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Réflexion . Approche de la littérature algérienne

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le 31.03.18 | 12h00 Réagissez

 
	«Here and there» (2017) de  Djabellah Jamel Bellakh
«Here and there» (2017) de  Djabellah Jamel Bellakh

L’état de la littérature est un fidèle reflet de l’état de notre société. La force de la parole écrite y est un signe, variable mais toujours pertinent, de sa cohésion et de sa vitalité. L’écrit y cristallise pensée, opinions, positions, de façon plus ou moins directe, plus ou moins solennelle.

Quelles que soient la nature, la forme, l’ambition ou les circonstances de l’écrit, il aura une résonance profonde dans la société car il touche, à la fois, le banal et l’intime, le commun et le sublime, l’évident et l’indicible, le conscient et l’inconscient, le trivial et le sacré.

Dans l’échelle des valeurs prévalant aujourd’hui, qui place les écrits religieux et administratifs au sommet, et l’écrit scientifique et la littérature beaucoup plus bas, l’écrit, dans ses diverses expressions, agit néanmoins comme un archet infaillible sur toutes et chacune des cordes de l’âme, de la conscience, de l’esprit des Algériens, dont on dit pourtant encore souvent qu’ils appartiennent à une tradition orale de la culture, en ignorant le fait qu’une telle tradition est dotée de règles et de codes que la société algérienne ne possède pas.

En effet, la prédominance pratique d’une oralité liée à l’analphabétisme réel ou formel, ne peut être considérée comme le signe univoque de la prédominance d’une «tradition orale» dans la société.

Une telle appréciation s’appuie sur les caractéristiques d’une époque historique récente, celle de la colonisation française (1830-1962) qui a détruit les institutions fondamentales et les chaînes de transmission du savoir en détruisant les écoles, les bibliothèques, les manuscrits et les archives pendant la guerre de conquête coloniale, et qui, une fois le pouvoir colonial installé, a interdit l’enseignement en langue arabe et n’a que tardivement permis l’accès à l’école française à une infime minorité de la population algérienne.

Dans ces conditions, la résistance et l’expression culturelles, les mémoires, les récits des gloires passées et des malheurs présents, les espoirs et les rêves d’avenir, ont dû passer principalement par la religion, par la poésie populaire, par la transmission orale des histoires et des mythes familiaux ou régionaux.

La population algérienne vivant -ou survivant- sous le joug colonial et ses politiques de dépossession, de dépersonnalisation et de dévalorisation de la culture autochtone, a été systématiquement privée des moyens de créer et d’accumuler, par l’écrit, les savoirs nécessaires à l’évolution de toute société.

Lorsque la société algérienne commence à s’éveiller aux espoirs et aux nécessités de la lutte anticoloniale (dans les années 1920 et 1930), elle le fait dans des conditions où le tissu social et culturel ancien est déchiqueté et donc dans un contexte de mutation d’une société algérienne dorénavant façonnée par le régime colonial dominant, un régime qui incarne non seulement la puissance et la domination subies, mais aussi la «modernité».

Les Algériens empruntent alors, et ce, pour tenter de s’émanciper de leur condition de colonisés, des idées et des techniques de la modernité. D’abord dans l’imitation, et puis, progressivement, dans une démarche contestataire et critique, ils créent des journaux, écrivent des livres, fondent des partis politiques et des associations culturelles.

Ce mouvement de renaissance de la société se fait essentiellement par l’usage parallèle de la langue arabe et de la langue française, et cela dessine un nouveau clivage entre des élites arabophones (qu’on pourra avoir tendance à qualifier généralement et abusivement de traditionalistes ou de conservatrices) et des élites francophones que, tout aussi généralement et abusivement, on assimilera à une idéologie «moderniste».
 

En fait, ces élites participent de la même volonté d’émancipation de la condition coloniale, mais, il est vrai, en charriant des conceptions politiques, sociales et culturelles sensiblement différentes, au point que ces différences persistent, d’une façon ou d’une autre, bien après l’indépendance du pays, jusqu’à nos jours.

