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Mohamed Mebarki. Ministre de la formation et de l’enseignement professionnels

La formation se fera en fonction des bassins industriels et de l’activité économique

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le 12.07.17 | 12h00 Réagissez


- La semaine dernière, votre collègue du gouvernement, le ministre de l’industrie dans un entretien accordé à El Watan, conditionne l’émergence d’une industrie automobile par le lancement d’un programme de formation. Il annonce même la création de plusieurs centres et instituts de formation spécialisés dans d’autres domaines. Etes vous partie prenante de cette stratégie ?

Les grands économistes et les institutions de ce monde, tels que le FMI ou la Banque mondiale, ont établi qu’un des critères du développement d’un pays est la disponibilité de la ressource humaine qualifiée (RHQ). Et cette ressource ne peut venir que de la formation professionnelle (FP), à la condition qu’elle soit adaptée aux besoins économiques. La déclaration du ministre de l’Industrie ne permet aucune ambiguïté. Le plus important est que le gouvernement comprenne qu’il faut passer par la FP pour produire de la RHQ. Après, qui fait quoi ? C’est facile à déterminer. Il y a des secteurs formateurs et d’autres utilisateurs de cette ressource et la relation entre ces deux secteurs est assez claire.

Nous mêmes, en charge de la FP, on dessine des politiques et des stratégies en partenariat avec les entreprises et avec le secteur productif, tel que le ministère de l’Industrie. Là, on définit le rôle de chacun. Si le ministre de l’Industrie parle de formation, c’est dans le cadre de relations organisées. Je parle avec lui depuis quelques jours, pas plus tard qu’hier matin d’ailleurs, des besoins du secteur de l’industrie, une liste que nous avons d’ailleurs établie et des critères dans certains secteurs à la demande. Pour le moment, on parle beaucoup, par exemple, du secteur automobile.

Pour le moment, il est question de la fabrication, de la maintenance et du service après-vente. Mais il y a aussi le textile. Un secteur en préparation à Relizane ou Sidi Khettab, où il y aura l’installation de complexes industriels. Là, la FP se prépare en termes de formation des formateurs, d’équipements de formation et d’ingénierie pédagogique pour préparer les programmes. Ce travail, nous le faisons d’ailleurs aussi pour d’autres secteurs.

Par ailleurs, il y a des contacts qui ont été pris avec les entreprises pour le complexe textile de Relizane. Notre direction de wilaya travaille avec eux. Le complexe industriel a ses propres ateliers de formation et ses propres écoles. Il investit déjà dans la formation. De notre côté, notre rôle est de les approcher, de définir avec eux les besoins en termes quantitatifs et puis qualitatifs, à savoir quel niveau de formation (TS, CAP, ouvrier qualifié…) et dans quelle spécialité.

Cette préparation est en cours. On compte aussi établir, en partenariat avec eux, un centre d’excellence. C’est une politique que nous avons commencée il y a quelques années en signant des conventions de partenariat entre notre secteur, la FP, et les partenaires économiques. On met en commun les équipements, les formateurs, les possibilités d’accueil des stagiaires dans les entreprises, etc.

- Y a-t-il des pourparlers dans ce sens avec les entreprises étrangères qui comptent investir das l’automobile justement ?

Pour le secteur automobile, la prise en charge dans la stratégie et la politique du gouvernement, la formation se fera en fonction des bassins industriels et de l’activité économique. C’est en fonction de ces données qu’on développe une stratégie de formation. Par exemple, pour ce qui est de la mécanique lourde, cela se passe à Constantine, car c’est la région où il y a une grosse activité dans le domaine. Pour l’électronique, c’est plutôt à Bordj Bou Arréridj, ou à Sidi Bel Abbès. L’agroalimentaire, c’est à Blida ou Béjaïa.

Pour ce qui concerne l’automobile, nous avons depuis quelques années, bien avant l’installation du complexe de Oued Tlélat et Es Senia  commencé à travailler avec le partenaire Renault pour préparer des établissements de formation qui soient dédiés à tout ce qui tourne autour de l’activité : fabrication, maintenance, service après-vente. Et jusque- là, nous avons réussi à développer ces centres avec notre partenaire et d’autres encore, qui sont impliqués dans la maintenance. Il y a les Turcs et Scania, qui est aussi une marque suédoise avec laquelle nous avons développé des choses intéressantes.

A Alger, nous disposons d’un centre, l’ ex-Iteem, qui est l’un des plus anciens. D’ailleurs, demain, ce centre, via le ministère de la FP, va signer une convention avec Peugeot dont les ateliers sont installés à Oued Smar. Cette convention permettra d’ accueillir des stagiaires dans leur entreprise, de travailler avec eux pour définir le contenu pédagogique, d’ingénierie et des formations initiales à travers des stages dans l’entreprise.

