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La chronique africaine de Benaouda Lebdaï

Pelé à Oran

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le 26.05.18 | 12h00 Réagissez

Il a été souvent affirmé que le football est l’opium du peuple, que ce sport populaire a souvent été utilisé à des fins de manipulations politiques de dirigeants de tous bords à travers le monde.

 Lorsque le football devient un sujet littéraire, la question posée, surtout lorsqu’on n’est pas grand amateur de ce sport est : allons-nous être pris par le récit ?  Dans le cas du dernier roman d’Abdelkader Djemaï, le titre choisi,

Le jour où Pelé est une invitation à la curiosité pour en savoir plus sur cette journée énigmatique. Le récit entraîne le lecteur dans le monde particulier et intime du personnage principal qui se nomme Nourredine, grand admirateur de l’équipe brésilienne. L’adolescent voue surtout une véritable vénération pour le grand attaquant de tous les temps,

Edson Arantes de Nascimento, dit «Pelé».
L’Algérie sortait de sept années de Guerre de Libération et c’était une fierté pour elle d’inviter la plus prestigieuse équipe de foot du monde. L’équipe nationale d’Algérie affrontera lors d’un match amical l’équipe de Pelé au grand stade municipal d’Oran. Pour Nourredine, qui vit à Haouch Benaouda, un lieu qu’il «porterait toute sa vie en bandoulière», le rêve ultime est d’être présent à ce match historique pour tous les Algériens fiers de l’être. C’est l’événement sportif à ne pas rater, pour son père aussi et toute la population oranaise. Les fans des autres villes du pays arrivent en grand nombre dans la capitale de l’Ouest.

L’art du romancier est de prendre le lecteur par la main pour le faire entrer par touches dans le monde du jeune Nourredine qui ne pense qu’au jour J, celui du match Algérie-Brésil. Le narrateur allie de manière subtile l’histoire des lieux de la ville d’Oran, celle des personnages, à la grande Histoire. Abdelkader Djemaï fait appel à sa propre mémoire pour décrire les différents quartiers, rappelant à bon escient les dates marquantes de l’Histoire de l’Algérie dans son rapport avec la France. Il rappelle avec justesse et finesse des incidents politiques, comme la période de l’OAS ou les problèmes sociaux, ceux qui l’ont marqué personnellement durant son enfance oranaise. Le temps du récit couvre les premières années de l’indépendance, un temps plein d’espoir avec des références continues au journal La République d’Oran.

Le récit est semé de repères historiques, de détails dont seul un habitant d’Oran de l’époque peut se souvenir. L’histoire est chronologique, car elle couvre quelques jours avant le match, l’achat du billet d’entrée, le déroulement du match, le lendemain du match, le retour à la maison familiale et les retrouvailles avec le père, lui aussi supporter inconditionnel de Pelé que tous les Algériens étaient fiers de recevoir, même si le Brésil a gagné le match. Les flashbacks historiques et personnels égrènent ce récit.

Abdelkader Djemaï fait revivre les souvenirs des uns et des autres, les odeurs des boulevards et des gargotes, des cafés et des gâteaux au miel, des beignets, des bruits vivants des quartiers pauvres mais aussi des quartiers riches du temps de la colonisation, des rappels des méfaits de la guerre, des assassinats d’innocents de tous bords, des accords d’Evian, de De Gaulle, du jour de l’indépendance et de la joie d’être enfin libres.

Le fameux match a lieu un 17 juin 1965 et donc la veille du 19 juin 1965, jour du coup d’Etat et de la prise du pouvoir par le colonel Houari Boumediene. Nourredine raconte avec simplicité le soir du match quand «il allait goûter avec plaisir au jeu collectif explosif des Brésiliens ayant pour support une technique irréprochable». Le match s’est déroulé en présence du premier Président de l’Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella, qui fut quelque peu hué et envers qui des voyous avaient jeté des projectiles, «de jolis berlingots de lait aromatisé». Cela avait choqué Noureddine.

Mais le lendemain, l’explication est arrivée quand la Radio algérienne passant en boucle des chants patriotiques avait annoncé la destitution du président Ahmed Ben Bella, traité de démagogue et de mauvais gestionnaire par Houari Boumediene qui reprenait en main la Révolution qui, selon le communiqué, avait été déviée de sa trajectoire.

C’est alors que Noureddine réalisa que ce qui s’était passé la veille au stade d’Oran n’était pas qu’un simple incident de voyous.

Le Brésil avait gagné et la désillusion était grande, à cause de l’échec de l’équipe nationale.

Cependant, pour tous les amateurs de football, l’essentiel était quand même d’avoir vu jouer le grand Pelé. Nourredine, en ce jour historique, venait de réaliser que les stades n’étaient jamais loin de la politique ; en fait, l’adolescent est passé de l’âge de l’innocence à l’âge adulte en ce jour du 19 juin 1965, comme l’Algérie était passée d’une révolution à une autre. L’adolescent est entré de plain- pied dans la maturité, quittant le monde des illusions et de la défaite car, pour lui, «cette vilaine histoire de coup d’Etat militaire ressemblait… à un but marqué hors-jeu ou avec la main».

Un roman qui dévoile encore une fois le talent de conteur de Abdelkader Djemaï. 


Abdelkader  Djemaï, «Le jour où Pelé», Paris, Le Castor Astral, 2018.
 

 
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