tourmenté, n’ont connu un exode intérieur aussi abrupt et massif : 2 350 000 fellahs, arrachés à leur terroir, vont atterrir dans un millier de camps de regroupement choisis par les militaires, soit au bilan un paysan sur deux ! Bientôt, d’un bout à l’autre du pays, on verra des mechtas se vider en un matin et des camps s’animer en un jour, peuplés plutôt qu’habités, par des ruraux hagards. Cet exode qui a «déssouché»  tout un peuple, désertifié le djebel, ce repaire millénaire, et, au final, annihilé l’univers paysan, reste un tabou absolu, ici

et là-bas, car autant l’Etat français n’aura lésiné sur aucun moyen pour le parachever, autant l’Etat algérien, une fois proclamé, ne fera rien pour y remédier, et toujours pas un seul geste pour réparer le drame en aidant chacun à retourner en ses foyers. J’éprouve, à cet égard, un lourd malaise rien qu’à l’idée de rappeler que je suis un des très rares, et au vrai, je n’en connais nul autre, ex-habitant d’un camp, à y opérer un retour, en narrateur. Jusqu’à l’instant où je couche ces lignes, il n’y aura pas eu un colloque ni un acte officiel, encore moins un monument pour commémorer, rappeler ou témoigner de ce saut abrupt de tout un pays hors de lui-même».M. B.

Slimane Zeghidour, Sors, la route t’attend...,
ed. Les Arènes, Paris, pp 131-133.
*Le titre est de la rédaction.

 

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