- Les entreprises qui font appel à ce genre d’appel sont-elles nombreuses ?

Bien entendu. Toutes les entreprises ont intérêt à avoir de la main-d’œuvre qualifiée, de la RHQ et des cadres moyens de qualité et qui ont une formation en adéquation avec le développement économique et industriel. Nous, on a intérêt à faire de la formation utile, d’abord pour répondre aux besoins, et ensuite pour offrir aux jeunes un métier qui leur permette de s’insérer rapidement dans le monde professionnel. Les entreprises cherchent à avoir des compétences pour leur rentabilité et nous cherchons à ce que nos diplômés intègrent rapidement le monde du travail. Il se trouve que ce sont des intérêts qui sont conjugués et simultanés.

- La qualité de la formation, que ce soit dans votre secteur ou celui de l’enseignement supérieur, est largement décriée par le secteur économique, qu’en dites vous ?

On se plaint moins du produit de la formation que de celui de l’Enseignement supérieur. Ce dernier fait beaucoup plus dans la formation académique, pour ne pas dire théorique. Pour nous, le problème se pose en termes d’adaptation des formations. Les métiers et les techniques évoluent très vite. Faire de la formation professionnelle adaptée est très difficile, y compris dans les pays les plus développés. Si les entreprises se plaignaient de la qualité de la formation, elles avaient raison de le faire.

Mais aujourd’hui, on est à leur écoute. On travaille avec elles. Les apprentis que nous formons font 50% de leur cursus au sein de ces entreprises. Ils sont formés sur leur matériel et leurs équipements, les choses sont en train de se régler. Ensuite, il y a un effort qui consiste à intervenir sur l’engineering pédagogique. On agit beaucoup sur l’actualisation des connaissances et des compétences des formateurs.

C’est un élément central. Il s’agit d’adapter leur travail (les formateurs) sur les nouveaux équipements et techniques et cela se fait en collaboration avec les grandes entreprises locales ou étrangères Et grâce à la coopération, en faisant venir des spécialistes étrangers. En plus, nous agissons également sur le renouvellement des équipements au niveau des sections technico-pédagogiques utilisées par les formateurs et les stagiaires. Donc, on agit sur l’engineering pédagogique en termes de programmes et de contenu, avec nos partenaires dans le cadre de la coopération et avec les entreprises leaders dans leurs domaines.

- L’austérité que le gouvernement ne refuse pas de désigner ne nuit-elle pas justement à ce genre d’initiative en bloquant le financement pour l’acquisition du matériel ?

Pour répondre honnêtement à votre question, il faut savoir que quand les Premiers ministres et les ministres successifs disent que nous ne sommes pas dans l’austérité, ceci est la réalité. Lorsqu’ils disent qu’il y a des secteurs en relation avec le développement social, la formation, l’éducation l’enseignement supérieur et la santé ,ne sont pas concernés par les mesures financières de rationalisation des dépenses, c’est la réalité qu’on dit aux Algériens.

Ce qui est important dans notre secteur, c’est que ces dernières années, la FP s’est beaucoup équipée. Nous avons recruté de nombreux formateurs, réalisé des centres et des instituts de formation. Nous disposons actuellement de 1240 CFPA (centres de formation professionnelle), 120 instituts nationaux.

Et dans notre stratégie, on ne compte pas uniquement sur nos propres moyens. Le mode de formation par apprentissage se fait à 80% dans l’entreprise ou chez l’artisan. C’est un mode qui n’est pas choisi, parce qu’il coûte moins cher, mais parce qu’il donne de l’adaptation et de la cohérence entre le type de formation et les besoins économiques. Et dans notre secteur, lorsqu’on parle de rationnalisation des dépenses, ce ne sont pas des slogans.

Si nous arrêtons aujourd’hui de construire des établissements pendant 2 ou 3 ans, nous n’aurons aucun problème d’espace pédagogique à offrir. Nous réussirons quand même à répondre aux besoins. Mais, il reste le problème du manque d’engouement et cette mauvaise appréciation de la FP et la formation technique. Pour avoir une idée ce problème, notez que dans 60 à 80% des sections qui peuvent accueillir actuellement 20 stagiaires, ces sections fonctionnent avec une douzaine.

