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Mustapha Nedjai . Peintre

«Une décharge émotionnelle, avant tout»

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le 24.12.16 | 10h00 Réagissez


Une rétrospective, ça sonne souvent comme une fin de carrière. Ce n’est quand même pas le cas. A quoi répondait ce besoin ?

Depuis quelques mois déjà, Lyes Khelifati (ndlr : le gérant de la galerie El Yasmine) me proposait d’exposer. Il m’en a parlé plusieurs fois et, finalement, on a arrêté cette date. Mais quoi exposer ? J’ai fouiné chez moi et aussi chez des amis où je laisse mes travaux, car je n’ai pas assez de place chez moi.

En faisant le tour, j’ai constaté que les œuvres les plus lointaines remontaient à 1995, à part deux ou trois qui sont à la maison et que je ne veux pas exposer. Donc, c’est venu comme ça : «Rétro 1995-2015», tout simplement. C’est une remontée dans le temps des séries que j’ai réalisées et exposées jusqu’à la dernière, «Impostures», en 2015.

En fin de compte, il s’agit bien d’une rétrospective, en tout cas d’un traçage de parcours...

Oui, cela représente quand même 20 années de travail avec sept thématiques. On peut voir l’évolution, les passages, les changements… Pour moi, c’est important, car j’ai toujours la phobie de me répéter. Je suis toujours à la recherche du changement, même un petit chouia. J’avance avec des ruptures successives dans ma création.

Quand on a accroché l’exposition, je n’ai pas choisi l’ordre chronologique. J’ai préféré une présentation aléatoire. On pouvait trouver une œuvre de 1995 à côté d’une autre de 2015. L’ordre a été déterminé par les rapports entre les formes et les couleurs d’une toile à l’autre, c’est-à-dire d’un point de vue scénographique, sans aucune référence aux dates. Au final, cela donne quelque chose de vraiment intéressant.

Donc, la moitié d’un parcours de presque quarante ans, non ?

Disons plus de trente ans. Ma première expo remonte à 1982 en Espagne. Ça ne nous rajeunit pas tout ça ! (rires).
Il s’agit en tout cas de la période la plus affirmée pour vous...

Là oui, car peu de gens chez nous connaissent ma période en Espagne où j’ai étudié. J’ai travaillé là-bas avec des préoccupations totalement différentes. J’ai toujours été influencé par le milieu où je vis. J’étais étudiant dans cette belle période de l’Espagne post-Franco, l’époque de la Movida madrilène et tous ces courants artistiques qui traversaient alors le théâtre, la musique, le cinéma avec Almodovar, Arco (ndlr : Foire internationale d’art contemporain de Madrid) chaque deux ans… C’était un régal, quelque chose de merveilleux.

Et je découvrais en même temps un pays et sa culture. J’étais très bien en plus. Je vivais déjà avec ma femme, Nora, qui étudiait là-bas aussi. En plus, la vie n’était pas chère. Mais dès mon retour au pays, cela a changé. Comme par hasard, je rentre le 3 octobre 1988. Deux jours après, c’était le fameux 5 Octobre !

Heureusement que la police n’a pas fait le rapprochement...

(Rires). C’est ce que m’ont dit les gars de mon quartier ! J’ai vécu presque neuf ans en Espagne. Je me suis nourri de cette formidable période où ce pays sortait d’une dictature. On ne parlait que de ça autour de moi. C’était vraiment une période de respiration à tous les niveaux. Donc, en revenant au pays et en voyant que les choses bougeaient et changeaient, j’étais heureux.

Enfin, on va devenir comme l’Espagne sur ce plan ! Bon, on s’est amusés deux ans comme ça et retour en arrière. Cela a influencé mon travail créatif, un changement radical par rapport à l’Espagne. Mes amis étaient étonnés en voyant mes œuvres. J’avais fait à mon retour une sorte de rétrospective avec les travaux qui me restaient de la période espagnole, trois expos intitulées Opus 1, 2 et 3.

C’était à l’Institut Cervantès. L’expo d’après, c’était en 1991 au Palais de la culture. Elle s’intitulait «Indecoris mundi» (un monde honteux) et elle était d’une agressivité incroyable au point que, moi-même, j’étais étonné. Je m’en suis rendu compte avec la réaction des gens qui étaient perturbés. La plupart étaient alors plutôt portés sur le kitch et ce que je proposais faisait un contraste violent.

