le 05.01.13 | 10h00 Réagissez
L’écrivain indo-britannique raconte ses années de clandestinité.
Salman Rushdie est un des romanciers les plus célèbres au monde avec Les Enfants de minuit qui raconte le lien particulier de l’écrivain avec son pays d’origine, l’Inde. Il a aussi publié Les Versets sataniques, roman qui a bouleversé sa vie et qui est au centre de son nouvel ouvrage, Joseph Anton. L’écrivain est né en 1947, à minuit, au moment précis où l’Inde accédait à l’indépendance, d’où le titre de la fresque fictionnelle Les Enfants de minuit qui met en avant cette coïncidence historique pour un écrivain hors du commun, de la pointure de William Faulkner ou James Joyce, avec ses onze romans et ses deux pièces de théâtre.
Salman Rushdie possède cette particularité d’être connu par des millions de gens qui n’ont jamais ouvert ses livres et certainement pas Les Versets sataniques qui lui valurent une condamnation à mort par fatwa de l’Ayatollah Khomeiny, lancée contre lui le 14 février 1989, jour de la St Valentin, ironie du sort comme il aime à le rappeler. Khomeiny avait décidé que ce roman était une offense à l’Islam et il mit à prix la tête de l’écrivain. Ce couperet allait changer sa vie, car depuis ce jour il n’était plus revenu dans sa maison de Londres. Treize années après cette condamnation, Salman Rushdie est toujours vivant, une victoire pour la liberté d’expression qui a triomphé sur le fanatisme religieux et la bigoterie assassine. Les années de clandestinité viennent de donner naissance à un superbe ouvrage autobiographique au titre étrange. En fait, la police britannique chargée de sa sécurité avait exigé qu’il prenne un pseudonyme afin de pouvoir passer entre les mailles des «fous de Dieu» d’Angleterre, d’Iran et d’ailleurs. Après maintes combinaisons, il choisit le nom de Joseph Anton en hommage à deux écrivains : Joseph Conrad et Anton Tchekhov. Ces deux prénoms prestigieux allaient accompagner ses pérégrinations clandestines imposées par les intégristes iraniens, pakistanais et indiens qui exigeaient qu’il soit assassiné ou brûlé vif.
Grâce à ce pseudonyme, il pouvait louer discrètement des maisons ou des appartements, ouvrir un compte en banque et voyager sans être repéré. Cette autobiographie est originale puisqu’elle utilise la troisième personne du singulier pour le personnage de Joseph Anton. Le narrateur, Salman Rushdie, raconte ainsi la vie de ce tiers qui n’est autre que lui, situation schizophrénique qui aide à guérir un immense trauma. La prouesse de l’auteur réside dans le fait que son autobiographie se lit comme un roman, avec une atmosphère diptyque, unique et d’une sincérité époustouflante. L’histoire est racontée avec subtilité à travers une vie psychologiquement carcérale qui a duré une dizaine d’années. Entre-temps, des centaines de personnes sont mortes à cause d’un roman, Les Versets sataniques, déclaré blasphématoire.
L’écrivain Salman Rushdie nous confie la vie de Joseph Anton en allant au-delà de cette période d’enfermement, de peur, d’angoisse continue et de solitude. Il revient notamment sur son pays, l’Inde, sur son enfance à Bombay, sur ses rapports avec ses parents en tant que fils unique, sur sa culture musulmane, bien que non pratiquant, contrairement à ses parents qui ont dû quitter l’Inde pour le Pakistan musulman. Il révèle les éléments qui ont fait ce qu’il est devenu et la trajectoire d’une vie hors du commun.
On apprend qu’il n’a pas écrit en étranger à la culture musulmane, mais qu’il s’est engagé dans l’écriture des versets sataniques en connaissance de cause, pour évoquer un épisode historique de la vie du Prophète Mohammed par rapport aux trois déesses ailées, une histoire expurgée du récit des Révélations et dont la référence se trouverait dans la sourate 22 : «Nous n’avons jamais envoyé avant toi un seul prophète ou messager sans que Satan ait jeté en travers de ses vœux quelques désirs coupables». C’est de ce texte qu’il tira son titre qu’il ne conçut jamais comme un blasphème à l’Islam, mais comme la version fictionnelle de faits historiques connus. Salman Rushdie donne des éléments d’explication de la genèse de son roman «maudit» qui marquera sa vie, expliquant que ce n’était nullement une provocation de sa part, mais un véritable travail d’introspection sur «sa» religion, et de travail de fiction au service d’une meilleure perception de l’Histoire. Salman Rushdie ne se justifie pas, il explique, avec une honnêteté lucide, sa démarche intellectuelle.
Au-delà de cette analyse auto-narrative, il fait défiler treize ans de son existence où il vécut dans une immense solitude intérieure sans être jamais physiquement seul, paradoxe, contradiction et souffrance pour un écrivain dont le métier est d’être justement solitaire pour réfléchir, méditer, lire et écrire. Les policiers de Scotland Yard étaient toujours présents et il devait changer de domicile régulièrement, à ses propres frais. Ne plus vivre quotidiennement avec son fils Zafar, voir sa vie sentimentale éclatée – divorce et rencontres s’en suivirent – cela le fit souffrir. Ne plus exister socialement était le pire.
Joseph Anton a traversé un calvaire. Il devait se cacher lorsque des femmes de ménage arrivaient, quand le facteur se présentait ou quand une quelconque personne arrivait dans un de ses lieux de résidence, jamais loués en son nom mais au nom de ses amis ou de
Joseph Anton. Le moindre déplacement donnait lieu à un véritable programme, digne des plus grands films policiers les plus complexes. Pour semer d’éventuels tueurs à gages, la méthode du «nettoyage à sec» était appliquée : sur la route, les policiers devaient accélérer puis ralentir, puis prendre un virage ou une bretelle à la dernière minute, alors que la voiture devait donner l’impression d’aller tout droit. Mille histoires sont racontées comme cet épisode où il devait aller aux urgences pour une rage de dent : la police avait prévu un corbillard pour le sortir de l’hôpital dans le cas où un tueur s’introduirait dans le bloc opératoire ! Ou encore cette rencontre téléphonique avec Vaclav Havel. Le plus dur était de ne pas avoir le droit de s’exprimer, car le gouvernement britannique en avait décidé ainsi. Lire dans les journaux des articles, entendre à la radio, voir à la télévision des gens qui parlaient en son nom et inventaient des faits le faisait hurler de rage.
Condamné, il a toujours refusé de se défendre sur le plan politique, mettant en avant dans cette autobiographie exclusivement le côté littéraire et fictionnel de son œuvre et défendant avec force la liberté de l’imagination. L’histoire de Joseph Anton se termine lorsque la fatwa fut levée. Cette autobiographie de 700 pages se termine sur une belle scène où la voiture de Scotland Yard s’éloigne, le laissant seul dans le hall d’un grand hôtel londonien et il se dit : «Très bien, allons-y». Alors, pour la première fois depuis de longues années, il sortit de l’hôtel Halcyon, marcha sans garde du corps dans Holland Avenue, leva le bras pour héler un taxi et le taxi s’arrêta. Un geste banal qui signifiait la vie et la liberté gagnées contre l’intégrisme. Le talent de conteur de Salman Rushdie s’exprime encore.Benaouda Lebdaï
Salman Rushdie, «Joseph Anton». Editions Plon, Paris, 2012.
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