Voyez donc, par ailleurs, les capacités dont nous disposons. Il faut savoir également que la FP est un secteur qui n’est pas interdit de recrutement de formateurs, ni d’acquisition de matériel ou d’équipements, ni de réalisation d’établissements. C’est vrai que les investissements ne se font pas à la même cadence que ces 7 ou 8 dernières années, mais il continue à se développer normalement. Cela dit, la rationalisation des dépenses nous mène à mieux orienter les moyens nouveaux mis à notre disposition vers des filières nouvelles.

- Mais pour combler ce vide, pourquoi la FP n’arrive pas à attirer au moins les 400 000 élèves qui représentent la déperdition scolaire par an ?

On accueille près de 700 000 stagiaires chaque année à tous les paliers de formation. Ce chiffre est appréciable. On a certes les moyens pour en accueillir davantage. D’ailleurs, les commissions mixtes (éducation nationale, FP) offrent toujours plus de places pédagogiques.

Tous les ans, les offres sont supérieures à la réalité. Les difficultés que nous avons sont dans l’accueil des techniciens supérieurs dans les instituts de formation professionnelle. Et cela est vrai particulièrement dans certaines spécialités, à l’image de l’audiovisuel, des arts graphiques et du tourisme. Pour cela, on est en train de créer des sections détachées en collaboration avec certains instituts répartis à travers le territoire national.

- Le souci, c’est surtout pour la main-d’œuvre de base. Comment l’attirer ? ne doit-on pas l’obliger en mettant, par exemple, sur le bulletin : orienté vers la formation professionnelle que vers la vie active ?

L’enseignement est obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans et c’est une réalité. La formation et l’enseignement professionnels n’entrent pas dans cette obligation. Ainsi, l’élève est retenu par obligation dans les établissements d’éducation nationale. Dans le chiffre annoncé de la déperdition scolaire, très peu d’élèves ont 12 ou 13 ans. La grande majorité à plus de 15 ans, donc, il n’y a plus d’obligation.

Cela dit, parmi ceux qui quittent les bancs de l’école, beaucoup, pour ne pas dire la totalité, viennent vers la FP. Ces dernières années le secteur attire de plus en plus de stagiaires. Ensuite, l’orientation, même si elle est théorique, ce qu’on porte sur le bulletin scolaire de l’élève est important. Depuis deux ans d’ailleurs, on n’écrit plus : il est orienté vers la rue (rires).

Désormais, on met : orienté vers la formation professionnelle. Sur l’orientation, par ailleurs, nous avons des commissions mixtes qui font du très bon travail. Les chiffres qu’elles donnent sont bons et offrent des indications au niveau local. Ainsi, nous avons l’appréciation réelle de la situation des besoins en termes de FP. C’est le système national d’orientation de notre pays qui joue un rôle important dans cette déperdition scolaire.

- Il y a donc un problème de coordination entre les différents secteurs de la formation?

Ce n’est pas un problème de coordination. Les articulations qu’il y avait dans les différents segments du système étaient mal organisées. C’est la mauvaise orientation. Citons aussi l’aspect culturel et sociétal, qui consiste à dévaloriser certains métiers et certaines spécialités.

Ce sont là des considérations sociétales lourdes à faire reculer, même si dans la réalité elles reculent. Il faut valoriser la FP et la rendre visible, intéressante et attractive. Il s’agit d’abord de sortir du schéma classique, en offrant des formations attirantes et ensuite il s’agit de répondre à des besoins réels pour lutter contre le chômage des universitaires.

La société est sensible et réagit à cela. Il n’est pas normal que dans un pays comme la France, le bachelier essaye de trouver un métier technique ou une formation courte et rapide, alors qu’en Algérie, on essaye d’avoir une formation de 25 ans après le bac ! c’est vrai que les sociétés n’ont pas été structurées de la même manière, mais il faut du temps pour que la situation économique et sociale se stabilise pour que cela évolue. A notre niveau, on essaye de tout faire pour répondre aux besoins de la formation et de prendre en charge ces jeunes en leur offrant des formatino qui leur permettent de s’intégrer rapidement dans le monde professionnel et économique.

- Il y a aussi la barrière psychologique du bac. Y a-t-il du nouveau pour le bac professionnel ?

Il ne faut pas confondre formation professionnelle et enseignement professionnel (EP). Ce dernier est un autre secteur, qui répond à d’autres besoins. Cela fait moins de dix ans qu’il est mis en place pour remplacer l’enseignement technique du secondaire au niveau de l’éducation nationale.

Dans leur esprit, les réformateurs du système d’éducation ont arrêté le bac technique pour le faire passer à l’enseignement professionnel. Ce cursus devait accueillir les élèves qui réussissent le passage du moyen vers le lycée. C’était ambitieux comme vision, car on voulait que l’EP accueille 30% de ceux qui ont réussi ce passage. Donc, lorsqu’on parle du bac professionnel, il concerne, normalement, cette catégorie.

