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Patrimoine. Quel avenir pour nos musées ?

Valeurs et visions

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le 19.01.13 | 10h00 Réagissez

Nous ne disposons d’aucune statistique en la matière, mais les témoignages attestent que peu d’Algériens ont eu accès au musée durant la période coloniale.

Inconnu dans la culture précoloniale, le musée était un lieu étrange et étranger où se rendait surtout une élite européenne. Sa conception architecturale, son emplacement, voire son atmosphère, répondaient aux canons d’une culture qui excluait tous les défavorisés et, à plus forte raison, les Algériens. D’ailleurs, pourquoi se rendre dans un endroit dont on ignore le rôle, l’apport et la finalité ?

A l’indépendance, l’Algérie a hérité d’une demi-douzaine de musées. La tentative de les dépouiller de leurs collections a entraîné un premier élan d’intérêt à leur égard. L’histoire du Musée national des Beaux-arts d’Alger est emblématique. Créé en 1930, ce magnifique édifice a fait partie du dispositif de célébration du Centenaire de la colonisation. Doté de collections prestigieuses, d’une architecture solennelle, il avait été plastiqué par l’OAS dans sa vaste opération dite de la «terre brûlée». Prenant prétexte de cet attentat, environ 300 de ses œuvres ont été transférées au musée du Louvre de Paris. Les protestations du gouvernement algérien, la mobilisation internationale et l’action de Jean de Maisonseul, nommé conservateur par le ministère algérien de l’Education nationale (assurant la mission culturelle), permirent la restitution, en 1968, des œuvres exfiltrées.

Mais, passé cet épisode, les musées sont généralement retombés dans l’oubli des pouvoirs publics qui avaient d’autres priorités et une société en grande partie privée de culture muséale. Seuls les conservateurs et leurs équipes ont assuré, tant bien que mal, la préservation de ces institutions, confrontés à des contraintes administratives pénibles. Pour l’anecdote, dans les années 70’ et 80’, l’achat d’une simple ampoule électrique était sujette à des autorisations ! L’absence de moyens et de crédits, mais aussi de formation aux techniques de conservation et de restauration, a entraîné une dégradation des bâtiments et des collections, en dépit des appels lancés par les professionnels et de leurs efforts.

Par la suite, les musées ont sévèrement pâti de la crise économique du milieu des années 80’ qui avait réduit de manière drastique les budgets culturels. Durant la décennie noire, période d’extrême insécurité, ce furent encore les hommes et les femmes des musées, des conservateurs aux gardiens, qui ont assuré la sauvegarde des musées et de leurs collections. Certains ont déployé des trésors d’ingéniosité pour cacher les œuvres les plus remarquables dans des lieux plus discrets que les salles d’exposition. A partir des années 2000, le regain d’intérêt pour la culture a permis une reprise de l’activité muséale, beaucoup moins marquée cependant que celle des expressions artistiques.

Des travaux de réfection et de réaménagement des édifices ont été entrepris, souvent d’urgence. Des budgets plus élevés ont été consentis, bien que demeurant insuffisants. Quelques actions de formation et opérations de restauration ont été menées. Contrairement à ce qui a été affirmé, une augmentation de la fréquentation a été observée, bien que, là encore, à part pour quelques musées qui ont publié des chiffres parcellaires relatifs à des expositions ou des saisons, on ne dispose pas de statistiques globales.

Au final, si des améliorations ont pu être relevées, elles sont restées peu perceptibles du fait de l’immensité du retard accumulé. Au sein de la société, la fréquentation des musées ne s’est pas encore inscrite dans les comportements culturels. Le déficit de communication est patent puisque de grandes expositions, parfois de haute qualité, ne disposent pas d’un investissement conséquent pour leur visibilité. En Europe, la publicité peut atteindre jusqu’à 30% du budget d’une grande exposition, l’effort consenti étant couvert par les recettes d’entrées et même la crise actuelle ne semble pas avoir affecté la demande. Les musées algériens demeurent bien loin d’un tel cas de figure, d’autant que leur désaffection depuis l’indépendance pousse à la gratuité ou la quasi-gratuité des entrées conçue comme une sollicitation à la visite.

