le 05.01.13 | 10h00 1 réaction
La grande exposition «De terre et d’argile», organisée sous un chapiteau de l’Esplanade de Riadh El Feth (Alger), a pris fin le 28 décembre dernier.
Lancée dans le cadre de «Tlemcen, capitale de la culture islamique» (nov. 2011-janv. 2012), il est question qu’elle gagne par la suite une ville de l’est et une autre du sud. Une bonne manière de rentabiliser un investissement et un travail de recherche et de création que l’on souhaiterait voir se multiplier pour les manifestations de qualité. Outre le contenu de cette exposition, il faut saluer sa scénographie
(Noureddine Boutella) et sa communication visuelle (Khaled Semmar), dignes d’une manifestation internationale. Mais ce qui retient l’attention, c’est sans doute le fait qu’elle s’inscrive dans une démarche globale et continue, donnant lieu à des développements concrets et des perspectives «sur le terrain».
Cette exposition, remarquable de pédagogie et de soin esthétique, a permis notamment, là où elle est passée, d’engager une vaste campagne d’information et de sensibilisation sur les architectures de terre et leurs enjeux et potentiels. Elle aura réussi à attirer l’attention autour de trois axes essentiels qui sont autant de vérités hélas méconnues et bafouées par une sorte de mythologie constructiviste.
La première vérité réside dans l’universalité de l’architecture de terre qui ne se limite pas à l’Afrique et aux déserts du monde. On la retrouve partout sur la planète et depuis des temps immémoriaux. L’exposition signale d’ailleurs que des parties importantes de l’Alhambra et de la muraille de Chine sont de terre. Belles références qui illustrent bien la capacité esthétique et monumentale de l’architecture de terre. Même les pays du nord l’ont pratiquée. Ainsi, en Bulgarie, en France, en Irlande et dans des pays qui sont loin d’être sahariens, comme la Suède et le Danemark, peut-on repérer des habitations et édifices en terre qui ont fait la preuve de leur solidité et de leur adaptation au froid extrême. La parfaite isolation thermique de la terre se confirme donc, quel que soit le niveau du mercure.
A tel point qu’à de grandes altitudes (Népal, Tibet) des constructions viennent encore confirmer cette formidable capacité. La deuxième vérité réside dans la contemporanéité de l’architecture de terre. Trop souvent associée au patrimoine ancien, son image s’est attachée au passé, et ce, dans l’opinion publique, mais hélas aussi chez les décideurs et de nombreux professionnels. Il est certain que la naissance du Mouvement Moderne de l’architecture liée à la découverte du béton mais surtout à la mise en œuvre de ses possibilités extraordinaires de résistance et de forme (Le Corbusier en fut le précurseur) a, indirectement, forgé l’idée qu’il n’y avait de salut que dans les nouveaux matériaux. Or, contrairement aux idées reçues, la terre, et même les terres – car il en existe de plusieurs natures aux propriétés constructives diverses – est en mesure de répondre à l’ensemble des besoins techniques de l’architecture contemporaine. Les premiers grands immeubles de l’humanité n’ont-ils pas vu le jour au Yémen, dans la ville de Shinbam, dénommée la «Manhattan du désert» ?
Ceci pour la hauteur. Mais, tout également, ce matériau naturel, le plus disponible qui soit, peut garantir la solidité et la souplesse tout en s’inscrivant parfaitement dans les normes de l’architecture dite «durable». Aujourd’hui, de nombreux architectes dans le monde conçoivent et construisent des édifices d’une modernité indiscutable en recourant à cette technique millénaire dont les processus d’élaboration des éléments ont été mécanisés, voire industrialisés.
La troisième vérité, fortement liée à la précédente, réside dans la réfutation magistrale de l’idée que l’architecture de terre est une architecture des pauvres, réservée aux régions les plus défavorisés du Tiers-monde. Or, la relance moderne de l’architecture de terre a démarré aux Etats-Unis, et notamment dans leur sud-ouest, en s’appuyant sur des demandes de prestige et de luxe. Ainsi, avant de toucher les équipements publics, cette démarche a concerné et concerne encore pour beaucoup des demeures de riches. Les premiers architectes qui ont intervenu sur de tels projets de résidences, en Californie notamment, se sont vite aperçus des possibilités infinies qu’offrait la terre par rapport aux exigences les plus élevées de standing et d’esthétique. En matière de beauté d’ailleurs, l’exposition «De terre et d’argile», en réservant son hall d’accueil aux décorations réalisées par des artisans algériens ou autres sur des panneaux d’argile, montrait d’emblée toute la magnificence qu’on pouvait en tirer.
Mais, cruel paradoxe, ce sont les plus pauvres qui méprisent les ressources de l’architecture de terre, dont l’image demeure associée à la misère la plus crasse. De même, ce sont généralement les pays les moins riches de la planète qui accordent de l’importance à cette architecture. En Algérie, cette fausse opinion est très fortement répandue dans la société, associée de plus à la mémoire de la période coloniale où les maisons de «toub», comparées à celles en «dur» (pierres, briques et béton) des Européens ou de quelques Algériens favorisés, ont fini par représenter, dans l’imaginaire social, un état de déchéance et d’infériorité. Ce préjugé a d’ailleurs pris de telles proportions que, même dans les régions sahariennes du pays, on privilégie des constructions en parpaing et béton, en dépit de leur inadaptation totale aux chaleurs extrêmes et aux froids nocturnes.