Il y avait même de ma part une surenchère dans l’expression. Je me souviens d’une dame élégante qui regardait mes œuvres. Elle s’est approchée de moi et m’a dit : «Dites-moi, Monsieur, vous avez eu une enfance normale ?»  J’ai mesuré alors le niveau de violence de l’exposition.

N’y avait-il pas alors des influences de la peinture espagnole ? Je pense à Goya notamment…

Ça c’est vrai : Goya et, en plus, dans sa série noire. Il était engagé contre Napoléon. Je dirais même que c’était un des peintres les plus modernes de son époque. De plus, en dehors de ses toiles, comme il était aussi un maître de la gravure, il faisait des affiches contre l’invasion française qu’il faisait placarder dans les rues. C’était un avant-gardiste.

Revenons à cette expo. Une rétrospective peut-elle être une perspective ?

Pour moi c’est le cas. Il y a quelques années, on a fait un travail avec Abderrahmane Djelfaoui (ndlr : poète et écrivain) sur l’Odyssée. Nous avions retracé une grande partie de mon travail créatif. C’est pour ça que c’est intéressant, autant pour les spectateurs que l’artiste lui-même. On n’a pas souvent l’occasion de le faire. Ces travaux étaient éparpillés chez moi, chez des amis, comme Mustapha Boucetta, dans des cartons et des placards, invisibles et inutiles aussi. Les voir ensemble dans cet espace, c’est extraordinaire.

Sur les sept thématiques traitées au fil des ans, je peux constater et même évaluer les changements. Si on prend les séries «Chaos/Organiques» en 1998, j’étais en plein dans l’une de mes passions, la cosmologie, l’infini…

Le chaos, c’était la naissance de la vie et l’organique, l’organisation de cette vie, etc. Bien sûr, on trouve toujours l’écriture, la signature de l’artiste. Mais du point de vue du langage artistique, c’est totalement différent par rapport aux quatre thématiques suivantes, «Mots & Maux» (2002), «Ar mûr e» (2006), «Coups de barres» (2009) et «X torsion» (2011). Bien sûr, ces sauts, je les provoque, même si cela peut me procurer des sensations bizarres, car à force de chercher, je rencontre fatalement des blocages.

Cela me prend parfois deux ou trois ans pour exposer. Eh oui ! Je commence à travailler mais dès que je retrouve ce que je faisais avant, je bloque. J’écris, je me débats avec mes esquisses jusqu’au moment où apparaît un nouveau fil conducteur. Et là, je démarre. La réflexion me prend beaucoup de temps. Le changement est dans la composition, le dessin, la couleur. C’est tout un langage et, comme je pars sur des thématiques, celle-ci engendre des éléments symboliques qui varient d’une série à l’autre. Ces éléments m’aident à me surpasser, y compris sur le choix des supports.  
 

On peut voir l’évolution artistique mais aussi technique. Par exemple, la peinture à l’huile a disparu de votre travail...

J’utilise toujours des techniques mixtes. Cela m’arrange mieux. Même quand je travaillais avec l’huile, je cassais avec des pigments. Quand j’ai commencé à exposer, alors que j’étais étudiant, on achetait des tubes préparés. On n’est pas comme les maîtres de la Renaissance qui fabriquaient leur peinture ! Mais ce côté industriel du tube, un peu brillant, m’a toujours gêné.

Donc, j’achetais des pigments et je les mêlais avec la peinture à l’huile pour absorber cet aspect clinquant. Comme je travaillais à l’époque avec un ami dans un atelier de restauration qui traitait des œuvres de l’art religieux espagnol, des meubles du Moyen-Âge, avec beaucoup de dorures, des polychromies, j’ai beaucoup appris et cela m’a servi dans ma création. La mixité des techniques vient aussi de cette expérience. On me demande souvent : comment as-tu fait çà ? Apparemment, les gens accordent beaucoup d’importance à la technique.

