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Extraits : du livre de Saïd Bouterfa

Yennayer ou le symbolisme de Janus

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le 13.01.18 | 12h00 Réagissez

Héritage d’un passé séculaire, Yennayer, incontestablement d’origine païenne, était tout particulièrement célébré par les «paganus» ou paysans, et ce, depuis la plus haute Antiquité, en relation avec les rites agraires, très pratiqués dans tout le pourtour méditerranéen.

Yennayer en langue amazighe, ou Yannâayer, en arabe, correspond au mois de janvier latin, «Anuarius mensis», mois de janvier, qui tire son nom de Janus (l›anuarius), à la fois dieu et gardien des portes, qui a donné son nom au mois de janvier, qui est le premier mois de l’année, celui par lequel elle s’ouvre, à partir du solstice d’hiver. Les portes solsticiales donnant accès aux deux moitiés, ascendante et descendante, du cycle zodiacal.

On fait généralement remonter son origine à la culture indo-européenne. Vouloir limiter Yennayer au seul espace maghrébin, voire méditerranéen, ne peut que confirmer l’étroitesse de vue de certaines démonstrations. Ainsi, nous le voyons, ce rite apparemment limité, devient le signe caractéristique d’un patrimoine commun, si l’on se réfère aux rites consacrant les renouvellements, les rites de passages ainsi que les changements de cycles, nous constatons une unité profonde de pensée, au sein de communautés partageant le même patrimoine culturel.

En saisissant le lien étroit qui unissait l’homme à la terre et la nécessité impérieuse de se la concilier pour se la rendre favorable, on se rend compte à présent de toute la portée des rites d’accompagnements, solidaires de la dimension agricole, dimension à son tour profondément associée aux cycles annuels, en rapport intime avec la terre et sa régénérescence.

Car les labours se font en automne, beaucoup de céréales sont semées avant l’hiver, les céréales semées en automne doivent être bien levées avant le début des grands froids pour mieux résister à ceux-ci. Mais, malgré la rigueur du climat, même sous la neige, la vie du sol et des végétaux se ralentit, mais ne s’arrête pas réellement, car elle prépare déjà, le renouveau du printemps.

Sur le plan symbolique et rituel, l’hiver, qui est la saison qui porte virtuellement en-elle le renouveau à venir, était pour les anciens, contrairement à ce que l’on croit généralement, une saison propice pour les rites agraires. Déjà, pour l’homme primitif, la vie végétale, l’agriculture, n’est pas une simple technique profane, elle fait partie d’un même ensemble sacralisé.

Cette solidarité des sociétés agraires avec des cycles temporels fermés explique nombre de cérémonies en liaison avec l’expulsion de «l’année vieille» et l’arrivée de la «nouvelle année», avec l’expulsion des «maux» et la régénération des «pouvoirs», cérémonies que l’on rencontre un peu partout en symbiose avec les rites agraires. Les rythmes cosmiques précisent à présent leur cohérence et augmentent leur efficience.

Une certaine conception optimiste de l’existence commence à se faire jour à la suite de ce long commerce avec la glèbe et les saisons, la mort s’avère n’être plus qu’un changement provisoire dans la manière d’être, l’hiver n’est jamais définitif, car il est suivi d’une régénération totale de la nature , d’une manifestation de formes nouvelles et infinies de la vie. Ces arguments, d’ailleurs, ne manquent pas de pertinence, car le fait de restituer par des offrandes, à la terre ou aux hommes, une part de la récolte, garantissait pour ainsi dire, l’avenir agraire et la cohésion du groupe.

Janus était aussi à Rome le Dieu des commencements, et cette conception n’était ni moins populaire ni moins importante que la précédente. Au début de chaque jour, il était invoqué comme le Dieu du matin : Matutinus pater, le premier jour de chaque mois, «les Kalendes, lui étaient spécialement consacrées ; et, comme elles l’étaient aussi à Junon, Janus était, dans ce cas spécial, surnommé Junonius, enfin le premier mois de l’année solaire, le mois pendant lequel les jours recommencent à grandir portait le nom de Janus, januarius. Les Kalendes de janvier étaient parmi les fêtes les plus populaires de Rome, il n’était personne qui ne les célébrât. Plusieurs documents prouvent que Janus passait, aux yeux des Romains, pour présider au retour de l’année, au nouvel an. (…)

Le cosmopolitisme et l’œcuménisme de la tradition méditerranéenne, ses échanges plusieurs fois millénaires, nous laisseraient plutôt penser à un personnage mythologique que pourrait revendiquer de nombreux peuples, en l’absence de frontières géographiques, ethniques et confessionnelles clairement établies. Caractéristique principale de l’Antiquité, comme il serait d’ailleurs laborieux, d’énumérer les cultes, les divinités, les rites, que se partageaient ce vaste ensemble où se sont rencontrées les cultures palestino-égéenne, égyptienne, babylonienne, assyrienne, hellénique, romaine, libyque et punique.