De plus, la question de la communication, pourtant cruciale, apparaît comme secondaire par rapport à celle de l’éducation muséale qui, ailleurs, est portée par l’institution scolaire et les grands médias. Dans les pays où le musée a de l’importance, la présence du patrimoine, des sites et des musées est complètement intégrée dans les programmes éducatifs et s’appuie sur des pratiques pédagogiques diverses et, notamment, les visites collectives. Là aussi on a constaté un léger frémissement des établissements scolaires en Algérie. Mais il relève surtout de la bonne volonté de directeurs ou proviseurs, du dévouement de quelques enseignants et parents d’élèves. Il ne s’agit donc pas d’une pratique générale et structurée. De même, la télévision nationale s’efforce bien timidement de contribuer à la visibilité du monde muséal. Canal Algérie avait lancé un moment une émission consacrée au patrimoine. Mais le musée apparaît rarement dans les journaux télévisés et, quand c’est le cas, il est presque toujours associé à l’agenda gouvernemental. Si une exposition de musée ne bénéficie pas du haut patronage du chef de l’Etat, si elle n’offre pas l’actualité d’un vernissage officiel, elle a moins de chance d’être traitée. Et, passé le moment inaugural, on n’y revient pas.  

Ce déficit d’environnement résulte aussi de l’absence d’une action synergique entre les départements ministériels (Culture, Education nationale, Tourisme, Jeunesse, etc.) et entre les différents partenaires économiques et territoriaux qui, ailleurs, unissent leurs efforts pour faire du musée un centre d’intérêt et un levier socioculturel communs. Le musée algérien se trouve isolé dans le champ social et institutionnel, souvent parce que chez de nombreux responsables prédomine une vision bureaucratique verticale et ultra-sectorisée, considérant que ces lieux dépendent du ministère de la Culture et qu’il appartient à ce dernier, et seulement à ce dernier, de s’en occuper. Cette vision est d’ailleurs dommageable au-delà du champ culturel.  

L’autre déficit consiste dans le retard pris par les musées algériens par rapport à la formidable évolution que la muséologie et de la muséographie ont connue dans le monde ces dernières décennies. Une véritable révolution mondiale s’est opérée : conceptuelle, technique, pratique, etc. Le musée classique rend l’âme. Ce n’est plus ce lieu morne où des objets croupissent dans une immuable présentation. On fait appel aux innovations de la scénographie, aux nouvelles technologies de communication, aux sites interactifs offrant des visites virtuelles. On multiplie les événements, on bouscule les agencements. Ce n’est plus un lieu muet non plus puisqu’il se manifeste dans le champ médiatique, se rend visible, interpelle la curiosité publique, développe sa capacité de séduire et d’étonner. A ces nouvelles tendances, correspondent des avancées dans la gestion, avec de larges autonomies administratives et financières qui libèrent l’initiative sur la base de contrats d’objectifs et d’un contrôle a posteriori. Le management et le marketing se sont établis dans les musées modernes. De nouvelles techniques de conservation et de restauration ont été mises au point.

Dans ce sens, l’organisation par l’ARPC (Agence nationale de réalisation des grands projets culturels) du récent colloque international «Conception muséale et expériences muséographiques et muséologiques» (Hôtel Hilton, Alger, 13 et 14 janvier 2013) a exprimé cette problématique d’ensemble et permis de mesurer le chemin qu’il reste à parcourir. Pour le directeur général de l’ARPC, Abdelhalim Seray, l’objectif était d’actualiser la vision du musée et les connaissances sur ses différentes dimensions conceptuelles, organisationnelles et techniques et de déboucher sur des idées et des orientations. La ministre de la Culture a, pour sa part, parlé de «reformuler la politique de nos musées», esquissant une action d’envergure et de long terme qui nécessite un énorme effort de formation, d’équipement et de transferts de technologies, associées à des savoir-faire ainsi que des conceptions contemporaines dans l’architecture des nouveaux musées. Bref, le musée algérien est appelé à rejoindre ce mouvement ou se résoudre à vivoter comme une œuvre poussiéreuse au fond d’une vitrine.

