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Claude Askolovitch. Journaliste, chroniqueur, auteur

«Une indétermination et une angoisse totale avec une opinion fragmentée»

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le 04.04.17 | 12h00 Réagissez

Ce mardi soir, un débat à onze candidats sur les chaînes d’infos BFM et CNews (19h40), sera le point majeur de confrontation de la campagne présidentielle en France. Nous avons demandé au journaliste Claude Askolovitch de nous aider à voir clair sur ce qui se joue.

- Un nouveau débat à 11 candidats se déroule ce soir sur des chaînes d’infos, que faut-il en attendre ? Le travail journalistique sort-il gagnant de ce type d’émission ?

Il n’y a pas de travail journalistique pendant le débat. Il y a un après, souvent pas très bien fait. Le travail journalistique qui consiste à regarder les sondages pour dire si un tel est plus convaincant qu’un autre, cela n’a aucune espèce d’intérêt. Ce qui serait intéressant, ce serait de prendre la parole de chaque candidat pour la situer politiquement, idéologiquement, économiquement. Montrer les différences à partir de là, ce devrait être le boulot. Ce qui est intéressant, c’est dans les jours après le débat, ce «truc» qui prend, une ambiance où on jauge qui a gagné. Cela ne veut pas dire grand-chose.

Le souvenir qu’on a du premier débat à cinq, c’est que Mélenchon à gauche avait dominé Hamon avec une sorte d’épaisseur, une prestance, de l’humour. Pour ce débat à onze, que penser ? Le système politique a réduit la diversité politique admise à la seule élection présidentielle. Donc, on n’a pas de démocratie fluide, contradictoire pendant cinq ans et on se rattrape avec des personnages improbables et contestables une fois tous les cinq ans.

Deuxième chose : est-ce que l’impression de la disparition de Hamon au profit de Mélenchon se poursuivra ? Est-ce que la position centrale adoptée par Macron continue ? Est-ce que Macron et Le Pen vont continuer à se «chercher» l’un l’autre dans la perspective du second tour ? Beaucoup d’interrogations de la campagne se cristallisent. Ce ne sont pas des enjeux, mais des questions, des atmosphères et des ambiances.

- Pour le citoyen de base, c’est aussi un spectacle, non ?

Non, je ne crois pas que ce soit un spectacle. On parle d’un pays qui ne sait vraiment à quel saint se vouer. Et à qui on donne comme exutoire une élection, un peu magique, un fois tous les cinq ans. Ce n’est pas du tout un spectacle ! C’est une attente un peu désespérée. C’est un pays un peu perdu à cet égard.

Quand le pouvoir du FLN algérien est remis en cause au début des années 90’, il se passe quelque chose. Lorsque la gauche arrive au pouvoir en 1981, pareil. Là, aujourd’hui, on est dans une indétermination et une angoisse totale avec une opinion fragmentée. Il n’y a pas de discussion possible entre ce que racontent Marine Le Pen, François Fillon ou Emmanuel Macron, sans parler des autres candidats. On est dans l’irrationalité totale des débats.

Par exemple, ce que dit Fillon sur un complot contre lui, c’est une bulle. Ses partisans y croient. Tu ne peux pas dialoguer avec ça, comme tu ne peux pas échanger avec l’enfermement de Marine Le Pen. Ce n’est pas possible. On est face à quelque chose d’inquiétant. Marine Le Pen et Emmanuel Macron, à eux deux, selon les sondages, font la moitié des intentions de vote. Des candidats qui ont une pensée en forme de bulle, de fait, on n’y entre pas.

- On a utilisé tous les qualificatifs pour désigner cette campagne présidentielle 2017. Pour vous, qu’est-ce qui la caractérise surtout ?

