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Disparition. L’artiste-peintre Abdallah Benanteur

S’effacer dans l’art

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le 06.01.18 | 12h00 Réagissez

 
	à gauche une œuvre de Benanteur "chapeau", 
 
	à droite une autre œuvre :  "Hommage a Bocklin"
à gauche une œuvre de Benanteur "chapeau",...

Encore un, serait-on tenté de dire dans cette succession de décès qui frappe le monde des arts et nous oblige à des nécrologies répétées. Novembre 2017, s’en allaient Salah Hioun et Choukri Mesli, à quelques jours d’intervalle.

Et voilà qu’environ un mois et demi après, c’est au tour de Abdallah Benanteur décédé mardi dernier à Paris à l’âge de 87 ans.

Comme ses deux prédécesseurs dans le trépas, il appartenait à cette «génération de 1930» dont les membres sont nés durant ou plus ou moins à proximité de cette année qui marquait le centenaire de la colonisation.

Une génération qui a posé, durant les années décisives du combat libérateur national, les fondements de l’art moderne algérien et l’a développé à partir de démarches créatives différentes, au gré des visions et styles personnels de chaque artiste. Une génération qui compte les défunts Issiakhem, Baya, Khadda, Guermaz, Ali-Khodja, Louaïl, etc. Si la disparition actuelle de cette admirable «compagnie» relève de l’ordre naturel, elle n’est pas anodine du point de vue de l’histoire de l’art qui n’a pas encore écrit son sa contribution.

Abdallah Benanteur est l’un de ses représentants les moins connus car, à l’indépendance du pays, il avait fait le choix, rare parmi ses pairs, de rester en France où il était arrivé en 1953. Moins connu en Algérie où ses apparitions artistiques ont été exceptionnelles au point qu’on ne peut se souvenir que d’une belle exposition de gravures à la galerie Esma de Riad El Feth. Mais certainement plus connu à l’étranger que nombre d’artistes de sa génération puisque, dès ses débuts en Europe, il s’est engagé dans la dynamique de l’art moderne d’une manière professionnelle en inscrivant sa production sur le marché où il a joui d’une cotation régulièrement appréciable.

A titre d’exemple, en 2014, dans une enchère internationale Sotheby’s à Doha, une de ses œuvres, «Golden domes» avait été emportée à près de 44 000 dollars. Ses créations figurent d’ailleurs dans de nombreuses collections dans le monde, auprès de musées ou de particuliers.

Autre distinction par rapport à ses compagnons de génération, ce n’est pas essentiellement dans la peinture qu’il a construit sa signature mais surtout dans la gravure dont il était devenu un maître reconnu. Le seul de ses pairs qui se soit autant concentré sur cette technique est sans doute Salah Hioun, d’autres, à l’exemple de Khadda, la pratiquant de manière secondaire par rapport à la peinture. Cette maîtrise et ce goût de la gravure l’ont conduit vers la création bibliophilique. Cet art assez rare dans le monde, mais prisé des grands collectionneurs, a contribué fortement à sa réputation. Sa première exposition personnelle de tableaux remonte à 1957, à Paris, soit 4 ans à peine après son arrivée dans cette ville, à l’âge de 22 ans.

Elle lui ouvre la porte d’autres galeries en Europe. A partir de la fin des années quatre-vingt, son travail est pris en charge par la galerie parisienne Claude Lemand qui lui consacrera vingt expositions personnelles et le fait participer à près d’une trentaine collectives. Cette galerie assurera également sa promotion internationale et éditera une somptueuse monographie en deux volumes récapitulant ses peintures (2002) et ses œuvres graphiques (2005). 

S’agissant de ces dernières, le goût lui en est sans doute venu en 1961 en illustrant le recueil de poèmes de Jean Sénac, Matinale de mon peuple, consacré à l’Algérie en guerre. C’est à cette période qu’il se voue plus assidûment à la gravure et entrevoit toutes les possibilités de l’art bibliophile. Il apparaît dans la mythique exposition de la salle Pierre Bordes (auj. Ibn Khaldoun) à Alger, le 1er novembre 1963. Puis, sans jamais renoncer à la peinture et la gravure en tableaux, il va beaucoup se consacrer à ses œuvres-livres, notamment à partir de 1965 où il crée la collection Charef, prénom de son frère martyr de la guerre.

