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Dalil Boukakeur . Recteur de la Grande Mosquée de Paris

Je réclame la neutralité de l’Etat accompagnée de la liberté de conscience individuelle

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le 31.03.17 | 12h00 Réagissez

Je réclame la neutralité de l’Etat accompagnée de la liberté de conscience individuelle

La situation des musulmans de France ou les Français de confession musulmane continue à inquiéter les associations religieuses en Occident. L’une des plus importantes, la Grande Mosquée de Paris, a publié, le 28 mars dernier, un texte défendant la liberté de confession et le droit à l’égalité en France. Dans une interview qu’il nous a accordée, le recteur de la grande mosquée de Paris, qui est à l’origine du texte, revient sur le malaise des musulmans et leurs aspirations à vivre leur religion dans la dignité.

Vous avez refusé de rejoindre la Fondation pour l’islam ? Pour quelles raisons ?

Je devais prendre la tête du conseil d’orientation de cette institution. J’ai lu dans la nomination de certains membres de ce conseil qui ont écrit des choses négatives, qui n’ont pas une connaissance de l’islam, une manière de dénaturer le culte musulman. Cette dénaturation me paraissait comme une porte ouverte à l’ingérence. Pour ma part, je veux que la libre décision religieuse soit laissée aux musulmans, à leurs responsables. Deuxième religion en France, l’islam est traité avec légèreté et un manque de sérieux.

Il n’est pas traité à l’égal des autres cultes. Pourquoi l’islam doit-il subir les aléas des volontés de x, y, z, de pseudo connaisseurs de l’islam ?

Ce que je reproche, c’est que les décisions sont souvent prises unilatéralement. Et les musulmans sont sommés de s’y conformer. Une fondation concernant les musulmans doit être entre les mains de musulmans. J’ai même, lors d’une réception officielle, dit au ministre concerné : «Est-ce que vous feriez la même proposition aux représentants juifs que celle que vous imposez aux musulmans ?»

Qu’est-ce qui pourrait vous faire changer d’avis ?

Lorsque l’islam sera respecté au même titre que les autres cultes et que le fait d’être musulman ne soit pas une pénalisation. Les musulmans de France ne sont pas différents des autres, nous ne voulons pas être assimilés à des citoyens de seconde zone.
La laïcité stipule la neutralité de l’Etat, je réclame cette neutralité accompagnée de la liberté de conscience individuelle conformément à la loi française de 1905, je suis pour un dialogue et une entraide consensuelle, pour une union contre les dérives fondamentalistes ou violentes dont les courants ont été favorisés par l’Europe, mais pas d’ingérence. Il aurait fallu fixer des limites pour que la religion ne déborde pas sur le politique.

L’Etat est neutre et l’ordre public est de son ressort. Qui a fait appel à Tarek Ramadan ? Les manifestations de l’extrémisme ne sont pas nées en Afrique du Nord qui en a elle-même souffert. L’islam condamne la violence, le meurtre, incline au pardon, au rejet de la vengeance. Il prône avant tout la paix, la tolérance, le dialogue, la fraternité entre les croyants et la concorde avec tous les hommes. Le fanatisme est contraire à l’esprit et à la loi de l’islam. Les principes de l’islam sont parfaitement compatibles avec les lois de la République française. Le respect des minorités et de leurs religions doit être garanti.

N’est-ce pas que les musulmans sont les mal-aimés de la société française ?

Les musulmans qui vivent en France sont soit citoyens français, ce sont les plus nombreux, soit des résidents venus de divers pays. Ils vivent effectivement un malaise lié à une stigmatisation, à une souffrance et à une difficulté de vivre tranquillement leur pratique religieuse, mais aussi aux effets de la crise socioéconomique qui les frappe durement et qui se manifeste notamment par un chômage important, particulièrement parmi les jeunes.

L’islam fait l’objet d’une focalisation de déformations, de critiques de la part de certains courants politiques et milieux intellectuels comme l’extrême droite qui manifestent leur hostilité au niveau de l’opinion afin de «diaboliser» l’islam et en faire un bouc émissaire des difficultés internes.

Quelle influence, quel rôle de la Grande Mosquée de Paris et de la fédération nationale de la GM de Paris auprès des musulmans, mais aussi des pouvoirs publics  ?