Horrible. C’est une campagne qui illustre la décomposition du discours et du monde politique en France. Ce qui arrive à Fillon, candidat choisi par une droite profonde, assez dure, est un moment de décomposition. Le type qui veut nous rendre la vie plus difficile pour qu’on s’en sorte et qui a passé son temps à s’accorder des facilités, c’est horrible. Et que les socialistes qui nous ont gouvernés ne soient pas en état de représenter leur président, et qu’ils soient écartelés entre un mec minoritaire, Hamon, entre Macron qui est beaucoup plus compliqué qu’il ne semble, et Mélenchon…

C’est la décomposition. On peut penser à la phrase de Gramsci : «Le vieux monde n’en finit pas mourir et le nouveau monde n’arrive pas à naître». Nous sommes là-dedans. L’intérêt par rapport à Macron tient dans cette question : est-il le nouveau monde ou est-il la poursuite, avec une ruse, du vieux monde ? L’angoisse de la décomposition, c’est aussi la force d’une Marine Le Pen. C’est sur la décomposition que le lépénisme prospère lorsque la situation va en s’aggravant.

On peut aussi considérer que les résultats économiques de la France ne sont pas si terribles que ça, mais spirituellement, moralement, intellectuellement, quelque chose s’est effondré. La droite de gouvernement, dans son discours identitaire, a rompu avec le libéralisme positif, et la gauche n’a plus aucun lien avec son histoire. Nous sommes dans ce moment-là.

- Vous avez écrit un livre sur la gauche : Comment se dire adieu ? (Editions Lattès). Pourquoi avez-vous de l’amertume de voir la gauche ne pas avoir rempli ses promesses et aujourd’hui déchirée ?

Pas vraiment de l’amertume. Un détachement. Ça a été ma famille. Ce qu’était le parti socialiste, reposait sur deux idées : la transformation sociale. Changer la vie était le slogan. D’autre part, dans un parti pris internationaliste, une attention portée aux plus faibles socialement et aux minoritaires, notamment ceux issus de l’immigration victimes de discriminations.

Ces deux constantes ont été dilapidées, dissipées, évaporées. Le passage aux réalités économiques se fait sous Mitterrand, se poursuit ensuite et se concrétise sous Hollande. On n’imaginait pas voir un pouvoir de gauche, avec Valls, dans une Europe prospère, s’opposer à l’accueil des migrants. C’est une démocrate chrétienne allemande, Angela Merkel qui l’a fait alors que les socialistes français marquaient des réticences.

On parlait du fascisme hongrois, alors que le gouvernement socialiste français «plan-tait» Mme Merkel. Tout le reste est détail. On a eu un Valls autoritaire qui considérait que les syndicalistes étaient des voyous, en un discours de droite, loin de la compréhension de la gauche. La question de l’islam aussi lui est liée.

- Justement, vous avez souvent pris votre plume pour critiquer l’amalgame envers l’immigration et particulièrement les musulmans. Sur ces thèmes, que pensez-vous de la campagne 2017 ?

La France ne sait pas faire avec son multiculturalisme. Longtemps elle ne savait pas faire avec son multi-ethnicisme. Après la guerre d’Algérie, la manière dont les immigrés algériens ont été traités, bousculés, assassinés même, en France, comme lors des crimes racistes dans les années 70’... On se guérit de ça dans les années 80’ avec SOS Racisme, avec un optimisme de la fraternité. Mais dès qu’il y a les affaires liées au foulard islamique, l’angoisse identitaire revient.

Ce qui est remarquable et peu rassurant dans cette histoire, c’est que droite et gauche ont repris ce discours en définissant une norme de la francité. «Marianne n’est pas voilée», exprimée par Manuel Valls, est d’une extrême violence pour les femmes voilées. Enfin, dans les victimes des attentats, il y a toujours des musulmans.

Pourtant, «Allah oua akbar», l’invocation religieuse, reste un mot de terreur dans le discours français. Parmi les candidats, Benoît Hamon est le seul à avoir des positions républicaines tranchées avec Jean-Luc Mélenchon. Emmanuel Macron n’est pas islamophobe. Marine Le Pen, inutile d’en parler. Ce qui caractérisait le Front national, c’est qu’il était longtemps anti-juifs.

Cela mettait le FN en dehors du consensus républicain. Avec Marine Le Pen, les thèmes antisémites ont été bannis. Et elle a développé par contre un discours hostile à l’islam. Du coup, sur la laïcité et l’islam, hormis les candidats que j’ai cités, elle rentre dans le consensus d’un discours peu ou prou de méfiance des musulmans.

Walid Mebarek
 
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