Il y a donc là, à l’évidence, un problème culturel grave dans la mesure où il touche non seulement de larges pans de la société, mais aussi les décideurs et les professionnels (voir encadré «Façades vitrées : la terrible mode»). De plus, la comparaison aux constructions en «dur» procède d’une ignorance des immenses progrès accomplis dans la recherche et le développement des techniques de l’architecture de terre. Les traitements des matériaux-terres et les processus nouveaux d’utilisation rendent caduque toute comparaison avec les anciennes constructions de terre, encore que celles-ci aient largement fait la preuve de leur caractère durable. Si l’on s’amusait à commander une étude comparative sur la maintenance et le vieillissement d’une cité d’habitation construite après l’indépendance (Bab Ezzouar, Garidi, etc.) et celle d’un ksar saharien construit il y a deux ou trois siècles, on risquerait d’être très surpris !
Il faut espérer que le travail de longue haleine entrepris par l’architecte Yasmine Terki, figure de proue de nombreux cadres et professionnels qui œuvrent à la réhabilitation de l’architecture de terre, puisse déboucher sur une prise de conscience nationale. Entamé en 2009, lors du 2e Festival culturel panafricain d’Alger, avec une première exposition sur les architectures de terre d’Afrique et d’autres régions du monde, ce projet de réhabilitation a pris de la consistance avec la naissance du Festival culturel international de promotion des architectures de terre dont la première édition (18-22 déc.) a accueilli l’exposition «De terre et d’argile» ainsi que de nombreuses autres activités et, notamment, un séminaire et des ateliers d’initiation technique à l’EPAU d’Alger (Ecole polytechnique d’architecture et d’urbanisme) qui ont accueilli 120 étudiants par jour issus de cette école et des instituts d’architecture et de génie civil du pays.
Mais la grande avancée réside sans doute dans la création par le ministère de la Culture de Capterre (Centre algérien du patrimoine culturel bâti en terre) dont le siège est établi dans le fameux édifice L’Oasis Rouge de Timimoune, wilaya d’Adrar. Yasmine Terki, qui le dirige, estime qu’il entamera son action dès que les recrutements seront achevés. Elle compte notamment susciter une synergie intersectorielle qui permettra non seulement de réhabiliter le riche patrimoine algérien en architectures de terres (dont une centaine de ksour répartis sur 11 wilayas) mais, également, de donner à l’architecture nationale de nouvelles pistes contemporaines.
Vaste programme s’il en est, dans lequel il s’agira de convaincre les décideurs d’abord, les professionnels ensuite et la société aussi que nous disposons à travers le patrimoine d’un enseignement précieux. Soit de convaincre que la modernité peut jaillir du passé.
Depuis quelques années, les façades vitrées prolifèrent en Algérie. L’Etat et ses démembrements sont à la tête de ce mouvement, inauguré notamment par le siège de Sonatrach à Hydra (Alger). C’est le premier pourvoyeur de revenus et d’énergie du pays qui a, en effet, véritablement lancé ce qui est devenu aujourd’hui une mode qui touche aussi les entreprises privées et les particuliers.
Désormais, il n’est pas une ville ou une wilaya qui ne se pique d’avoir un ou plusieurs édifices de verre, en dépit des inconvénients notoires dans notre pays de ce matériau importé. Le panneau de verre est hélas associé, dans l’esprit de nombreux décideurs, à l’image de la modernité. Ce type d’architecture, créé dans les pays à faible ensoleillement, répond à un besoin évident d’économie d’énergie. En Algérie, il débouche, a contrario, sur un gaspillage insensé d’énergie électrique, nécessitant notamment des systèmes lourds d’aération et de climatisation.
Et ce, pendant que Sonelgaz exhorte les citoyens à modérer leur consommation. En outre, dans le nord du pays, à forte sismicité, la dangerosité des façades vitrées, en cas de secousse, a-t-elle été considérée ? De même que les frais de maintenance plus élevés ailleurs en raison de la poussière ambiante.
En somme, l’Algérie exporte de l’énergie pour importer du verre de construction qui lui fait dépenser plus d’énergie ! De même, nous avons importé des abribus dont la toiture est en verre et certains s’étonnent qu’en raison de l’effet de serre, les usagers des bus soit si indisciplinés en se tenant tout autour de l’abri en été ! Quand donc cessera cette incohérence qui consiste, au fond, à confondre la modernité avec le mimétisme culturel ?
Un des clous de l’exposition «De terre et d’argile» a été, sans doute, la mise en valeur de l’architecte égyptien Hassen Fathy (1900-1989) auquel, précise le catalogue, «on doit le regain d’intérêt mondial pour les architectures de terre et ses développements récents à travers le monde, notamment aux Etats-Unis». L’expérience extraordinaire de cet architecte a été relatée dans son ouvrage Construire avec le peuple, édité par Maspéro et réédité par
Actes Sud (Sindbad, 1996, disponible dans les librairies algériennes).
Il y expose notamment la construction du gros village de Gourna, près de Louxor, qui lui avait été confiée en 1945. En s’inspirant des traditions locales et en utilisant la brique de boue, fabriquée à partir des alluvions du Nil, il réalisa l'une des œuvres architecturales les plus marquantes du XXe siècle : économique, écologique et, de plus, belle. En formant sur le tas les futurs habitants et en les associant à la conception et au chantier, il révolutionna les rapports entre architecte, usagers et administration, laquelle s’était opposée à sa démarche.
L’effet esthétique était si fort qu’en réponse aux interrogations, Hassen Fathy dédicaça son livre aux paysans de ce village, affirmant : «Un paysan ne parle jamais d’art, il produit l’art». En 1981, il fut sollicité pour réaliser à Abiquiu, au Nouveau Mexique (USA), un village en adobe. Au cours de ce projet, il forma des architectes américains aux techniques de l’architecture de terre et nombre d’entre eux renforcèrent le mouvement de construction en terre aux Etats-Unis. Hassan Fathi a reçu en 1980 le Prix Agha Khan d’architecture et, en 1985, la Médaille d’Or de l’Union internationale des Architectes.
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