Même si on ne lui accorde pas d’importance, il est sûr que les effets changent…

Moi je leur dis, la technique n’est pas le plus important. Bien sûr, cette «cuisine personnelle» peut rehausser énormément le travail de chaque artiste et lui donner un cachet spécial, mais c’est sa démarche créative qui demeure la plus importante. S’il n’y a pas de création, la technique n’est rien. Cela dit, je m’estime heureux d’avoir étudié en Espagne. Là-bas, l’enseignement des Beaux-Arts est extraordinaire.

En première année, en dehors de l’académisme pour le dessin, la peinture ou la sculpture, on vous apprend toutes les techniques, du Moyen-Âge à la Renaissance puis jusqu’à nos jours. On apprend même la fabrication du papier et on la pratique. Et il y a l’environnement en plus. J’étais à Valence et, rien qu’au centre-ville, il y avait une centaine de galeries, centres d’art, musées et théâtres... Ce qui n’est pas le cas chez nous où l’Ecole des beaux-arts est un peu malade et l’environnement pis encore.  

Vous apparaissez comme un artiste plus conceptuel qu’instinctif. On sent que l’idée précède le geste. Etes-vous d’accord ?

Quelque part oui. Il y a une part de conceptualisation très importante. J’ai toujours dit que je ne suis pas un peintre d’inspiration. Ça c’est vrai. Par contre, je suis un peintre de réaction ou d’interaction. C’est le contexte où je vis, que nous vivons, qui fait le concept chez moi. La plupart de mes œuvres sont une réaction, presqu’une manifestation allergique, et je réagis tout de suite.

Dans Mots & Maux, on était dans une période où la société devenait malade avec les mots de la révolution, les mots de la religion, les mots de la tradition… une inflation de mots ! Après, à partir de ma réaction à une réalité donnée, la conception se fait dans le temps. C’est tout à fait normal, je vis mon siècle, mon pays et je ne suis pas différent de mes confrères aux Etats-Unis, en Afrique, partout. On est dans l’art contemporain et la part de conceptualisation est importante. Bien sûr, il y a des excès de nos jours, avec parfois trop de conceptualisation et un résultat nul après. On le voit…

… plus de discours que de création...

En Europe aujourd’hui, sur vingt galeries visitées, vous ne gardez en mémoire que deux environ. Il y a des gens qui font des merveilles mais il y a beaucoup de déchets. Et beaucoup aussi se cachent derrière le concept. Avant d’être théorique, l’art doit produire un effet. Une œuvre est une décharge émotionnelle, elle doit provoquer quelque chose chez le spectateur, de l’émerveillement mais aussi de la nausée.

Elle ne peut laisser indifférent celui qui la regarde. Vous entrez dans des galeries où il n’y a pas grand-chose à voir mais on vous fait un discours sur l’artiste, une thèse… On ne se rappelle même pas ensuite de ce qu’on a vu. Trop de concept tue l’art. L’art a ses propres règles mais la règle pour une œuvre, théâtrale, musicale ou autre, est que l’émotion doit être là, même si on peut détester de l’éprouver. Si on a l’indifférence que peut donner un papier peint sur un mur, alors où serait l’art ?

Comment voyez-vous la scène artistique algérienne aujourd’hui ?

Sincèrement, j’en suis content, car il y a une belle génération qui arrive. Ce qui est dommage, c’est qu’on se demande quand viendra le réveil des consciences et je parle de celui des décideurs, car lorsque l’on voit l’environnement, on se demande comment il peut y avoir des artistes. Tout est fait pour tuer, en tout cas décourager, la création. Il y a un immense problème d’espaces pour produire et exposer. Quand je vois donc ces nouveaux talents, je me dis, c’est un miracle.

Surtout qu’il n’y a pas de véritable marché de l’art, que l’Etat est totalement absent sur ce plan. Il n’y pas une politique publique d’acquisition des œuvres. Nous sommes un pays qui ne constitue même pas son patrimoine artistique. Cela veut dire que si nous n’avions pas ce qui remonte à la colonisation, nous n’aurions presque rien. On n’achète pas aux artistes algériens, ni ceux qui vivent au pays, ni ceux émigrés. Pour la grande exposition Issiakhem au MaMa, il y avait une dizaine d’œuvres venant de musées. A l’époque de Boumediène, on achetait beaucoup plus.