La Grande Mosquée de Paris reste depuis son ouverture en 1926 l’incontournable institution pour tout ce qui touche à l’histoire et à la vie religieuse des musulmans de France. Elle est aussi un élément majeur dans l’organisation du culte musulman. Elle est porteuse d’un islam du juste milieu, ni extrémiste ni fondamentaliste.

Un islam de respect des autres religions afin de ménager un vivre-ensemble paisible et serein. La Grande Mosquée de Paris a un double objectif : fournir aux musulmans francophones, particulièrement aux jeunes, des notions concernant l’islam dans ses aspects doctrinaux, juridiques, civilisationnels, historiques et philosophiques et fournir au public non musulman intéressé par l’islam des éléments de son histoire, des repères sur la Révélation islamique dans le cadre des grandes religions monothéistes.

Quant à la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris (FNGMP) que nous avons créée en juin 2006, c’est une association apolitique qui regroupe onze fédérations régionales. Elle est ouverte à toutes les mosquées qui se reconnaissent dans le message de paix, de tolérance et d’ouverture de la Grande Mosquée de Paris.

Elle est à l’écoute des fidèles dans les régions. Au sein de cette instance nationale, nous traitons des problèmes qui se posent aux fidèles, des lieux de culte, de la gestion des carrés musulmans dans les cimetières. Car de plus en plus de familles musulmanes veulent enterrer leurs proches en France. Elle se fait un devoir de protéger des dérives extrémistes les jeunes musulmans et se pose comme une alternative fédérative musulmane authentique et incontournable face à la montée du fondamentalisme religieux, du racisme et de l’islamophobie.

La Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris a sous son contrôle quelque 300 mosquées. Les imams qui y professent sont formés en Algérie, ils sont bilingues depuis de nombreuses années déjà et suivent une formation complémentaire en France composée de six matières, dont le droit français dans une douzaine d’universités.

L’institut de théologie Al Ghazali que nous avons ouvert en 2006 au sein de la Grande Mosquée de Paris dispense une formation religieuse islamique pour de futurs imams et aumôniers. Nous dispensons aussi un apprentissage et des cours de langue arabe, de Coran et de tradition prophétique, sans oublier l’histoire, la bioéthique et une ouverture sur le dialogue inter-religieux

La dernière réunion des délégués régionaux m’a amené, sur leur vote, à refuser d’entrer dans le conseil d’orientation de la fondation pour l’islam. La position exprimée collectivement est qu’une fondation de l’islam relève des seuls musulmans et que la neutralité est un droit.

Qu’est-ce qui fait la particularité des musulmans de France ?

Le musulman de France a peut-être plus l’opportunité d’ouverture dans un pays de pensée moderne pour retirer les bénéfices de cet environnement pour réfléchir à une meilleure adaptation de sa vie en France. Il a tous les éléments théologiques pour vivre sa religion de la manière la plus éclairée, la plus en accord avec la société avancée où il vit parce que la foi musulmane est largement ouverte à la connaissance, au dialogue avec toutes les religions du Livre.

Dans les Etats laïcs, le religieux s’occupe de questions religieuses, l’Etat est témoin, ou celui qui aide à une pratique cultuelle neutre et libre. Quant aux musulmans, ils doivent vivre avec leur temps. Dans le Coran, il est dit : «Aussi avons-nous fait de vous une communauté du juste milieu afin que vous soyez témoins des hommes et que l’Envoyé témoigne de vous» (Sourate Al Baqara, verset 143).

Cette attitude de bon sens et de raison que Dieu recommande à sa communauté élimine le fanatisme, la violence, l’intolérance et toutes formes d’extrémisme.

Un autre verset dit : «Dieu ne modifie rien d’une communauté tant que chacun de ses membres n’aura changé en lui-même.» (Sourate Araad, verset 11).

Ces deux versets indiquent qu’il faut vivre avec son temps. Dieu ne nous a pas créés pour vivre en stagnation. L’islam n’est pas une religion figée dans un temps particulier. C’est une religion qui s’adapte en tous lieux et en tout temps. Cela veut dire qu’aujourd’hui se dessine un islah (ce qui a toujours existé), c’est-à-dire un réformisme. Islah est un terme du Coran.