 

 

Un futur réseau muséal :

Il a fallu attendre 2007 pour que le nombre de musées qui était resté inchangé depuis l’indépendance commence à s’accroître avec la création du Musée national d’art moderne et contemporain, du Musée de la miniature, de l’enluminure et de la calligraphie et du Musée maritime, tous situés dans la capitale, notamment du fait qu’ils ont été lancés dans le cadre de l’événement «Alger 2007, capitale de la culture arabe».

On compte aussi un projet de Musée de l’Afrique attribué à l’Algérie par la Conférence des ministres africains de la culture de 2006. Ce premier élan va connaître un essor marqué avec le projet, annoncé par la ministre de la Culture, Khalida Toumi, de la création de 90 musées de divers types d’ici 2018. Il s’agit de parvenir à la constitution d’un véritable réseau muséal, mieux réparti sur le territoire national (7 musées nationaux sur 12 sont à Alger) et répondant à des contenus jusque-là négligés ou inexistants.

Il est prévu ainsi plusieurs nouveaux musées nationaux : ceux du tapis ; de la musique traditionnelle et des instruments de musique ; de la numismatique ; de l’habit traditionnel ; du patrimoine culinaire ; de la mosaïque ainsi que du Musée d’art moderne d’Oran qui occupera l’ancien édifice des Galeries algériennes. De même, sont projetés 20 musées régionaux (Annaba, Batna, Béchar, Djelfa, El Oued, Ghardaïa, Guelma, Khenchela, Médéa, Naâma, Oum El Bouaghi, Saïda, Skikda, Souk Ahras, Tébessa, Tiaret, Tizi-Ouzou, Tlemcen) dont deux à Constantine.

Plusieurs de ces musées seront sans doute en grande partie achalandés par les réserves des musées actuels. Par exemple, le futur musée national de la numismatique pourra disposer de très importantes collections de monnaies non exposées.

Petit lexique des musées :

Le mot «musée» vient du grec, «museion», qui renvoie aux Muses, divinités des arts. Le premier musée connu de l’histoire a été créé en 280 av. J-C. par Ptolémée 1er Soter, fondateur de la dynastie grecque des Lagides en Egypte. C’était à la fois un sanctuaire et un centre intellectuel. Aujourd’hui, selon les statuts de l’ICOM (comité international des musées), adoptés en 2007 : «Un musée est une institution permanente sans but lucratif au service de la société et de son développement ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d'études, d'éducation et de délectation».

On désigne par l’adjectif «muséal» tout ce qui est relatif, de manière générale, aux musées et à leur univers. La «muséologie» est une activité de recherche intellectuelle qui étudie la gestion des musées, la conservation et la mise en valeur des objets, des œuvres ou des collections, l’animation et la médiation culturelle, etc. Elle s’interroge aussi sur l’évolution des musées et leurs tendances, les comportements et besoins des publics, etc. On dit que la muséologie est une méta-discipline, car elle s’appuie sur plusieurs domaines : histoire de l’art, philosophie, management, économie, sociologie, communication…    

La «muséographie» comprend toutes les activités conceptuelles et techniques entrant dans l’organisation pratique des expositions : objectifs, contenus, publics ciblés, conditions de conservation, définition des parcours… Le muséographe arrête le programme muséographique et le confie à un «scénographe» pour le mettre en œuvre, un peu comme dans le rapport, au cinéma, entre un scénariste et un metteur en scène.  
 

 
 
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