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Parution. le dictionnaire amoureux de l’afrique d'Hervé Bourges

Une somme continentale

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le 23.12.17 | 12h00 Réagissez

Une somme continentale

Après un abécédaire intimé édité l’an passé et dont nous avons déjà rendu compte ici*, Hervé Bourges récidive, mais cette fois pour embrasser un continent avec lequel il a entretenu une longue relation étalée dans le temps et dans l’espace.

Son Dictionnaire amoureux de l’Afrique, édité chez Plon, comblera les esprits curieux ou ayant soif de connaissances, tant cette «somme» se révèle emplie d’éruditions et surtout de témoignages directs de l’auteur. De Ferhat Abbas ou l’Emir Abdelkader jusqu’à Zinedine Zidane, en passant par les Africanistes, Al Azhar, Kofi Annan, Saint-Augustin, Omar Bongo, Albert Camus, Manu Dibango, les fauves, le football, les Frères musulmans, Amadou Hampaté Bâ, Idir ou Nasser, la presse et les printemps arabes… cet ouvrage est d’une telle richesse que seul un Hervé Bourges pouvait en explorer les divers aspects.

Car on pénètre l’Afrique par ses climats, ses villes, ses forêts ou ses déserts tout en rencontrant hommes et femmes, puissants ou simples anonymes qui en construisent le quotidien et en incarnent le génie propre. Les atouts de l’auteur sont multiples et nombreux pour traiter ce continent par des descriptions rigoureuses et des conclusions engagées. Sans doute personne n’était aussi bien placé pour faire découvrir cette Afrique aux réalités étonnantes comme dans ce passage éloquent : «On compte aujourd’hui plus de téléphones portables que d’habitants sur le sol africain.

Le continent a enjambé l’étape du téléphone filaire avec le plus fort taux de pénétration de portables de la planète. Faut-il redire que les réussites économiques diversifiées se multiplient sur le continent, de moins en moins liées à l’exploitation des matières premières, et de plus en plus à une fécondité artistique, conceptuelle, intellectuelle, spectaculaire.»

Dès la fin de la guerre d’Algérie, Hervé Bourges va entamer une relation profonde avec ce pays de la rive sud où il gardera des attaches profondes malgré l’épisode douloureux de sa détention après le coup d’Etat du 19 juin 1965. D’Alger, il écrit : «Alger est une des villes de ma vie. Peut-on résister au charme d’Alger la joyeuse, la bien gardée ou la blanche quel qu’en soit le surnom ? J’ai vécu là-bas la naissance d’une nation indépendante de 1962 à 1967. J’avais trente ans.» Pendant la détention des «historiques», il a noué des liens d’amitié et d’échanges avec Ben Bella, Bitat, Khider, Aït Ahmed et Boudiaf et il détecte très vite l’antagonisme des trois premiers avec les deux derniers, ce qui va marquer toute une période de l’histoire politique de l’Algérie.

Après l’épisode algérien où il a collaboré avec Ben Bella et Abdelaziz Bouteflika, il rentre en France où, de 1981 à 2001, sa carrière sera investie dans le secteur médiatique. Il sera patron de RFI, de TF1, de RMC, de Canal+ Afrique et de France Télévisons avant de devenir président du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel). Après un passage à l’Unesco, il va créer l’Ecole internationale de journalisme de Yaoundé, au Cameroun, où il va œuvrer à la formation de journalistes africains dont nombre d’entre eux ont depuis occupé des fonctions importantes dans la presse africaine et les ministères. Il va dès lors se constituer l’un des carnets d’adresses africains les plus considérables, côtoyant présidents, penseurs, intellectuels, artistes, et fréquentera jusqu’aux plus anonymes des marigots où il rencontrera Camerounais ou Burkinabé… 

Dans son avant-propos, il écrit ainsi : «Des combattants de la base aux leaders de la première heure, j’ai connu les artisans des indépendances africaines, comme je connais les dirigeants et les opposants, mais aussi les artistes, les intellectuels, les journalistes, tout comme le peuple des ‘quartiers’ ou de la brousse… L’avenir de l’Afrique est pluriel et pluraliste. Il serait vain de freiner ou d’ignorer ce dynamisme qui est le propre des hommes qui progressent en dialoguant et en s’opposant les uns aux autres.» Avec la découverte de Lucy, Hervé Bourges remonte aux origines et vient rappeler fort à propos que «l’humanité est née en Afrique, puis la civilisation». D’aucuns l’oublient trop souvent…

La plume de l’auteur est brillante, vivace, pertinente et transcende l’écriture journalistique pour épouser la prose de l’écrivain. Ses portraits sont plus remarquables les uns que les autres, additionnant le sens de l’observation, de la connaissance et celui de l’analyse. Ainsi en est-il des entrées consacrées à Ferhat Abbas ou Ben Bella qu’il a bien connus, ou encore au poète et président sénégalais Léopold Sedar Senghor, dont il déplore qu’à son enterrement aucun président ou Premier ministre français n’était présent.

