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Fatima Besnaci-lancou. Docteur en histoire contemporaine

«On a voulu humaniser une guerre qui pour moi ne l’a pas été»

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le 27.12.16 | 10h00 Réagissez

 
	Fatima Besnaci-Lancou
Fatima Besnaci-Lancou

Les missions du CICR pendant la guerre d’Algérie et ses suites (1955-1963) en Algérie, au Maroc et en Tunisie, telle est la thèse soutenue par Fatima Besnaci-Lancou à l’université Paris-Sorbonne, le 15 décembre dernier l Les archives ont été ouvertes il y a quelques années seulement
l La chercheuse nous éclaire sur cette activité humanitaire méconnue.

Vous travaillez depuis des années sur la question des harkis. Là, vous avez éclaté les frontières de votre intérêt pour l’Algérie avec cette thèse. Pourquoi ?

C’est à partir de cette question des supplétifs de l’armée française que j’ai été amenée au sujet de ma thèse. Jusqu’au début des années 2000, je ne savais pas que le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) avait été intéressé par ce qui se déroulait en Algérie.

En voulant travailler dans les archives du CICR à Genève pour étudier la question des supplétifs arrêtés et emprisonnés après l’indépendance, j’ai découvert que le CICR avait effectué une dizaine de missions de visites des personnes privées de liberté durant la guerre entre 1955 et 1962. Sur ces questions, les archives du CICR sont ouvertes aux chercheurs depuis 2004 seulement. J’y ai découvert des archives sur les anciens supplétifs, mais c’est surtout sur la période concernant la guerre que les archives y sont bien plus nombreuses. J’ai pensé que cela méritait un travail de fond.
 
Que découvre la première délégation du CICR ?

Le CICR est arrivé en Algérie dès 1955 pour visiter les prisonniers nationalistes dans les prisons, puis, plus tard, dans les camps d’internement généralement créés et gérés par les autorités militaires. Pour intervenir, le CICR devait avoir l’aval du gouvernement français. L’autorisation de la première mission a été facilitée par l’implication de la femme du président du Conseil, Pierre Mendès France, qui était parente avec l’épouse d’un membre important du CICR à Genève. Il crée ainsi un précédent qui permettra d’obtenir des autorisations pour les missions suivantes, dans un contexte où les autorités françaises, civiles et militaires, n’étaient pas toujours favorables à ces visites, considérant que c’était un conflit interne à la France et qu’ainsi le CICR n’avait pas à intervenir.

Pour cette première mission, le CICR découvre la surpopulation carcérale et ses dysfonctionnements. En s’entretenant en tête à tête avec certains prisonniers, il apprend l’existence de zones de rétention appelées centres d’hébergement, gérés par des civils et encadrés par des militaires. De retour à Genève, la délégation a insisté auprès du gouvernement français pour y retourner pour savoir ce qu’étaient ces centres. Entre-temps, le gouvernement avait changé, avec l’arrivée d’Edgar Faure qui, sous la pression de son ministre de l’Intérieur, Bourgès-Maunoury, n’a jamais autorisé une nouvelle mission. La deuxième autorisation n’est intervenue qu’au printemps 1956 sous le gouvernement Guy Mollet.
 
Que se passe-t-il lors des missions suivantes du CICR ?

Comme pour la première mission, les délégués du CICR sont chargés de vérifier que les principes du droit humanitaire sont appliqués, le gouvernement français restant intransigeant sur l’application intégrale des Conventions de Genève qui, rappelle-t-il, ne s’appliquent qu’en cas de conflit international. Aussi, seul un article de ces Conventions sera utilisé pour rendre compte de la situation constatée.
Au cours de la deuxième mission, les délégués visitent des prisons et, cette fois, des centres d’hébergement.

Lors des entretiens sans témoins avec des détenus, ils apprennent l’existence de camps d’internement créés et gérés par des militaires, camps dénommés CTT (Centre de transit et de triage), nombre d’entre eux n’ayant pas d’existence officielle. Les conditions de détention dans les CTT sont décrites par les prisonniers comme étant très sévères, voire dramatiques. Lors des missions suivantes, le CICR, compte tenu de ses contraintes humaines et financières limitées, s’est principalement penché sur les visites des CTT. Il faut dire quelques mots de la septième mission de fin 1959 : des extraits du rapport du CICR, qui était à destination exclusive du gouvernement français, ont fuité dans la presse. Avec l’article du journal Le Monde, qui eut un retentissement international, notamment à l’ONU, les Français ont une confirmation des mauvaises conditions matérielles de détention, voire des tortures infligées à des détenus.
 