Jusqu’à l’indépendance, les écrivains se comptaient en très petit nombre, littéralement, ils sont quelques individus, donc sans impact direct sur leur société. Ils publient en dehors de l’Algérie, où leur «lectorat», noyé dans la masse de la population algérienne illettrée, est quasiment inexistant. Mais, portés par le souffle puissant de la Révolution algérienne, certains, à l’instar de Kateb Yacine (1929-1989), l’auteur du sublime roman/poème Nedjma, ou bien du poète, Moufdi Zakaria, (1908-1977), auteur des paroles de l’hymne national, produiront des œuvres majeures qui participent effectivement à la naissance de l’Algérie en tant qu’Etat-nation.

La Guerre de Libération nationale est le moment de la première cristallisation d’une «littérature algérienne». Dans les années 1960, les Algériens et les étrangers découvrent Mohammed Dib (1920-2003), Mouloud Feraoun (1913-1962), Mouloud Mammeri (1917-1989). Ils découvrent aussi Assia Djebar (1936-2015), qui deviendra l’auteure d’une œuvre importante et qui sera élue à l’Académie française en 2005.

Mais, malgré l’indépendance du pays, les écrivains, et plus largement les intellectuels, ne sortiront pas des marges où ils sont confinés. Les efforts importants de l’Algérie indépendante en faveur de la scolarisation de millions d’enfants, garçons et filles, permettent certes de faire reculer l’analphabétisme, mais ne produisent pas les résultats espérés en termes de développement. La mauvaise qualité de l’enseignement ne permet pas de produire, parmi les millions de jeunes Algériens qui vont à l’école et à l’université, des élites intellectuelles capables d’appréhender de façon efficace les problèmes de leur temps et de s’investir dans la construction de l’avenir.

La conception de la culture qui prévaut dans l’Etat est une conception hybride, qui associe une aspiration indéfinie à la modernité et un «retour» à une tradition fantasmée, puisqu’en réalité détruite par le régime colonial. L’aspiration à la modernité des gouvernants est moins l’expression d’une volonté de transformer en profondeur la société, que la tentative de réparer le tissu social endommagé par la colonisation et la guerre en permettant à la population algérienne, et notamment ses millions de défavorisés, l’accès aux bienfaits immédiats de la libération, c’est-à-dire, à cette époque, l’emploi, l’éducation et la santé.

Le «retour» à la tradition est présent, par défaut, dans cette conception, par l’absence d’un projet positif de modernisation de la société et, concomitamment, par la propagation de méthodes et de contenus archaïques et rétrogrades dans l’éducation et la culture ; on se contentera de prendre de la «modernité» ses productions matérielles ainsi que certaines de ses sources scientifiques, sans que, par exemple, les sciences exactes entraînent avec elles les sciences sociales, la philosophie et la littérature, pour former la base cohérente de la formation intellectuelle des élites, des enseignants et de la population.

Dès les années 1980, cette conception hybride de la culture s’avère impuissante à donner sens, substance et prolongement au mouvement de Libération nationale, et puis à faire face aux archaïsmes ressurgis des tréfonds de la société et aux influences extérieures conservatrices et rétrogrades, et à leur conjonction.

Les intellectuels, les écrivains, les poètes, les artistes n’ont jamais pu élargir suffisamment les marges de leur existence. Ils ne constituent ni groupes, ni écoles, ni mouvements d’opinion, ni force significative d’influence esthétique, morale ou politique. Ils demeurent des individus, créateurs artisanaux, idéalistes, solitaires, s’escrimant, ou bien s’accommodant avec des réalités mouvantes, contradictoires, et des forces sociales et politiques de plus en plus allergiques à l’idéal de liberté que portent, à un degré ou un autre, les artistes, les écrivains, les intellectuels.

De surcroît, la fracture linguistique entre «francophones» et «arabophones», avec ses effets négatifs durables et profonds sur la constitution d’un champ littéraire national, favorise la continuation de la domination étrangère sur la littérature algérienne. La validation des œuvres produites par des écrivains algériens continue, pour l’essentiel, de se faire à Paris, pour les francophones, et à Beyrouth, pour les arabophones.

Et récemment, dans les années 1990, en plus des obstacles «structurels» qui empêchent l’émergence d’un champ littéraire algérien suffisamment dynamique pour être utile à la société, la violence de la «décennie rouge» qui s’est abattue sur l’ensemble de la société et de ses élites, a eu et continue d’avoir des effets désastreux sur la capacité des Algériens à prendre confiance en eux et en l’avenir. Parmi d’autres martyrs, les assassinats de l’écrivain Tahar Djaout (1954-1993), du dramaturge Abdelkader Alloula (1939-1994), du poète Youcef Sebti (1943-1993) sont, parmi d’autres, emblématiques du prix extrême qu’on continué à payer les Algériens pour leur liberté.

