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Roman. La Fatwa, de Mustapha Bouchareb

Une rebelle à Riyad

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le 27.01.18 | 12h00 Réagissez

L’écrivain Mustapha Bouchareb, qui a obtenu le prix Mohammed Dib 2016 pour son roman la Fatwa, est l’auteur d’une œuvre assez prolifique. Il faut rappeler que cet universitaire angliciste s’est distingué depuis le début de sa carrière.

En 1985, il a été distingué par le Prix de la meilleure nouvelle. Son premier recueil de nouvelles s’intitulait Ombres dans le désordre de la nuit (Laphomic, 1987). En 1990, parut son premier  roman, Fièvre d’été (ENAL), et l’année suivante Ciel de feu, également un roman. Puis suivront d’autres textes comme la Troisième moitié de soi, écrit en 2011, et qui révèle aux lecteurs un monde étrange et fascinant servi par un style lyrique.

Tout au long des vingt-trois nouvelles, on peut croiser des amours impossibles, les années noires en Algérie et leur contingent de morts. Un autre recueil, les Transformations du verbe être par temps de pluie (2013), comprend onze nouvelles, qui mêlent encore l’étrange à la réalité. L’écrivain évolue ainsi entre l’art de la nouvelle et celui du roman, avec peut-être une préférence pour la première, mais un fort attrait pour le second.

Les éditions Chihab ont eu la bonne idée de rendre public à la rentrée 2017, le manuscrit distingué une année auparavant par le prix Mohammed Dib. Avec La la Fatwa, le lecteur sait d’emblée qu’il s’engage sur le terrain du sacré et qu’il sera question de l’avis des religieux sur une question en mesure de faire jurisprudence. La plume de l’auteur nous transporte loin de l’Algérie pour nous faire atterrir en Arabie Saoudite, où il a longtemps vécu et enseigné. Un pays aux lois très rigoristes et rigoureuses, mais où l’on peut découvrir des singularités qui essayent de faire bouger les choses dans le sens d’une modernité salvatrice. Cette volonté encore balbutiante se heurte à la pesanteur des traditions et des intérêts qui trouvent leur compte dans ce statu quo.

C’est dans la ville de Riyad, la capitale du royaume wahhabite, que vit la jeune Anouf. Cette universitaire est issue d’une famille de «grande tente» rattachée aux féodalités locales et dont le père, M. Loway, est un entrepreneur très en vue. Celui-ci, malgré la règle très stricte de séparation des sexes dans l’espace public, n’hésite pas à initier sa fille au suivi des grands chantiers dont il a la charge. Ces incursions dans le monde de la construction ont évidemment accompagné chez l’étudiante sa forte vocation pour l’architecture.

Ce désir d’être dehors – et en dehors des espaces clos – n’est pas fortuit. L’auteur nous montre également comment Jouza, la mère d’Anouf, a pu lui transmettre à travers une éducation harmonieuse des valeurs en rupture avec celles de la société tribalo-féodale. Au fil des ans, ce background a fait d’Anouf une jeune femme qui a la ferme intention de prendre son destin en main.

En général, dans les sociétés où les hiérarchies sont défavorables aux femmes, l’émancipation s’acquiert par l’instruction. Mais, avant même de finir ses études, Anouf essaie de tester jusqu’où elle peut aller dans la transgression.

C’est une forme de défi qu’elle lance aux convenances sociales qui semblent immuables et figées dans leur routine et leur intransigeance. Non satisfaite donc de provoquer au quotidien cet ordre établi et bien huilé, la jeune fille passe à la vitesse supérieure le jour où elle décide de conduire elle-même sa voiture sans recourir au chauffeur de la famille. Il faut rappeler qu’en Arabie Séoudite, il était strictement interdit aux femmes de prendre le volant (depuis peu, cette interdiction est tombée).

Anouf savait à quoi s’en tenir, mais elle n’en avait cure. Les sociétés progressent justement par ce genre de comportements allant à contre-courant des prescriptions sociales. Elle se retrouve un peu dans la même attitude que l’Américaine Rosa Park, qui, le premier décembre 1955, refusa de céder sa place dans le bus à un Blanc, dans la ville de Montgomery, en Albama. Grâce à cet acte héroïque, elle a pu faire avancer et en tout cas incarner la cause des Afro-Américains dans la conquête de leurs droits civiques avec l’émergence de la figure emblématique du pasteur Martin Luther King.

Le roman ne dit pas beaucoup sur les références d’Anouf, mais on sent qu’elle a une volonté tenace de déjouer les garde-fous de cette morale datée. Quand elle est appréhendée par la police, elle se trouve en compagnie d’un jeune ingénieur algérien, Zachariah El Laïd Bodia. Ce dernier a fui le terrorisme des années noires pour se retrouver en Arabie Saoudite et devenir le professeur de français d’Anouf à travers des cours particuliers. Les deux jeunes gens ne tardent pas à éprouver une attirance l’un vers l’autre.

Mais il est impensable d’afficher son amour au grand jour dans un royaume aussi strict, où une milice des mœurs surveille tout le monde en permanence. Zachariah, qui risque gros, parvient à s’enfuir lors de l’arrestation d’Anouf. Rapidement, une fatwa est prononcée contre la jeune fille pour atteinte à l’ordre établi. Personne ne peut la sauver des griffes de cette société qui ne jure que par la répression des fauteurs de troubles. Mais c’est dans cette situation presque sans issue qu’elle va démontrer combien elle est forte.

Mustapha Bouchareb nous révèle le combat héroïque d’une femme face à un système archaïque qui se complaît dans son aveuglement à ne pas prendre en compte les aspirations individuelles et collectives à la liberté et à l’émancipation.


Mustapha Bouchareb, la Fatwa, roman, Chihab éditions, Alger, 2017.   

Slimane Aït Sidhoum
 
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