En quarante ans, cette collection comprendra environ 1500 ouvrages ! Ils portent sur des poèmes, parfois de la prose, de grands auteurs mystiques ou profanes du monde musulman, des écrivains algériens et du monde entier. Il les réalise à la main (montage, typographie, reliure…) en y intégrant ses gravures et parfois des dessins et gouaches. Pour n’en avoir vues hélas que deux chez un collectionneur, je peux assurer qu’il s’agit de véritables joyaux d’art et de culture réalisés en exemplaires uniques ou en tirages très limités. Dans cette entreprise, à la fois artistique, livresque et artisanale, on doit signaler le rôle de son épouse, Monique Boucher, poétesse et peintre, dont les textes ont donné lieu à plusieurs pièces de la collection. Elle fut pour Benanteur, une compagne de vie comme une complice en art jusqu’à son décès en 2014.

En dépit de son long exil, Benanteur n’a jamais rompu les fils nostalgiques ou oniriques de ses origines et quand on remonte aux sources de sa vie, on y retrouve d’une manière ou d’une autre, les racines de son inspiration. Enfant de Mostaganem où il est né le 3 mars 1931, il était le fils d’un personnage de la ville, à la fois commerçant, professeur d’arabe et imam. Ce père lui transmit sa passion pour la mystique soufie et la poésie arabe classique, tandis que son oncle, membre d’une association de musique andalouse, l’ouvrit à cet art. De là, se fortifia chez le jeune Abdallah un raffinement que l’on retrouve à l’évidence dans sa création. Les nombreux ennuis de santé de son enfance le poussèrent à lire et, très tôt aussi, à dessiner. Sa famille l’aida à entrer à l’Ecole des beaux-arts d’Oran à l’âge de quatorze ans.

Il y rencontre Abdelkader Guermaz, venu de Mascara. Ils sont quasiment les seuls Algériens de l’établissement, ce qui renforce leur amitié. Avec Mohamed Khadda que Benanteur fréquente depuis l’âge de 16 ans, se noue un lien quasi fraternel, soudé par leur voisinage à Mostaganem. Leurs passions pour l’art et la littérature se nourrissent mutuellement. Ensemble, alors qu’ils rendent visite à un ami séjournant au sanatorium de Rivet (auj. Meftah), près d’Alger, ils visitent le Musée des Beaux-Arts, s’extasiant devant les œuvres. Et c’est ensemble encore, qu’ils s’installent à Paris en 1953 où ils vivent simultanément l’aventure de l’art moderne et la partie de la guerre de Libération nationale sur le sol français. A l’indépendance, Khadda regagne le pays et Benanteur reste. On imagine le déchirement qui a dû les affecter mais qui, à notre connaissance, n’a pas affecté leur immense affection.

D’un point de vue créatif, Benanteur n’a pas échappé à la propension globale de la «génération de 1930» d’utiliser les signes traditionnels du patrimoine algérien dans une démarche moderne qui connaîtra son paroxysme avec le Mouvement Aouchem (1967) et que certains qualifieront bien superficiellement d’ «Ecole du signe». Mais Benanteur n’y cédera qu’à ses débuts, cherchant une expression moins proclamatrice et affirmant une individualité créative plutôt qu’une démonstration identitaire.

A ce titre, il est proche d’Ali-Khodja qui, formé par ses oncles, Mohammed et Omar Racim, sera aussi soucieux d’échapper à un certain enfermement et rêvant d’intégrer le patrimoine dans une dimension universelle. Vaste programme qui donnera chez Benanteur des périodes diverses toutes intéressantes de questionnements, d’élaborations et de rendus et qui font de lui (comme Ali-Khodja encore) un peintre plus volontiers porté sur la couleur et les intensités lumineuses que sur les formes et les graphismes.

Son univers pictural est celui des lueurs, des ombres, des nuances et des évanescences. Il laisse une œuvre magistrale en partie inventoriée ailleurs qu’en Algérie où, répétons-le, on le ne le connaît que peu, y compris dans les milieux artistiques. Son décès a été annoncé par un tweet de l’ambassadeur d’Algérie en France, Abdelkader Mesdoua, et c’est là sans doute une première, non pas par le medium utilisé.

Dans un entretien accordé au journal Ruptures (O. Hadjari. 18/05/93), Benanteur affirmait : «Je voudrais m’effacer dans l’art. Être peintre, c’est être le ‘larbin’ de l’art, et peu de gens l’acceptent. ça me chagrine d’être un enfant de notre époque, car elle est artistiquement la plus mauvaise et la plus complaisante.

Tout en étant petit artistiquement, on a la possibilité d’être consacré grand médiatiquement. Ce sont les médias qui créent, diffusent et consacrent les célébrités. Finalement, ce que l’on sait sur la personne n’existe pas, la personne du peintre est un obstacle entre lui et la peinture. C’est en nous effaçant en elle que nous la ferons exister.» Des propos qui illustrent la discrétion et l’humilité dont il a toujours fait preuve et qui nous rappelle sa passion profonde pour le soufisme où toute élévation passe par l’anéantissement (el fana) de soi. 
 

Ameziane Ferhani
 
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