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Enseignants-chercheurs : La démotivation

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le 04.01.17 | 10h00 Réagissez

Ils s’y engagent généralement par amour du métier et souvent aussi par les possibilités d’émancipation qu’il offre. Mais l’enseignement aujourd’hui est loin d’être une sinécure.

Pris entre la mauvaise gestion des établissements, la précarité de l’emploi et des rémunérations et la charge de travail comprise dans l’acte pédagogique et de recherche, l’enseignant chercheur est au bord du burn-out. Victime, il devient souvent à son tour bourreau faisant endosser sa frustration à ses disciples.

Stress, frustration et démotivation. La vie de l’enseignant universitaire vaut bien celle de leurs disciples. Malgré le prestige du métier et tous les rêves qu’il charrie — statut social, émancipation, recherche, rapports sociaux, possibilité d’évolution de carrière, flexibilité des horaires…

— l’enseignement, comme beaucoup d’autres métiers, perd ses lettres de noblesse. Après quelques années d’espoir et de léger mieux dus à la révision du statut de l’enseignant-chercheur en 2008, accordant une augmentation substantielle des rémunérations, le malaise se réinstalle lourdement.

Le professeur est écrasé surtout par les difficiles conditions socioéconomiques. Rappelons que malgré ce qui se dit sur les salaires des enseignants, il faut savoir que 70% d’entre eux touchent moins de 50 000 DA par mois. Mais au-delà de cet aspect mercantile, qui reste d’une importance stratégique pour le bien-être de ces formateurs, une infinité de problématiques s’amoncelle pour offrir un quotidien des plus harassant impactant fortement sur celui des apprenants.

«Rien n’a été réglé. J’enseigne depuis 30 ans dans une université algérienne et je constate que les maux s’amoncellent et se compliquent. Les constats faits il y a une vingtaine d’années sont encore d’actualité. Ils empirent même», dénonce un professeur.

Justement, en guise de constat et comme les situations ne semblent pas évoluer, l’étude sociologique menée en 2003, intitulée «Attitude et pratiques professionnelles des enseignants universitaires algériens», reste d’actualité. Dans ce travail, le professeur Mohamed Ghalamallah (chargé de cours au département de sociologie Alger 2, chercheur associé au Créad) écrit : «Le discours des universitaires de notre échantillon relève le désordre institutionnel et pédagogique de l’université, la dégradation de leurs conditions de vie et de travail, expression d’un statut social et professionnel dévalorisé. Nos sujets s’indignent du peu de considération que les pouvoirs publics confèrent à une institution qui a la mission majeure de former l’élite de la nation. Ils vivent leur métier dans la perplexité, avec un profond sentiment de frustration.

Le terme ‘clochardisation’, repris dans quelques réponses au questionnaire, revient tous les jours dans les discussions spontanées des enseignants, comme un leitmotiv pour qualifier la profession universitaire. C’est le vocable qui nous semble symboliser le mieux les misères des conditions de vie et de travail décrites par les enseignants.» Lourd réquisitoire qui reste malheureusement, malgré les nouvelles opportunités offertes aux enseignants en termes d’évolution de carrière ou de possibilité de stages et de mobilité permis par le système LMD, une triste réalité.

Ballottage

Très perspicace dans ses conclusions et extrêmement précis dans ses descriptions, le Pr Ghalamallah explique que ces conditions de travail et de vie «imprègnent plus complètement la manière générale d’être de certains personnages qui se singularisent par leur comportement d’autodévalorisation et de dépréciation de soi ainsi que de leur activité professionnelle ; ces enseignants s’illustrent par une tenue vestimentaire visiblement négligée, un manque d’hygiène corporelle, leur façon relâchée de s’exprimer ainsi que par le désintérêt manifesté pour leur travail (retards et absences répétés, enseignements improvisés, notation laxiste des étudiants...).

D’autre enseignants, tout aussi marqués par leur situation professionnelle, se distinguent, par réaction, par l’excès inverse d’une présentation de soi très soignée qui détonne avec le milieu de travail, ainsi qu’un comportement distant, voire hautain avec les collègues». Ces aspects physiques étant une conséquence quasi directe de la frustration et de la démotivation de ces travailleurs.

Un peu plus loin, le sociologue insiste : «L’universitaire se sent abandonné dans son isolement par une institution censée le soutenir dans ses activités et veiller à la valorisation de ses compétences. La rareté des échanges entre enseignants et l’absence de système de récompenses et de sanctions susceptibles d’encourager les plus performants et de dissuader les plus négligents donne lieu à un milieu anomique, incitant au moindre effort et où chacun adopte les normes qui lui conviennent.». Il relativise toutefois en disant que rares sont les enseignants qui cèdent au découragement.

Ballottés entre leurs activités de recherche et celles pédagogiques, les enseignants souffrent également d’un manque de communication flagrant que ce soit avec les étudiants, l’administration et, ce qui est encore plus marquant, entre eux. «Malgré les rapports cordiaux entre collègues, le milieu de travail se caractérise essentiellement par l’individualisme, le chacun pour soi. Les enseignants se plaignent de la rareté des échanges entre eux sur les plans pédagogique et scientifique », signale l’étude.

Triste constat

Ce manque là, aussi important soit-il, relève encore plus les conditions précaires du travail et l’incertitude quant à l’avenir que rencontrent ces enseignants pour faire face à un stress quotidien des plus lourds. « 24% des sujets de notre échantillon disent ne pas éprouver de stress ou du moins rarement ; par contre, 58% répondent être de temps en temps sujets au stress et 18% assez souvent ou souvent. Pour 55% des enseignants (22 sur 40) le stress se traduit par des symptômes physiques.

C’est la fatigue parfois qualifiée de ‘physique’ qui est le plus souvent citée (12 fois) ; elle est suivie par ‘l’énervement’ (cité 10 fois), ‘l’angoisse’ ainsi que la ‘migraine’ (citées 4 fois chacune) et la ‘tension sanguine’ (citée 3 fois) ; divers autres symptômes sont mentionnés une seule fois : ‘dégoût’, ‘anémie’, ‘insomnie’, ‘tachycardie’,  ‘fourmillements’, ‘gorge nouée’», dévoile le Pr Ghlamallah.

Dans le volet consacré à l’absence d’éthique universitaire, le rédacteur de l’étude relève que «quasi unanimement» les enseignants de l’échantillon «déplorent une situation de violation permanente des règles de l’éthique universitaire». Il cite dans ce cas les interventions de quelques sondés qui mettent en avant les atteintes aux valeurs proprement académiques caractéristiques de l’esprit scientifique (amour de la science, probité intellectuelle, objectivité, esprit critique, etc.) ; l’absence de conscience professionnelle (absentéisme, irresponsabilité ; négligence) ; et la corruption ordinaire (passe-droit, pot de vin, piston).

Triste constat qui continue de gangrener le monde universitaire. Ainsi donc, l’enseignant, qui reste la cheville ouvrière et l’élément central de l’enseignement supérieur, s’il souffre de manque de considération et de motivation, pêche également par celui du don de soi. Mal formé, parfois pas formé du tout que ce soit en termes de communication ou de pédagogie, il répercute son arrogance ou son complexe sur des étudiants qui, au final, sont les premières victimes de cette défaillance.

Samir Azzoug
 
 
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