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Evocation. Une algérienne au parcours exceptionnel

Taos superstar !

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le 31.03.18 | 12h00 Réagissez

 
	Voilà 42 ans, le 2 avril 1976, la romancière, chanteuse et essayiste rendait l’âme.
Voilà 42 ans, le 2 avril 1976, la romancière, chanteuse et...

Qu’elles soient patriotes ou mères de patriotes, au pays des hommes libres, les femmes constituent une valeur sûre !

De Dihya à Fadhma n’Soumeur, jusqu’à Malika Gaïd, ces femmes ont donné le sein à la dignité humaine. Elles avaient en commun cette quête insaisissable de grâce, de quintessence et de reconnaissance et une ténacité à toute épreuve qui faisaient de l’amour de la patrie une source de vie.

Taos Amrouche en faisait partie. Mais son destin singulier aurait pu prendre une autre tournure si, en 1969, au Festival culturel panafricain d’Alger, elle n’avait pas été écartée de cette manifestation, et ce, au moment même où la capitale, déjà élevée au rang de «Mecque des révolutionnaires», connaissait un immense prestige, continental bien sûr, mais international aussi.

Ce fut une fausse note énorme dans la symphonie du Panaf commise par des dignitaires du régime qui se grimaient en promoteurs des cultures africaines. Ainsi, Taos Amrouche fut mise en quarantaine telle une ennemie attitrée !

Profondément blessée, elle préféra l’indépendance plutôt que l’allégeance et l’intransigeance intellectuelle face à la compromission cupide. Vite, elle rédigea une lettre que le quotidien français Le Monde publia le 21 juillet, au grand dam des puissants d’Alger.

En manquant de donner sur scène une réplique savoureuse à Myriam Makéba, la grande dame sud-africaine en lutte contre l’apartheid,

Taos ne manqua pas de donner un coup de poing sur la table : elle fit le procès des organisateurs du Panaf et émit son souhait de dépolitiser la question linguistique en Algérie.

Dans la lettre précitée, sans équivoque, sa voix devint emblématique : «Nos bijoux sont exposés, nos poèmes, contes et chansons sont répertoriés partout ailleurs à l’étranger, à quoi serviront alors vos lois et vos discours ?». Cependant, les croque-mitaines accentuèrent l’oppression au lieu de desserrer leur étreinte de la vie culturelle et citoyenne.

Plus moderne que jamais, reléguée au box des accusés, Taos portait un universalisme où elle revendiquait sa féminité, sa kabylité et sa chrétienté. Transcendant les écueils du triangle Ighil-Ali, Tunis et Paris, le monde propre à Taos était un motif de combat. Alors que la famille jetait son dévolu sur les garçons, sa lutte et son féminisme commencèrent déjà dans le foyer paternel.

Par sa chrétienté, elle devenait une cible facile et toute désignée pour figurer dans le box des ennemis de la Nation. Par sa kabylité, dont elle avait irrigué son œuvre romanesque par de multiples références, elle venait d’aggraver son cas, presque excommuniée suite à son adhésion à l’Académie berbère, dont elle fut l’un des membres fondateurs, bien qu’elle la quittât en 1970 sans renoncer à ses idéaux et son combat.

Dans la foulée de l’indépendance, la cantatrice avait reçu chez elle une pléthore d’intellectuels kabyles qui fondèrent une Association de recherches pour la promotion de la culture amazighe.

Privée donc des scènes officielles, elle alla chanter longuement à la cité universitaire de Ben Aknoun. Les étudiants lui ouvrirent les portes pour une conférence suivie par une foule des grands jours. Accueillie telle une superstar, elle retrouva une verve discursive pour donner à l’identité amazighe un tropisme revivifiant, appelant à une construction progressive d’une dimension inaliénable.

«Elle était venue avec le ferme espoir d’y représenter l’Algérie par ses chants. Mais l’Algérie d’alors était fermée, arrogante, sourde à la voix profonde qui venait du peuple qu’elle portait en elle», témoignait Salem Chaker dans son ouvrage Hommes et femmes de Kabylie (Edisud, 2001).

Cette «belle revanche» instantanée fut une suite à l’élan artistique commencé depuis longtemps auprès de sa mère, Fadhma at Mansour, qui avait traversé, dès sa prime enfance de nombreux vallons du patrimoine immatériel. Le destin l’avait propulsée entre cette mère et un frère à la plume savamment déliée, alliant l’harmonie de la filiation et un attachement, par le cordon ombilical des chants, à la culture des ancêtres.