Maintenant, y a pas du tout d’achats. Si on veut rendre un hommage à Baya, on aura le même problème. La plupart de ses œuvres sont chez des collectionneurs et surtout des étrangers qui ont vécu ici parce que ça ne coûte pas cher pour eux. L’Etat devrait être le premier acheteur pour dynamiser ce marché et le réguler aussi. Je connais des amoureux de l’art qui aimeraient ouvrir des galeries. Mais louer un local à 300 000 DA par mois et payer une année d’avance, il faut vendre au moins ce montant ! Je le vois avec notre amie Valentina Ghanem qui a ouvert une petite galerie, Syrius, et souffre pour la maintenir. Il faut que l’Etat aide, le temps de créer une véritable dynamique. On fait du social pour tout, sauf pour l’art.   

Et pour les lieux de création ?

Je vous assure que si je vais demain en France et que je m’inscris à la Maison des artistes, six ou douze mois après, dans ce pays vraiment capitaliste et en tant qu’étranger, j’aurais un atelier. Un artiste a besoin de créer et pour cela, il lui faut un lieu. Combien d’artistes algériens connus travaillent, l’un dans sa cuisine, l’autre sur le balcon de son domicile ou le garage d’un ami. Même le statut de l’artiste, j’estime que c’est une moquerie. On vous donne une carte et vous êtes artiste ! D’ailleurs, elle est uniquement en langue arabe et si un artiste veut profiter de la gratuité des grands centres d’art du monde, que ce soit le Louvre ou le Musée d’art contemporain de Téhéran, il ne peut pas. Plus important, nous n’avons pas de code fiscal. C’est une action purement politique. La seule chose valable, c’est l’assurance pour les artistes.

C’est quand même important…

C’est ce que je pense, mais je veux dire qu’il faut considérer l’artiste dans sa globalité. Si on lui donne une assurance et qu’il n’a pas de lieu où travailler, à quoi cela sert-il ? Comment la Sécurité sociale continuera à le soutenir si on ne donne pas à l’artiste un minimum de conditions pour produire, vendre, animer un marché de l’art qui, dans la plupart des pays, contribue à la richesse nationale ?

Une année s’achève, comment envisagez-vous la suivante ?

Au moment où se déroulait cette exposition, je travaillais déjà sur la prochaine. C’est comme ça pour moi. La réflexion et la conceptualisation me prennent deux années environ, mais lorsque je suis prêt, il ne me reste que six mois de création matérielle car la réflexion est aussi de la création. Ma prochaine production s’intitulera (c’est un titre provisoire) «Les chiens invisibles». Elle est en relation directe avec ce que j’ai vécu récemment et avec ce que ma femme a subi avec d’autres. Mais nous aurons l’occasion d’en parler au moment opportun. Pour l’instant, permettez-moi de souhaiter mes meilleurs vœux aux Algériens et aux Algériennes et, particulièrement, à tous les artistes et écrivains.
 

Repères

L’interview de Mustapha Nedjaï a eu lieu lors du décrochage de l’exposition «Rétro 1995-2015» qui a eu lieu du 25 novembre au 10 décembre 2016 à la Galerie El Yasmine de Dély Ibrahim (Alger). Né en 1957 à Zemmoura, près de Bordj Bou Arréridj, Nedjaï a étudié à partir de 1976 à l’Ecole nationale des Beaux-Arts d’Alger.

En 1980, il se rend en Espagne pour poursuivre son cursus à la faculté des Beaux-arts de Valence. Il commence à exposer en 1986. Ses expositions s’appuient généralement sur une thématique qu’il développe avec un grand soin de la scénographie. Très attaché aux rapports entre écriture et peinture, il est lui-même l’auteur d’ouvrages, parmi lesquels Ayred (2011), beau livre sur la tradition du carnaval des Beni Snouss près de Tlemcen, lors de Yannayer, et «Mé-Mô-Me» (2013), sur une expérience artistique menée avec son petit neveu (Ed. Dalimen pour les deux). Son activité se déploie aussi dans divers domaines : direction artistique de festival, scénographie de pièces de théâtre, d’émissions TV ou de grandes expositions…
 

Ameziane Ferhani
 
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