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Anniversaire .Les soixante ans de Nedjma

Sublime étoile

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le 24.12.16 | 10h00 Réagissez

Il y a soixante ans, Kateb Yacine, décédé à soixante ans (1929-1989), signait un roman fondateur de la modernité littéraire maghrébine.

Paru aux éditions du Seuil à Paris en 1956, Nedjma a tout de suite été remarqué pour sa singularité. Long poème d’amour et appel à la révolte contre l’injustice coloniale, roman autobiographique et récit mythique…, Nedjma était né et l’écriture katébienne dessinait de nouveaux horizons dont se réclament encore bien des écrivains.

Le grand poète algérien, Jean Sénac, ne s’y trompait pas en annonçant, dès la sortie du roman, que nous ne finirons pas de ressentir les brûlures de ce «chant terrible». Alors âgé de 27 ans, Kateb Yacine s’était déjà distingué par des poèmes fulgurants, où s’exprimait toute la puissance de son verbe. Rappelons que la première apparition de Nedjma remonte à 1948 avec le poème Nedjma ou le poème ou le couteau, paru au Mercure de France.

Nous avons aujourd’hui accès à l’œuvre poétique grâce notamment au travail admirable de Jacqueline Arnaud pour retrouver et organiser les textes inédits ou publiés séparément. Dans ce poème de jeunesse, la femme inaccessible irradie déjà de toute sa séduction. Ce personnage devenu mythique, entré au panthéon de notre littérature et de la littérature universelle, est inspiré d’une cousine mariée pour laquelle le jeune Kateb brûlait de passion. Mais le désir ne se réduit certainement pas à un «objet du désir».

Cette passion dévorante est aussi celle du pays et de la liberté, comme le montrent les nombreuses apparitions de Nedjma dans le théâtre, la poésie et les récits de Kateb Yacine.

Par ailleurs, la participation aux tragiques manifestations du 8 Mai 1945, alors qu’il était lycéen à Sétif, l’emprisonnement et le simulacre de son exécution forgeront profondément la personnalité et l’œuvre de l’écrivain. «Je suis né quand j’avais seize ans, le 8 mai 1945. Puis, je fus tué fictivement, les yeux ouverts, auprès de vrais cadavres et loin de ma mère qui s’est enfuie pour se cacher, sans retour, dans une cellule d’hôpital psychiatrique. Elle vivait dans une parenthèse, qui, jamais plus, ne s’ouvrira. Ma mère, lumière voilée, perdue dans l’infini de son silence», rapporte Mediene Benammar, auteur de Kateb Yacine, le cœur entre les dents (Robert Lafont, 2006).

Dès sa prime jeunesse, poétique et politique s’entrecroisent et se conjuguent dans le parcours de Kateb Yacine. Il n’a que 18 ans quand il se permet d’aller pourfendre à Paris la prétendue mission civilisatrice du colonialisme dans son admirable conférence sur l’Emir Abdelkader. S’il lit avec passion les poèmes de Rimbaud ou de Nerval, si William Faulkner deviendra son romancier préféré, son véritable mentor est cheikh Mohamed Tahar Ben Lounissi, qu’il rencontre dans les cafés de Constantine et qui deviendra, dans Nedjma, le fougueux vieillard Si Mokhtar. 

 

Kateb Yacine s’imprègne en sa compagnie des revendications politiques d’indépendance et du génie populaire qu’il a connus au berceau auprès d’une mère admirée et parmi une famille habitée par les démons de la poésie. Plus tard, Mohammed Dib, son collègue à Alger Républicain, témoignera de la profondeur des analyses politiques que produisait "Le Peuple", surnom qui était alors donné à Kateb Yacine ! Un fort sentiment d’appartenance à son peuple en lutte anime en effet le volcan humain qui explosera dans Nedjma.

«Je n’étais plus qu’un jarret de la foule opiniâtre», c’est ainsi qu’il décrira les manifestations du 8 Mai 1945 dans un chapitre hautement poétique du roman. L’appartenance au peuple passe aussi par l’appartenance à la tribu, celle des Keblout, dont Kateb descend de père et de mère. Il faut aujourd’hui comprendre que les ancêtres élevés au rang de mythe ne relèvent pas d’un passéisme mais, au contraire, de l’affirmation subversive d’une profondeur historique marquée par la tragique invasion française avec son lot de dépossessions, d’exécutions et de trahisons...   