Malheureusement, cela a tellement été mal fait -il n’y a pas eu de bac pro- qu’on ne reçoit actuellement dans ce secteur que moins de 1% des élèves, au lieu des 30% envisagés. L’EP accueille aujourd’hui les élèves qui ratent leur 1re ou 2e année secondaire, les exclus. Et il faut savoir que tant qu’il n’y a pas de formation professionnelle supérieure,  il n’y aura pas de bac pro. Et c’est sur cela qu’on est en train de travailler justement.

- Il y a réellement une relation étroite entre les trois secteurs de l’éducation (enseignement supérieur, éducation nationale et formation professionnelle), ne vaut-il pas mieux qu’ils soient réunis dans une seule institution ?

Ce sont certes trois segments, mais un seul secteur. On est en train de détourner un peu la question du bac pro et d’imaginer un diplôme équivalent qui offre la possibilité à son détenteur d’avoir les mêmes droits que le bachelier s’il se dirige vers la vie professionnelle ou continue ses études sinon vers l’enseignement supérieur, au moins vers une formation professionnelle supérieure. Actuellement, nous avons dans le secteur de l’EP, un diplôme d’enseignement supérieur 1 qui sanctionne une année d’études et le 2 pour la deuxième année. Ces diplômes ne figurent même pas dans la grille des salaires et ils sont méconnus de tous. On fait donc dans la gymnastique pour offrir aux diplômés 2 une inscription en TS via les passerelles.

Maintenant, avec le nouveau cursus que nous avons proposé et qui est accepté par le gouvernement, soit trois années d’études après le moyen comme le bac et après il y aura un Brevet de l’enseignement supérieur qui sanctionnera le Brevet de formation professionnelle supérieur. D’ailleurs, cette semaine, il y aura du nouveau sur cette question. Pour être clair, il s’agira de l’équivalent du bac et de la licence, mais qui s’appelleront autrement.

- Pour ce qui est de l’encadrement, la FP n’attire pas les compétences ni les diplômés par manque de valorisation. Qu’est-ce qui est prévu pour cela ?

C’est en train d’évoluer. Il est prévu cette année de recruter des formateurs de niveau supérieur. Ensuite, il y a la possibilité de recrutement pour les centres de formation spécialisés, où la barre des exigences est très haute. Et des candidats, il y en a. Beaucoup d’ingénieurs et de magistères se proposent aux postes. Par ailleurs, nous avons un institut, celui de Birkhadem, qui est dédié exclusivement à la formation des formateurs.

Après les exigences académiques, le formateur doit faire une année de formation pédagogique dans cet institut. Tous les formateurs doivent suivre des formations statutaires toutes les quatre années. Réellement, on met le paquet sur la formation des formateurs, en plus des formations dispensées lors de l’acquisition de nouveaux matériels ou celles qui entrent dans le cadre de la collaboration ou de coopération avec nos partenaires.

- Le secteur privé de la formation a-t-il apporté une plus-value ?

Je le considère comme un secteur complémentaire de ce que nous sommes en train de faire. Mais sincèrement, il ne répond pas à ce que nous aurions aimé. Il y a 500 établissements privés de formation, qui accueillent moins de 17 000 stagiaires, c’est tout dire. En plus, 90% de ces établissements sont installés dans les chefs-lieux de wilaya.

Les formations qu’ils dispensent ont trait à l’informatique, au secrétariat ou à la gestion…je veux bien que le privé se développe, mais dès qu’il s’agit d’investissement lourd en équipements et autres, il n’y a personne. Cela dit, il y a des exceptions. Comme à Bordj Bou Arréridj, où j’ai vu quelqu’un qui forme dans la conduite des engins ou ceux qui font dans le montage des plaques photovoltaïques.

- Dans les wilayas du Sud et malgré les résultats importants des élèves en mathématiques, ces régions souffrent du manque d’établissements de formation dans ce domaine…

Notre stratégie dans le Sud et ailleurs, prend en compte l’évolution des technologies. Le numérique s’impose, la digitalisation de l’économie est mondiale. Il faut qu’on se prépare dans ce domaine qui n’exige pas de grands diplômes supérieurs. On parle d’ailleurs de la déqualification, c’est-à-dire que le numérique va imposer de nouveaux métiers mais au niveau des moyens d’encadrement. C’est le rôle de notre ministère et pas celui de l’enseignement supérieur. Il a cette responsabilité de se préparer à ce boom.

 

Zouheir Aït Mouhoub
 
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