Douée d’une voix chaleureuse, Taos immortalisa des chants remuant les sens. S’abreuvant goulûment de cette «langue dure et sucrée», comme elle l’écrivait dans Rue des tambourins (Losfeld, 2001), elle investissait la scène.

Fille d’une culture hybride, destin singulier et voix pionnière que celle de Taos, dans un contexte de tension exacerbée : la Guerre de Libération, d’abord, puis la dictature imposée.

L’affirmation de la maîtrise des langues française et tamazight se voulait un défi face à ceux qui lui refusaient telle ou telle autre appartenance. Taos ne savait guère dissimuler ses sentiments, ses pensées et autres convictions. Ecorchée vive, elle n’hésitait pas à rendre publics ses états d’âme, par la chanson ou par la littérature, l’autofiction étant la matière première de ses romans.

Sa vérité était surtout visible dans ses blessures et frustrations.
Chacun de ses disques était une ode à la construction de soi dans un carrefour de cultures. D’abord pastichant sa mère, puis chantant seule, elle participa à Fès, en mai 1939, au premier Congrès de musique et chants maghrébins.

Elle fut récompensée aussi d’une bourse à la résidence Vélasquez, à Madrid, pour se consacrer à la recherche des survivances de la tradition orale amazighe parmi les chants traditionnels de la péninsule Ibérique.

Bien plus tard, en décembre 1956, nourrie de cette expérience, elle publia dans le journal parisien, Combat, un article marquant, intitulé Que fait-on pour la langue berbère ?

Elle y affirmait : «L’avenir de notre langue berbère m’inquiète et je m’étonne que tous ceux que préoccupe le sort de l’Afrique – ethnologues et sociologues – ne s’alarment pas… Il n’est pas question d’opposer ici le berbère à l’arabe, ni de s’élever contre ce que l’on entreprend en faveur de la connaissance et de la diffusion de la langue, bien au contraire : il s’agit de faire le même effort pour le berbère…

Cet art et cette langue que je leur demande de sauvegarder, font partie du patrimoine commun à tous les fils d’Afrique. Chaque fois que j’ai eu l’honneur de les faire revivre, de les révéler aux Métropolitains ou aux Européens en général, ainsi qu’à certains des nôtres, ignorants hélas de leurs propres trésors, que ce soit à Tunis, Fès ou Rabat, que ce soit en Espagne ou en France, ça a été la gloire de l’Afrique et de tous ses fils, sans distinction et pour aider au rapprochement entre les peuples.»

Aussi, sa voix d’airain continuait-elle à résonner de Paris à Rabat et de Venise à Dakar, où elle fut l’invitée du président Léopold Sedar Senghor en 1971, au Festival mondial des arts nègres, et où elle charma le public. De 1966 à 1975, elle édita pas moins de cinq disques.

Outre son ouvrage, le Grain magique, elle était honorée pour son premier disque du grand prix d’ethnologie musicale. Cette œuvre discographique venait enrichir la trame romanesque de cette première femme écrivaine en Algérie qui, de 1947, avec Jacinthe noire, à la Rue des tambourins, en 1960, suivis de l’Amant imaginaire, en 1975 jusqu’à son roman posthume, Solitude, ma mère, publié en 1995, fit de la liberté un moyen et un but ultimes.

«Nul peuple plus que celui-là n’a porté à la liberté un amour éperdu», disait-elle à Madrid en 1941, en évoquant l’attachement d’Imazighen à la liberté.

Mais l’ablation de tamazight était au programme, théorisée par des idéologues, relayée par un appareil politique avec une batterie de lois. Alors qu’Alger passait sous silence sa disparition, le président sénégalais, Léopold Sédar Senghor, par ailleurs poète, lui fit un grand hommage : «C’est Mme Taos Amrouche qui nous ramena aux racines, encore humides, de ce grand peuple qu’est l’ethnie berbère, qui, au moment des conquêtes grecques et romaines, occupait toute l’Afrique du Nord, avec ses expressions égyptienne, libyenne, numide, et ‘maure’.

C’est elle qui fit connaître et, surtout, sentir les chants-poèmes des Berbères dans leur langue originaire. D’un mot, c’est elle qui porta au Festival mondial des Arts nègres, l’une des contributions les plus authentiques de l’Afrique du Nord.» (in Présence africaine, n°103, 1977). Ce témoignage laissait entrevoir la place de cette grande dame dans le panthéon des ardents combattants de l’africanité.

 

Tarik Djerroud

Ecrivain et éditeur. Ce texte est adapté d’un chapitre inclus dans le récent ouvrage de l’auteur, «Tamazight, âme de l'Afrique du nord» (éditions Tafat).
 

 
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