C’est à travers toutes ces dimensions que se lit Nedjma. Si elle connaît des métamorphoses dans l’œuvre de Kateb Yacine, Nedjma ne saurait cependant se réduire à une métaphore. Elle reste cette femme, bel (belle) et bien humaine, dont sont épris les quatre jeunes hommes du roman. Il faut rendre ici hommage au patient travail de lectures et de relectures effectué depuis des décennies par Ismaïl Abdoun. Le chercheur (et poète !) propose une lecture de Nedjma en trois dimensions, entre énoncé lyrique lié à l’expression de soi, énoncé historique brassant des événements allant du contemporain à l’antique et énoncé mythique relatif aux ancêtres et aux origines.

«Nedjma va prendre une dimension considérable dans le déroulement de l’œuvre, elle atteint son summum dans le roman qui porte son nom, où elle rencontre, dans la violence et la passion, l’Histoire et la Légende, pour décliner peu à peu, ou plus exactement, pour prendre un aspect polymorphe, éclater en images diverses : femme, mère, vierge, patrie, histoire, légende, tribu…», écrit Abdoun dans Lecture(s) de Kateb Yacine (Casbah, Alger, 2004).

Si elle ne prononce quasiment aucune parole dans le roman, Nedjma y est pourtant présente d’un bout à l’autre. Kateb Yacine donne un nom à cette femme «indigène» souvent caricaturée par des littérateurs et peintres en mal d’orientalisme lascif. Un nom et des significations d’une incroyable richesse. Nedjma, ou l’étoile, en arabe, est d’abord un prénom répandu à Constantine et dans l’Est algérien. N’est-ce pas déjà le prénom de la femme inaccessible, sublimée au XIXe siècle par le poète Djaballah Ben Saâdi El Annabi dans son magnifique El Boughi, chanté notamment par feu Hadj Tahar Fergani ? On le retrouve aussi dans le titre d’un roman L’Erreur de Nedjma, de l’écrivaine algérianiste, Anette Godin, autour d’un mariage «mixte» en Tunisie, qui rencontra un certain succès lors de sa parution en 1923. Par ailleurs, Nedjma c’est l’Etoile nord-africaine, ce parti dissout en 1937, le premier à réclamer l’indépendance de l’Algérie et de l’ensemble du Maghreb. L’étoile est aussi le symbole central de l’emblème national. C’est encore l’enseigne d’un célèbre café de Constantine, qui avait ouvert l’année de la naissance de Kateb Yacine et que celui-ci avait fréquenté, au point que la légende urbaine affirme qu’il y aurait rédigé des passages de son roman.

On pourrait allonger ainsi ad libitum les occurrences et acceptions, dans et en dehors de l’œuvre de Kateb Yacine, mais Nedjma reste un texte premier-né du génie poétique d’un jeune écrivain.

On dira avec Kateb Yacine que Nedjma est avant tout un symbole : «Un symbole, dans ce qu’il a de profond, n’est jamais voulu… Au fond, un symbole, ce qu’il a de propre est qu’il est insaisissable, et que, en même temps, chaque fois qu’on l’examine d’un côté ou de l’autre, il est de plus en plus riche en significations.»

Ces significations qui circulaient dans l’œuvre de Kateb Yacine continuent de s’enrichir avec les écrivains et artistes qui s’en inspirent d’une manière ou d’une autre. L’une des dernières en date est la jeune auteure Amal Bouchareb, qui a signé en 2015 un excellent premier roman (Sakarat Nedjma, Chihab, 2015) où l’on retrouve Nedjma en vieille démente, en guenilles, agonisant dans une ruelle d’Alger. En 2001, Mourad Djebel dévoilait son roman Sens interdits (Barzakh) qui, sans être une simple réécriture, dialogue largement avec l’œuvre de Kateb Yacine, avec ses trois personnages épris de la fascinante Yasmina au milieu de la tourmente, non plus de Mai 45, mais des sanglantes années quatre-vingt-dix.

De même, plusieurs critiques ont retrouvé dans Le chien d’Ulysse (2001), de Salim Bachi, qui se déroule dans la ville mythique de Cirta, des éléments du roman de Kateb Yacine. Poème d’amour impossible et de guerre inévitable, le texte de Kateb Yacine n’a pas cessé d’inspirer les créateurs. Tout comme la peinture de son ami M’hamed Issiakhem (l’autre jumeau de Nedjma, selon l’expression de Mediene Benammar), l’œuvre de Kateb Yacine est aussi personnelle qu’universelle.