Des voix s’élèvent, y compris dans le gouvernement pour dire que l’islam de France doit être soustrait à l’influence et au financement des pays d’origine. Qu’en pensez-vous ? Quelle est la réalité de ce financement ?

Le fait qu’on ait laissé se développer l’islam dans des lieux indignes, c’est une injustice pour les musulmans qui sont des citoyens qui paient leurs impôts, qui ont le droit d’avoir de vrais lieux cultuels, de pratiquer leur culte dans la quiétude et la dignité. Ce droit des minorités est un Droit de l’Homme reconnu par les institutions internationales.

Or, «l’Etat laïc ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte» comme le stipule de manière absolue la loi du 19 décembre 1905. C’est pourquoi pour la pratique dans des conditions décentes de l’islam, dernier culte à émerger après la loi de 1905, les musulmans ont dû faire appel aux pays d’origine avec l’accord de l’Etat français, qui lui-même finance des cultes à l’étranger et les contrôle normalement.

Le Maroc verse à ses ressortissants 8 à 9 millions d’euros par an, la Turquie, 2 millions d’euros, l’Algérie, un million d’euros pour aider à subvenir à l’entretien des mosquées, payer les salaires des imams et leur formation complémentaire. Et ce, avec l’accord de l’Etat français.

Pensez-vous que le CFCM (Conseil français du culte musulman) est à la hauteur des aspirations et des attentes des musulmans de France ?

Le CFCM que j’ai eu l’avantage de présider trois fois depuis sa création en mai 2003 est une heureuse initiative qui manquait à la reconnaissance officielle de l’islam en France. Cette instance se proposait en outre de représenter les fédérations musulmanes gérant les 2500 mosquées et lieux de culte en France, comme la FNGMP, l’UOIF, le RMF (lié au Maroc), le CCMTF (lié à la Turquie) Foi & Pratique (lié au Tabligh) et la FFAIACA (Afrique).

Le résultat sur ce plan est mitigé et le financement du CFCM qui ne dispose pas de fonds propres s’en ressent par manque de cotisations des fédérations et des CRCM (antennes régionales du CFCM).

Espérons dans tous les cas qu’un peu plus d’initiative sera laissée aux musulmans pour acquérir plus de liberté et plus de responsabilités dans la gestion et la pratique de leur culte.

 

 

 

 

 

 

 

«Proclamation de l’islam en France» par la Grande Mosquée de Paris

Cette interview a été accordée à El Watan quelques jours avant la publication de la «Proclamation de l’islam en France», un texte en 25 points, le 28 mars par la Grande Mosquée de Paris, partant du constat que l’«immense majorité des Français de confession musulmane est demandeuse d’un texte de clarification de leurs droits et devoirs dans leur foi».

En préambule à ce texte qui se veut fondateur de l’islam en France, la Grande Mosquée de Paris «s’alarme du fait que l’islamophobie et l’islamopsychose françaises soient de nos jours assurément comparables en gravité à l’antisémitisme français de la fin du XIXe siècle».
«Elle condamne la tendance actuelle à vouloir désigner des autorités de tutelle, n’étant pas de confession musulmane, aux fins d’encadrer avec paternalisme l’expression du fait religieux musulman dans la société française : ceci, au mépris de la liberté religieuse et de la séparation des églises et de l’Etat».

«Elle s’inquiète de la montée en puissance, au sein de la communauté musulmane française, d’une interprétation erronée de l’islam, reposant sur une lecture du texte sélective, partiale, et au premier degré, qui conduit à l’obscurantisme, à la pédanterie ignorante, à la misogynie, au sectarisme, et au refus des valeurs républicaines. Elle constate toutefois que les prêcheurs de cette lecture égarée de l’islam sont marginaux en France et que les croyants qui y adhèrent sont minoritaires.»

Elle constate que «selon les enquêtes sociologiques disponibles les plus récentes, approximativement les trois quarts des Français de confession musulmane vivent déjà dans un islam paisible, tolérant, bienveillant, républicain et laïc».N. B.

Dalil Boubakeur :

Dalil Boubakeur est recteur de l’Institut musulman de la Grande Mosquée de Paris depuis 1992 et de la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris depuis sa création en 2006. Il a aussi été président du CFCM de 2003 à 2005, de 2005 à 2008, puis en 2013.
 

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