Dans de nombreux foyers, au moment d’enlever les assiettes, la maîtresse de maison interroge ceux qui ont mangé pour savoir s’ils n’ont plus faim. Oui ! doivent-ils répondre en chœur, puis elle dit la formule suivante ! «Soyez toujours rassasiés, que la faim n’entre pas dans cette maison». A Miliana, au pied de la montagne du Zakkar, il est recommandé de beaucoup manger à ce repas afin de pouvoir satisfaire sa faim le reste de l’année : les enfants en particulier doivent manger à satiété des fruits secs, noisettes, dattes et figues. S’ils n’en mangeaient pas, «l'adjouzet ennayer» - la vieille de janvier - viendrait leur ouvrir le ventre pour le remplir de paille, de foin et de son.

Ce qui est une façon symbolique de dire que si l’on ne mange pas des aliments de choix cette nuit de présage, on risque de devoir faire maigre chère l’année durant. A l’inverse, dans la région de Boussemghoun, les mères de famille disent à leurs enfants de ne pas trop manger (afin de leur éviter une indigestion), «car sinon El-Ghoûla», l’ogresse cette fois et non plus Yadjouza, qui rend visite aux enfants trop gourmands «risque de venir vous manger».

Ailleurs, dans certaines régions du Maghreb, nous avons droit à «Am’mi Yennayer», qui est représenté sous la forme d›un vieillard à longue barbe blanche, qui vient en ce début d›année, instaurer la paix et le bonheur et bénir chaque foyer, mais gare à celui qui lui réserve un mauvais accueil, dans ce cas la saison risque d’être mauvaise. «On n’éconduit jamais, à Tlemcen, un mendiant le jour d’Ennâyer».
On raconte qu’un jour Ennâyer vint, en personne, sous les traits d’une vieille femme, demander l’aumône à une porte. La maîtresse de la maison était occupée à ce moment à faire des crêpes.

Elle sortit, tenant à la main la broche qui lui servait à retirer les crêpes et en menaça la mendiante. Ennâyer s’enfuit. Mais, comme s’il avait emporté avec lui toute prospérité, pendant l’année entière, la faim se fit sentir dans cette maison. Et la malheureuse femme vint conter l’histoire à ses amies. «Mais, c’était sûrement Ennâyer, dirent-elles, quand il reviendra, traite-le généreusement». La vieille revint à l›Ennâyer suivant, fut bien reçue et le bien-être rentra à la maison.

Yennayer, annonciateur du nouvel an du calendrier agraire, rythmait la vie des populations paysannes. Il consacrait le passage d’un cycle, à un autre plus clément, plus porteur d’espérances, car faisant suite aux labours et aux semailles d’automne, annonciateur des grands froids, synonyme de famine, de maladies ou de catastrophes naturelles.

Période de l’année très critique pour les cultures, seule source de subsistance pour la communauté. Yennayer était intimement lié au caractère agraire des sociétés maghrébines. C’est afin de conjurer le mauvais sort que nos ancêtres s’adonnaient à des rites pleins de symboles. Leurs portées est la même, quelle que soit la nature de ce rituel : avoir en conscience la sacralité de la nature, communier avec elle, posséder de manière innée, le respect de ses équilibres.

Pressentir, avoir la perspicacité de l’offrande et du don, pour pouvoir recommencer à exister, à voir le jour, à renaître, à échapper chaque fois un peu plus à la mort. Mais aussi prendre conscience de sa fragilité, de sa dépendance, ont toujours été des attitudes dignes, humbles et foncièrement humaines.
 

Saïd Bouterfa

Né à Paris en 1953, Saïd Bouterfa est auteur, chercheur et photographe. Il est diplômé en conservation et restauration de manuscrits.

Il a présenté de nombreuses expositions de photographies et publié de nombreux ouvrages, dont le beau livre  Ahellil ou les louanges du Gourara (2006) aux éditions Colorset et un essai consacré aux Manuscrits du Touat paru aux éditions Barzakh en 2005.

Les extraits que nous reproduisons ci-dessus sont tirés d’un essai  intitulé Yennayer ou le symbolisme de Janus, paru en 2001 aux éditions Musk. Bouterfa y développe une réflexion sur les symboliques possibles de cette célébration agraire.

Survolant différents aspects (historique, astronomique, agraire…) présentés de manière didactique, il propose aussi et surtout sa propre lecture axée sur la figure de Janus.

Cette divinité du passage et des portes chez les Romains (qui donne son nom à Januarius/Yennayer) relève, selon Bouterfa, d’un large substrat mythologique qui s’étend sur tout le bassin méditerranéen et au-delà. Partant de Yennayer, Bouterfa prolonge les parallèles jusqu’à Halloween et Norouz !

C’est dans cette très large perspective de mythologies universelles, inspirée notamment des travaux de Mircea Eliade, que nous installe l’auteur. Il ne néglige pas pour autant le riche éventail des rites liés à Yennayer. Des rites inventés (et sans cesse réinventés!) par le génie populaire. 

 
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