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Extraits : Du roman de Jean D’ormesson

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit

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le 16.12.17 | 12h00 Réagissez

Le temps. Vous ne savez rien du temps parce que personne n’en sait rien. La matière, nous la connaissons. Nous l’avons décomposée en éléments de plus en plus minuscules auxquels nous avons donné des noms qui recouvrent on ne sait quoi, presque rien peut-être, mais qui expliquent le réel et qui font rêver les jeunes gens : des atomes, des protons, des neutrons, des électrons, des photons, des quarks, des wimps, des neutrinos sans masse qui traversent par milliards les corps les plus opaques.

La lumière, nous la connaissons. Elle nous a donné beaucoup de fil à retordre. Pythagore s’imagine que la lumière va de l’œil vers l’objet à la façon d’un phare ou d’une antenne très souple. Descartes croit encore que la vitesse de la lumière est infinie et sa propagation, immédiate. Il a fallu attendre longtemps pour découvrir que la vitesse de la lumière était très grande et même la plus grande possible mais qu’elle était finie : trois cent mille kilomètres à la seconde. Cette découverte-là allait changer l’histoire des sciences et transformer l’image que nous pouvions nous faire du monde. La nature même de la lumière a fini par être percée à jour.  (…)

Nous pouvons parler du temps. Nous pouvons le découper en fragments et donner des noms à ces fragments. Nous ne savons pas d’où il vient ni de quoi il est composé. Il se confond avec nous et avec le monde autour de nous. Nous ne pouvons pas échapper à son passage implacable. Mais nous ne le connaissons pas. Nous ignorons tout de son origine, de sa nature et de sa signification. Il est le plus proche et le plus profond des mystères qui nous entourent.

On peut dire, à la rigueur, ce qu’il n’est pas. Il n’est pas fait de particules et il n’est pas fait d’ondes. Il n’est ni solide, ni liquide, ni gazeux. Il n’est pas une idée. Il n’est pas un sentiment. Il n’est pas sous nos yeux, comme le Soleil ou la Lune. Les physiciens assurent souvent qu’il peut être réversible. Ou même parfois qu’il n’a aucune réalité, qu’il est une illusion et qu’au moins dans l’infiniment petit il est possible de se passer de lui. Les hommes vieillissent pourtant. Et meurent. Et l’histoire se poursuit.

Le temps, dans la vie de chaque jour, ne nous pose aucune question. Il semble aller de soi. Il n’est rien de plus simple ni de plus évident. Et il est invraisemblable et d’une complication cruelle qui le rapproche de la pensée et du mal. Il est composé de trois parties familières même aux enfants de sept ans et que les savants appellent hypostases : le passé, le présent et l’avenir.

S’il fallait expliquer notre monde à un esprit venu d’un univers étranger à nos lois, il serait peut-être indiqué de commencer par ces mots qui nous paraissent couler de source et qu’il lui serait sans doute difficile de comprendre : «L’avenir n’est pas encore là. Le passé n’est plus là. Nous vivons dans le présent».

Où est l’avenir ? Nulle part. Il n’existe pas. Il n’est pas caché dans une grotte, ou derrière une montagne, ou au fond de la mer. Ne le cherchez pas dans les nuages. Ni dans une autre galaxie. Ni dans un univers de rechange d’où il tomberait sur le nôtre. Homère disait avec magnificence : «L’avenir est sur les genoux des dieux.» Il surgit du néant. L’avenir est un néant qui n’a rien de plus pressé que de se changer en présent.

Il attend de paraître avec une patience implacable. Il piaffe derrière le décor. Impossible de lui faire prendre ni de l’avance ni du retard. L’avenir est la justesse, la rigueur, le devoir même. Jamais la moindre hésitation. Jamais le moindre faux pas. Il tombe en Père Noël chargé de cadeaux de rêve, il tombe, armé de sa faux, en spectre de cauchemar sur le monde étonné.

L’avenir n’est rien d’autre qu’un passé en sursis. Où est le passé ? Le passé est dans ma tête. Ma mère est dans ma tête. Talleyrand est dans ma tête. Jules César est dans ma tête. Et le big bang est dans ma tête. Et, je vous le jure, nulle part ailleurs. Le passé est un souvenir logé dans nos cerveaux. La totalité de l’univers et de ses événements est rangée là, sous forme de livres, de mots, de chiffres, d’écrans, de documents ou de traces.

Le présent est coincé entre le passé et l’avenir. C’est un entre-deux minuscule jusqu’à l’inexistence. Le seul avenir de l’avenir est de devenir un passé. Quand l’avenir se jette sur nous, il a tellement hâte de se changer en passé qu’il ne prend que pour un instant, pour un soupir, pour un clin d’œil, pour un éclair la forme fragile du présent.