Hervé Bourges fait montre également d’une grande connaissance et d’une grande perspicacité pour évoquer l’art africain contemporain. Dans un brillant chapitre, il rappelle au passage le fameux mot de Picasso : «L’art nègre ? Connais pas !» «Et pourtant, ajoute-t-il, l’influence des masques africains est évidente sur sa propre création et tout le surréalisme européen s’est inspiré de la confrontation avec les ‘arts nègres’ découverts dans les colonies.» Mais pour l’auteur, le vrai coup de tonnerre de l’art contemporain africain, c’est le titre de l’exposition itinérante, Africa Remix, présentée au Centre Pompidou de Paris en 2005.

Selon lui, «Africa Remix peut-être considéré comme le premier panorama de l’art contemporain du continent, et ce fut un vrai choc : 87 artistes vivants, originaires de toute l’Afrique, du Maghreb à l’Afrique du Sud, sculpteurs, vidéastes, designers ou plasticiens qui partagent les préoccupations de leurs aînés : la question de l’identité devenue complexe dans un monde métissé où les diasporas s’enroulent avec de multiples cultures, mais aussi avec la violence qui secouent certains pays d’Afrique, la mondialisation des représentations ou les rites religieux. Sont-ils d’abord africains ? Ils s’en moquent un peu : ce qui compte c’est que leur art circule dans le monde, que leur création soit reconnue, appréciée, vendue…».

Et d’ajouter : «La raison est hellène, l’émotion africaine, avait dit Senghor, souvent critiqués pour ces mots.»
Les pages consacrées à Alger et à l’Algérie font partie des plus belles qu’Hervé Bourges ait écrites pour cet abécédaire. Et pour cause, comme il ne l’a jamais caché ou démenti, il porte ce pays dans son cœur. Cette Algérie dont il dit, en liant symboliquement et magistralement son territoire à son peuple «qu’elle n’est pas seulement une terre, mais que c’est un caractère». M. M.

 

*Hervé Bourges. J’ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu ; abécédaire intime. Ed. Le Passeur, 2016. (Article paru le 11/06/16 dans El Watan-Arts & Lettres)/ Dictionnaire amoureux de l’Afrique. Ed. Plon, Paris, 2017. 880 pages.

Repère :

Né en 1933 à Rennes, sa passion du journalisme le mène à l’Ecole de journalisme de Lille dont il est major de la promotion en 1956. Le grand quotidien de droite,

Le Figaro, lui propose un poste mais il lui préfère Témoignage Chrétien qui défend l’indépendance de l’Algérie. Il est mobilisé en Algérie pour son service militaire où il se voit confier des activités culturelles, ce qui lui évite de combattre une cause à laquelle il s’est ralliée, convaincu de la justesse du combat du peuple algérien. Il collaborera au Réseau Jeanson, dit des «porteurs de valises», regroupant clandestinement des anticolonialistes français.

A la fin de sa conscription, il entre dans le cabinet du ministre de la Justice, Edmond Michelet, grand résistant durant l’occupation allemande et favorable aux négociations avec le FLN. Bourges suit tous les dossiers de justice liés à l’Algérie. 

A l’indépendance du pays en 1962, il s’installe à Alger et devient, entre autres, conseiller du ministre de la Jeunesse, Abdelaziz Bouteflika. Le président Ahmed Ben Bella lui confie une mission de médiation auprès de Hocine Aït Ahmed, entré en dissidence. Lors du coup d’Etat de 1965, il est arrêté et interrogé. Vite relâché, il regagne la France.

En 1970, il dirige l’Ecole de journalisme de Yaoundé, au Cameroun. Six ans plus tard, il occupe le même poste à Lille, là-même où il a étudié. Par la suite, on lui confie la direction de Radio France Internationale, puis celles de TF1 et Radio Monte Carlo. En 1990, il devient le patron d’Antenne 2 et FR3 qu’il transforme en France 2 et France 3, créant en 1992 le groupe France Télévisions.  En 1993, il est ambassadeur de France auprès de l’Unesco puis devient en 1995 le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel. En 2001, il est élu président de l’Union internationale de la presse francophone et devient également président du comité d’organisation de El Djazaïr 2003, l’Année de l’Algérie en France. 

Il a écrit plusieurs ouvrages consacrés à l’Afrique et notamment à l’Algérie à laquelle il a consacré aussi des documentaires.

Ses rapports avec l’Algérie comme ses diverses positions à l’égard du monde arabe lui ont valu le sobriquet de «Mohamed Bourges» que lui a accordé la droite radicale ou extrême.
 

Mouloud Mimoun
 
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