Le côté sombre de la réalité actuelle est que, pour une population de plus de quarante millions d’Algériens, les écrivains sont très peu nombreux, les critiques littéraires pratiquement inexistants, les éditeurs sérieux se comptent sur les doigts de la main, les librairies sont de plus en plus rares, et le lectorat dramatiquement faible.

A l’avenir, le champ littéraire continuera son évolution en cohérence avec celle de la société. Il en va de même, et il en ira ainsi pour les performances de l’économie, du tourisme ou du football… Car l’énergie créatrice dans tous les domaines de l’activité humaine naît des mêmes sources, celles de la foi en l’avenir et de la confiance en soi.

Or, dans la mesure où elle porte des idées, des idéaux, des rêves réalisables ou non, des utopies fertiles ou juste illusoires, la littérature est potentiellement une source essentielle de création de foi en l’avenir et de confiance en soi. Potentiellement, car, bien entendu, tout ce qui s’écrit et est publié de nos jours n’est pas, dans ce sens, littérature.

Pour contribuer à la production de l’énergie créatrice nécessaire au développement de l’Algérie, la littérature algérienne devra produire et proposer des idées et des points de vue, favoriser l’intérêt pour la connaissance de l’histoire et de la société algériennes et favoriser aussi la connaissance de l’histoire et des sociétés du monde entier. La littérature algérienne devra forger son identité, sa raison d’être, sa qualité, sa valeur, par sa capacité critique, sa capacité à s’extirper des clichés et à démonter les fausses évidences qui forment les canons de la littérature dominante, les vecteurs de l’oppression intellectuelle et les substances toxiques de l’aliénation.

Elle devra refuser de reproduire les normes d’une pensée qui sert le statu quo d’un ordre mondial et local fondamentalement régi par l’argent et la domination des archaïsmes. Elle devra s’ouvrir sur sa société et au monde et se nourrir de toutes les richesses intellectuelles, esthétiques, spirituelles qui s’y trouvent en merveilleuse abondance.

La création d’un véritable champ littéraire algérien ne peut naître que de son émergence parmi les champs littéraires des autres pays du monde à la suite de la confrontation des écrivains algériens aux problèmes de leur société et, dans le même temps, de leur fréquentation des écrivains du monde, de leur expérience, de leurs soucis, de leurs cultures, de leurs visions du monde.

La réponse à la première exigence passe par la création et le développement en Algérie d’espaces de liberté, îlots d’un océanique champ littéraire à venir, par l’exercice déterminé de la liberté intellectuelle, la recherche et l’émergence de langages authentiques et innovants, le développement d’une pensée critique, ouverte à la connaissance, le patient travail de libération des vérités des gangues canoniques qui les enserrent et les stérilisent.

Dans un premier temps, qui sera certainement long, il faudra beaucoup de courage et de détermination aux écrivains et aux intellectuels pour affronter et vivre leur solitude et, souvent, l’incompréhension et, parfois, l’hostilité, de leurs lecteurs et de leurs contemporains.

La réponse à la seconde exigence passe par l’effort personnel et collectif de rechercher la connaissance où et aussi loin qu’elle se trouve, en Chine, ou en Corée…

L’ouverture à la connaissance suppose une nouvelle proximité des écrivains et des intellectuels algériens avec leurs pairs à travers le vaste monde, leurs œuvres, leurs cultures, par les rencontres, les discussions, les échanges et les traductions réciproques des œuvres des uns et des autres. Notre rencontre d’aujourd’hui est, j’en suis convaincu, de bon augure pour la réalisation de ce projet, ardu mais ardent, de la contribution des écrivains, des intellectuels, des artistes, des poètes, à la patiente construction d’un monde nouveau, plus juste, plus libre, plus fraternel.


Par : Amin Khan

Poète et essayiste, ancien fonctionnaire de l’Unesco. Communication à la Rencontre littéraire algéro-coréenne qui a eu lieu le 19 mars dernier à l’Hôtel Sofitel, Alger.

Rencontre avec Le poète :

Il sera présent aujourd'hui à partir de 15h, à la librairie L’Arbre à dires de Sidi Yahia, pour parler de ses dernières publications poétiques et autres.


 

 
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