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Didier Leschi. Haut fonctionnaire, spécialiste de l’islam

«L’action de l’Etat a atteint ses limites»

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le 14.02.17 | 10h00 Réagissez

 
	Didier Leschi
Didier Leschi

Le livre Misère(s) de l’islam de France, paru il y a quelques jours aux éditions du Cerf, aborde l’islam de France d’un regard critique. L’auteur, Didier Leschi, haut fonctionnaire, a été l’un des acteurs des relations entre l’Etat français et l’islam depuis une vingtaine d’années.

- Qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce livre ?

C’est un retour d’expérience de fonctions que j’ai occupées comme chef du bureau central des cultes (ministère de l’Intérieur, Ndlr), entre 2004 et 2008. Je m’étais aussi occupé de ces questions auprès du ministre Jean-Pierre Chevènement entre 1997 et 1999. J’ai également été sous-préfet en Ile de France et dans le Rhône, où j’ai suivi la création des Conseils régionaux du culte musulman. J’ai mis à profit ceci pour aborder la situation qui n’est pas bonne, ni pour les fidèles musulmans ni pour la communauté française dans son ensemble.

- Que pensez-vous de la dernière tentative, celle de la Fondation de l’islam, présidée par Chevènement ? Sera-t-elle vouée à l’échec comme les précédentes ?

Non, je ne dirais pas ça. Je parle surtout de l’échec de la précédente fondation des œuvres de l’islam de France, lancée en 2005 et dont les objectifs étaient cultuels et culturels. Elle a été confiée en cogestion aux responsables musulmans, qui n’en ont rien fait, sous les affrontements entre fédérations qui en ont bloqué le fonctionnement. Ce qui vient d’être mis en place, c’est quelque chose qui sépare le culturel du religieux. L’objet est strictement culturel ! Rien de cultuel. Quant à l’association cultuelle, qui ne peut être le fait que des structures musulmanes, si cela ne se fait pas, il y aura un point manquant. Il faut attendre la suite.

- Vous avez une expérience qui vous permet de voir les manques, les creux dans l’organisation du culte musulman. Vous évoquez plus dans votre livre ces aspects que les aspects positifs ?

Je pense que l’action de l’Etat a atteint ses limites. Il y a un champ que l’Etat ne peut pas investir sans rompre les règles juridiques de la laïcité. L’action continue des pouvoirs publics a engendré des aspects positifs, avec le fait qu’on a amélioré considérablement la situation des musulmans, on le voit à travers la multiplication des lieux de culte, la mise en place des aumôneries, des carrés confessionnels dans les cimetières… Ce qui reste à faire, ce que vous appelez le creux, l’Etat ne peut pas le faire à la place des musulmans, et c’est là la grande difficulté.

- Vous tirez un fil sur la terminologie et notamment sur le glissement sémantique qui a fait du travailleur arabe ou maghrébin un jeune musulman ou un musulman. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je pense qu’il faut réaffirmer que la France, ce n’est pas 55 millions de chrétiens face à 5 à 6 millions de musulmans, plus les autres. En France, on doit faire attention, car on oublie, quand on est extérieur à ces questions, que ceux qu’on appelle «musulmans» sont pris par des identités nationales.

Soit parce qu’ils sont eux-mêmes porteurs d’une nationalité autre que la citoyenneté française, soit en tant que Français, porteurs d’une identité familiale avec l’Algérie, le Maroc ou la Tunisie… J’ajoute que ceux qu’on a tendance à appeler «musulmans» sont essentiellement les personnes d’origine maghrébine, car en France, un Turc, on dit que c’est un Turc, un Soudanais, un Soudanais…

Du coup, cette diversité nous échappe et dans le même temps toutes les variétés de l’islam. L’autre point est que l’affirmation du nom «musulman» est instrumentalisée par les islamistes, qui veulent lier les questions sociales aux questions religieuses. Ils disent que les difficultés sociales ne résulteraient que du fait qu’on serait porteur d’une foi. Cela fractionne la société française.

- Si vous avancez ainsi cette notion de l’essentialisation des gens d’origine musulmane, vous revenez aussi à rebours sur la qualité de certains intellectuels musulmans qu’on peut mettre en doute. Pourquoi ?

Dès lors qu’il s’agit de religion, on ne peut se présenter comme intellectuel musulman que si on se situe au sein de la Révélation. Comment parle-t-on à ceux qui vont vraiment dans les mosquées et ceux qui ont la foi si on est extérieur. C’est la question-clé de l’islam de France. L’intellectuel, il parle à qui ? A ceux qui ne croient pas. Or, l’enjeu est d’être de l’intérieur pour faire évoluer les choses et contrer des dynamiques négatives au travers de la spiritualité.

- Pourquoi ne citez-vous pas de noms en disant cela ?

Non, ce n’est pas une question d’identités, mais un problème structurel. Ces personnes qui réussissent socialement se sont elles-mêmes laïcisées. L’enjeu pour les prochaines années, c’est que se manifeste cette élite sociale, qui, avec la foi, s’investira pour ne plus laisser les mosquées en déshérence ou représentées par des entrepreneurs du culte, qui semblent plus vivre de l’islam que pour l’islam.

- Vous débutez tout de même votre ouvrage par le terme «pathétique». Cela ne peut-il pas couper tout espoir ?

En même temps, je fais des propositions. Pathétique parce que je pense qu’il y a une souffrance des fidèles musulmans aujourd’hui qui n’est pas prise en charge par l’élite sociale qui se veut musulmane. C’est une souffrance de ne pas être représenté vraiment, dignement, dans le culte, et cela s’amplifie par le fait qu’elle n’est pas accompagnée ou éclairée par des discours à partir de la foi, de la spiritualité musulmane, qui donneraient une autre vision de celle, rigoriste, qui s’enferme dans des dérives, et loin de l’altérité souhaitable, dans l’exclusion des autres.

- L’autre aspect pathétique, c’est celui des origines, qui gênent toute organisation durable. Vous avez soulevé ce point. Peut-on y remédier ?

Comme on mélange le culturel et le cultuel…

- Et le politique ?

Et le politique ! … Oui ! On est croyant et pris par des références d’origines nationales. C’est ce que ne comprennent pas souvent les gens de l’extérieur du monde musulman. Moi, je l’ai vécu de l’intérieur. Ce qui est pathétique, c’est pourquoi ces croyants qui ont la même foi n’arrivent pas à s’entendre pour améliorer leur condition de croyants. L’islam consulaire, c’est-à-dire une intervention directe des Etats, cela empêche des formes de responsabilisation des fidèles.

- Qu’attendez-vous de la publication de ce livre ?

Je suis respectueux de la foi des gens, et ce que j’attends, ce serait que cette contribution au débat soit positive. Face aux questions que je pose, je ne voudrais pas de réflexes de cécité, du genre : il n’y a rien à voir.
 

Walid Mebarek
 
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