Le CICR était dans quelle position, celle d’une neutralité ?

On s’attend à ce que le CICR ait du pouvoir. Il n’en a pas tant que ça. On peut légitimement se poser la question de savoir comment cette institution de renommée internationale allait atteindre ses objectifs alors que ses délégués, conformément à ses principes de neutralité et d’impartialité, ne devaient ni se prononcer sur la situation juridique des personnes privées de liberté, ni communiquer publiquement sur des faits dont ils avaient été témoins, ni prendre d’initiative sans demander l’accord des autorités concernées (civiles ou militaires), ni, non plus, dénoncer publiquement les actes de violence qu’ils avaient constatés, comme les traces de tortures sur les corps, par exemple. Le CICR n’est pas un artisan de la paix. Il n’a jamais demandé à ce que la guerre se termine, ce n’est pas son rôle.
 
Le CICR ne peut-il proposer aucune initiative ?

Par exemple, pour la surpopulation dans les zones de détention, il ne demandait pas de libérer des internés mais de construire d’autres camps. Toutefois, tout en revendiquant un principe de neutralité, le CICR encourage la création de Centres militaires d’internés (CMI) pour des combattants de l’ALN pris les armes à la main (PAM) afin de les rapprocher du statut de prisonniers de guerre, leur évitant d’être jugés comme responsables d’actes de terrorisme. Il s’agissait aussi d’envoyer un message au FLN pour qu’il traite mieux les soldats français arrêtés par l’ALN, dont seulement quatre ont pu être visités par le CICR pendant toute la guerre.
Le CICR s’approprie cette initiative en disant que c’est lui qui a influencé les généraux, notamment le général Salan, qui ont fini par accepter qu’il y ait cette catégorie de prisonniers. Une note du général Salan du 18 mars 1958 précise le rôle et le fonctionnement des CMI.
 
Qu’avez-vous retenu à titre personnel de l’aventure de cette thèse qui traite d’un aspect pas assez connu de cette guerre de huit ans ?

On a voulu humaniser une guerre qui pour moi ne l’a pas été. Le CICR a pu contribuer à apporter une amélioration matérielle. En revanche, la violence physique subie par les nationalistes est réelle, surtout lors de leur arrestation. Dans les centres d’interrogatoire, une personne sur trois déclare avoir subi des violences corporelles.
 
Cela veut-il dire que sans le CICR les conditions atroces du conflit auraient été pires, beaucoup plus dures ?

Il y avait une pression. On ne saurait pas le quantifier, mais c’était bien que les militaires sachent que régulièrement des équipes arrivaient de Genève, circulaient sur le territoire algérien et allaient contrôler. L’impact est cependant difficile à quantifier. Il faut toutefois préciser que le CICR mentionne aussi que des internés déclarent être traités humainement.
 
Cette thèse que vous avez soutenue permet-elle de mieux connaître la guerre d’Algérie ?

J’espère qu’elle va apporter un éclairage nouveau. C’est la première fois que ces archives du CICR ont été travaillées de cette manière, sans oublier que Raphaëlle Branche s’en était servie pour les soldats français aux mains de l’ALN. J’espère que cela donnera l’idée à d’autres chercheurs d’aller plus loin.
 
Il est vrai aussi que le conflit est complexe. Ne le devient-il pas dans les dernières années pour le CICR ?

En fait, le CICR n’a pas seulement visité les nationalistes algériens en détention : il va voir toutes les victimes et ne regarde pas l’idéologie des uns et des autres. Ainsi, dès la fin 1961, le CICR contrôle les conditions de détention des pro-Algérie française. Ces prisonniers, dont certains sont des militants de l’OAS, ont subi des violences de la part des forces de l’ordre. Les délégués du CICR vont les visiter au même titre que les nationalistes. A la prison de Barberousse, cette catégorie de prisonniers se plaint d’être traitée, sur le plan des conditions matérielles, comme les nationalistes. Les délégués du CICR vont dans leur sens et demandent qu’ils soient regroupés dans une autre prison pour que chacun ait une vie plus proche de sa vie à l’extérieur. On est là dans une sorte de paternalisme.

Qui sont les délégués du CICR ?

En général, des hommes, de la petite bourgeoisie suisse, des avocats, des médecins… Ce paternalisme n’est pas toujours de mise : dans un camp près d’Orléansville (Chlef), le CICR trouve là des combattants nationalistes et des pro-Algérie française. Les nationalistes devaient travailler alors que les Européens en étaient dispensés. Le CICR réagit et demande que tous travaillent, sans distinction, ou personne. 

Walid Mebarek
 
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