La première traduction en langue arabe de Nedjma, parue à Beyrouth sous la plume de la Syrienne Malka Abiod Aïssa, remonte à 1962. Une nouvelle traduction vers l’arabe a été publiée en 2008 en Algérie (Ikhtilef/Difaf) par Saïd Boutadjine. L’influence de l’œuvre ne s’arrête certainement pas à la littérature francophone, et Waciny Laredj nous confiait son souhait de lire enfin une traduction arabe au diapason de l’original. En attendant, une traduction en tamazight a été annoncée en mars dernier par le Haut-Commissariat à l’amazighité. D’autres traductions ont été publiées dans le monde, jusqu’au Japon, où l’universitaire Udo Satoshi se consacre à l’étude de l’œuvre de Kateb Yacine.

Au théâtre, c’est Mohamed Kacimi qui a écrit une libre adaptation de Nedjma présentée en 2003 en ouverture de l’année de l’Algérie en France. Le metteur en scène, Ziani Cherif Ayad, trouvera dans l’œuvre de Kateb Yacine «une vision très lucide de l’histoire de l’Algérie, qui est décrite avec toute sa complexité et toutes ses contradictions». Alors qu’il a d’abord été présenté dans la clandestinité, entre Tunis et Bruxelles en compagnie de Jean-Marie Serreau, avant de se poursuivre, après l’indépendance, en dialectal au plus près du peuple algérien, voilà que le théâtre de Kateb Yacine fait son entrée à la vénérable Comédie-Française.

«Entrée ironique dans l’institution théâtrale prestigieuse pour ce pourfendeur des sacralités et pas seulement des sacralités religieuses, mais en même temps, juste reconnaissance pour le grand homme de théâtre qu’il a été, dans des registres tellement divers, de la création personnelle aux créations collectives», écrit Christiane Chaulet-Achour. Outre les œuvres directement inspirées de Nedjma, reste l’influence incontournable d’une écriture éruptive brisant les carcans de la langue et les conventions de la forme romanesque. «60 ans après sa première publication en 1956, ce roman reste fondateur d’une littérarité algérienne de langue française libérée du modèle romanesque français, et apparaît donc toujours encore comme la référence explicite ou implicite d’un très grand nombre d’écrivains algériens actuels», écrit Charles Bonn.

A l’occasion des soixante ans de Nedjma, des publications interrogent de nouveaux aspects de l’œuvre et de son actualité. Un ouvrage intitulé D’ici et d’ailleurs, l’héritage de Kateb Yacine est paru aux éditions Peter Lang sous la plume de Catherine Milkovitch-Rioux et Isabella Von Treskow. Un colloque a également été organisé par l’université de Grenoble-Alpes (France) en avril dernier. En Algérie, un colloque international annuel dédié à Kateb Yacine se tient à Guelma au mois de mars. Au-delà de cette commémoration, il faut signaler que l’œuvre phare de cet écrivain a fait l’objet d’innombrables mémoires et thèses dans le monde.

Poète, romancier et dramaturge en langue française et en arabe dialectal, Kateb Yacine reste l’homme d’un livre. Une qualification qui ne le rebutait en aucun cas et qu’il réclamait même : «A l’origine, c’est un poème qui s’est transformé en romans et en pièces de théâtre, mais c’est toujours la même œuvre que je laisserai certainement comme je l’ai commencée, c’est-à-dire à la fois à l’état de ruine et à l’état de chantier, exactement comme l’Algérie est encore à la fois une ruine et un chantier». 

«SUPRÊME RÉFÉRENCE»

L’influence particulière de Kateb Yacine sur la littérature maghrébine a été soulignée par le grand écrivain marocain Abdelkebir Khatibi qui le qualifiait de «suprême référence».

Dans son roman autobiographique, La mémoire tatouée (1971), il écrivit : «Je fus reconnaissant à Kateb, notre meilleur écrivain, de susciter en moi cet encerclement mythique, ce contre quoi toute histoire s'effiloche. Nedjma, merveilleuse incandescence !

Avec ce poète errant, j'ai réappris ma rue d'enfance et son énigme, l'égarement des souvenirs quand me harcelait la guerre. Il y a une parole qui ne se donne que conjurée, je me liais à Nedjma, je marchais un peu ivre, le regard lointain, puisque le chant de Kateb, par un parfait contrepoint, me menait entre le chaos retenu et l'aventure blanche.»

Walid Bouchakour
 
 
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