On pourrait presque soutenir que le temps n’a qu’une idée : sauter l’étape du présent. Tous les poètes le chantent, tous les amants le déplorent : le présent ne dure pas. Plus rapide que la flèche, plus fugitif que l’éphémère, il ne naît jamais que pour mourir aussitôt. C’est en vain que le Faust de Goethe le supplie de s’attarder. Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Une des clés évidentes et secrètes de ce monde où nous vivons est qu’il passe son temps dans un éternel présent toujours en train de s’évanouir. Entre un avenir qui n’existe pas encore et un passé qui n’existe déjà plus se glisse une pure abstraction, une sorte de rêve impossible. C’est cette absence haletante que nous appelons le présent. Personne n’a jamais vécu ailleurs que sur cette frontière vacillante entre le passé et l’avenir. Dans ce présent déjà absent qui n’a aucune épaisseur mais qui est en même temps, débrouillez-vous comme vous voudrez, la seule réalité.

Le temps est un paradoxe perpétuel. Le comble de la contradiction. Une sinistre et radieuse ironie. En regard, l’éternité est la simplicité même. Mais nous sommes si enfouis sous le temps, si soumis à ses décrets, si enfermés dans ses murs invisibles qu’il nous fait tout avaler. Sa dictature nous semble aller de soi et il nous est impossible de penser quoi que ce soit d’étranger à son règne.

Nous sommes vainqueurs de l’espace qui est la forme de notre puissance. Nous sommes vaincus par le temps qui est la forme de notre impuissance. Nous ne pouvons agir sur l’avenir qu’à partir du présent. Nous ne pouvons nous souvenir du passé qu’à partir du présent. Nous sommes prisonniers d’un présent qui n’existe pas. Le temps ! Le plus souvent, nous l’oublions. Nous demandons, l’air distrait : «Quelle heure est-il ?» ou (et la formule suffit à montrer à quel point nous nous identifions au temps) : «Quel jour sommes-nous ?» et nous trouvons qu’il s’en va à toute allure et de plus en plus vite à mesure que nous vieillissons. Il file. Il disparaît. Il nous abandonne – et il ne nous quitte jamais.

Nous y entrons grâce à notre mère et nous débarquons dans les tempêtes du monde pour devenir pompier, notaire, coiffeuse, berger, ajusteur ou nourrice. Au moins jusqu’à nos jours, c’est encore le seul moyen pour descendre dans nos ténèbres éclairées par le soleil. Nous en sortons à notre mort. D’où venons-nous ?

Il y a le sexe, le désir, l’amour, l’embryologie, la biologie, les généalogies qui se perdent dans la nuit. Où allons-nous ? Nous retournerons en poussière et les vers se promèneront sur nos squelettes sans vie et dans ces chairs décomposées qui nous ont tant occupés. Mais en deçà ? Et au-delà ? Pouvons-nous nous satisfaire de ces explications mécaniques qui réduisent le monde, la vie, l’histoire de ces êtres étranges aussi grands que leurs rêves – c’est nous – à un jeu absurde où le hasard fait la loi ? Il y a chez les hommes un sentiment obscur qui aspire à autre chose.

Les hommes veulent d’abord survivre. Et, tout de suite après, les meilleurs d’entre eux au moins, ceux qui font bouger l’ordre établi et qui laissent derrière eux des traces de leur passage, se désespèrent de voir leur vie se perdre dans les sables et tomber dans l’oubli. Ils veulent qu’elle prenne un semblant de sens.

Alors, ils chantent, ils peignent, ils se servent de la terre ou du bois ou de la pierre ou de la toile ou du papier pour inventer des objets, ils font la révolution ou des livres, ils laissent derrière eux des espèces de monuments. Ils souffrent et ils espèrent. Et ils regardent les nuages dans le ciel, l’eau qui coule, la mer si elle est là, les étoiles la nuit. Je crois qu’ils aimeraient tous savoir ce qu’ils font là. Ils voient mourir les autres. Ils devinent qu’ils mourront eux-mêmes.

Ils constatent que les jours et les saisons se succèdent. Qu’il y a partout des débuts qui sont si beaux et des départs qui sont tristes. Ils ne pensent pas beaucoup au temps qui est un truc compliqué, mais ils sentent que tout passe et que tout va finir. Et ils aimeraient durer. Le rêve des hommes est de persévérer dans un être dont ils ne savent rien.
 

 
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