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Paris. Le vingt-troisième maghreb des livres

Oued, rive droite

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le 11.02.17 | 10h00 Réagissez

 
	 
	Depuis sa création en 1994, la manifestation 
	a parcouru un chemin appréciable
Depuis sa création en 1994, la manifestation a parcouru un...

C’est une manifestation assez particulière que le Maghreb des Livres, dont la 23e édition se déroulera les 17 et 18 février.

Par son lieu, sa formule mais aussi son esprit qui distingue cette rencontre parmi les centaines de manifestations autour du livre que la France abrite.

Elle se tient sur la rive droite de la Seine dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris, monument prestigieux qui incarne une bonne partie de l’histoire et des valeurs de ce pays depuis 1357, soit – pour dire sa profondeur historique – cent-trente-cinq ans avant la chute de Grenade. Il y a quelque chose de marquant, et peut-être de marrant, dans le contraste des salons lambrissés, très aristocratiques, avec le contenu des livres qui, d’une manière ou d’une autre, portent les couleurs et les arômes exubérants du Maghreb mais aussi la brûlure de ses problèmes. Un contraste à la Jacques Prévert…

Pour la formule, deux jours de week-end, mais en hiver quand la plupart des salons du livre français de cette taille préfèrent le printemps ou l’été et se tiennent, assez souvent, dans des petites villes de province, voire des villages. Une façon pour le Maghreb des Livres de jouir d’une plus grande visibilité qui, jusque-là, lui a plutôt réussi. Donc, une bonne place dans le calendrier, mais rarement la faveur des grands médias, ce qui ne l’empêche pas de jouir d’une bonne couverture médiatique et de rentabiliser son propre réseau dans lequel internet vient relayer le bouche-à-oreille.

Pour l’esprit, une rare ambiance d’échange et de partage, à mi-chemin entre kermesse et salon littéraire. La population éphémère du lieu signale des différences d’origines, de professions et même de points de vue (avec quand même une dominante de gauche) mais une attraction certaine du dénominateur commun, le Maghreb. Pour nombre de visiteurs, le livre est aussi un prétexte pour se rencontrer puisqu’il n’existe pas en France d’autres manifestations de même importance entièrement construites autour de la thématique maghrébine.

Petite exception : le Maghreb des Films, lancé à ses débuts par le même organisateur que le Maghreb des Livres, soit l’association Coup de Soleil, avant de s’autonomiser. Mais les débats après projections n’autorisent pas la même effervescence humaine avec ses déambulations et effusions. S’il est une autre particularité dont cette rencontre peut se prévaloir, c’est bien d’être la seule manifestation maghrébine du livre et, chaque année, elle vient souligner que le Maghreb lui-même n’a pas été en mesure d’organiser un carrefour régional similaire.  L’idée, un moment murmurée, d’une rencontre livresque maghrébine triennale ou quadriennale, itinérante entre les villes du Maghreb, s’est évanouie à l’épreuve de la réalité contrariée du projet maghrébin global.

Aussi, à part le Maghreb des Livres de Paris, il n’est pas d’autre lieu au monde où les productions éditoriales et les créations littéraires de la région puissent se retrouver. Son avantage est d’adjoindre à cette rencontre les Français dits de souche concernés ou intéressés par le Maghreb, ainsi que la communauté maghrébine qui compte de nombreux auteurs et un lectorat appréciable. Celui-ci ne se reflète pas cependant sur la fréquentation de la manifestation si l’on prend comme référence la dimension démographique.
Selon une étude publiée en 2015, le nombre de personnes d’origine maghrébine sur trois générations aurait atteint en 2011 près de cinq millions d’individus, dont plus de la moitié d’origine algérienne*. Une autre étude du secrétariat général de l’Immigration indiquait la présence en France, en 2012, de 780  000 maghrébins «très diplômés» (masters, doctorats, grandes écoles).

Ils sont loin de se bousculer au Maghreb des Livres puisque celui-ci est crédité d’environ 7000 visiteurs et qu’il n’est pas fréquenté que par des Maghrébins d’origine ou de nationalité. Il faut croire que les lettrés du Maghreb ne lient pas forcément leurs passions livresques à leur région d’origine.

C’est ce que nous confiait l’an dernier un avocat algérien installé à Paris depuis 1985 et qui venait pour la première fois au Maghreb des Livres : «Bien sûr, je suis intéressé par les livres algériens ou maghrébins. Mais ceux que je veux acquérir, je les achète en librairie au moment où ils sortent ou à la Fnac qui offre un bon choix. Et puis, quand je rentre au pays, j’en profite pour découvrir et acheter les livres locaux, surtout sur l’histoire de l’Algérie. Il y en a de très intéressants, de plus en plus. Sinon, mes lectures sont assez larges, un peu liées à ma profession, des essais ou des chroniques judiciaires. Et puis beaucoup de littérature du monde entier. J’aime surtout les romans latino-américains et puis les bons polars américains ou scandinaves.»

On comprend mieux ainsi les scores de fréquentation du Maghreb des Livres qui demeurent cependant honorables dans le contexte français. Depuis sa création en 1994, la manifestation a parcouru un chemin appréciable, partant d’une modeste demi-journée dans les locaux du Centre national du Livre à son déploiement en 2001 à l’Hôtel de Ville de Paris avec quelques passages difficiles. Il reste que ses 23 ans d’existence le positionnent comme un témoin de l’histoire récente de l’édition et de la littérature au Maghreb avec, récemment, quelques ouvertures sur les expressions en langues arabe et tamazight. Il est également un témoin de l’évolution de la thématique maghrébine et de ses subdivisions nationales dans le paysage politique et culturel français.

Entre la fin du règne de Mitterrand puis la totalité des périodes Chirac et Sarkozy, le Maghreb des Livres va presque clore le mandat de Hollande et, pour cette édition, ses couloirs vont certainement bruire de la perspective des prochaines présidentielles et des enjeux qu’elles induisent pour la communauté maghrébine en France, laquelle suit avec attention les premiers pas tonitruants de la magistrature Trump aux Etats-Unis.

Valse à trois temps.

Cette année, l’Algérie est l’invité d’honneur du Maghreb des Livres, un rôle qui lui échoit tous les quatre ans, puisque la manifestation fait alterner ce statut entre elle, le Maroc et la Tunisie. Sans vouloir surestimer sa participation ni dévaluer celle de ses voisins, on peut constater que les années où l’Algérie a été distinguée ont connu une animation plus dense. Les raisons sont diverses et connues : une forte histoire commune où les passions continuent d’exercer leur empire, une présence humaine plus importante en France comme nous le signalions, la productivité et la dynamique de la littérature algérienne qui apparaît comme une locomotive dans son ensemble régional, plusieurs auteurs de notoriété mondiale, la présence déjà très élevée de la thématique Algérie dans le champ éditorial français… Plusieurs observateurs et habitués du Maghreb des Livres font remarquer que même quand ce n’est pas l’Algérie qui tient le haut de l’affiche, le programme demeure de fait très algérien.

Certains d’entre eux estiment même que cette pratique de l’invité d’honneur, qui visait à l’origine à assurer un traitement égal des trois pays, est surfaite, justement parce qu’ils ne sont que trois. La production éditoriale maghrébine demeure encore très faible, quantitativement déjà. Il est donc arrivé qu’un pays invité d’honneur, étant dans une année disons plus stérile, se trouve plutôt démuni sous les feux de la rampe. Le risque est d’autant plus grand que le Maghreb des Livres voulant à juste titre maintenir une certaine actualité éditoriale, ne présente que les ouvrages parus dans l’année écoulée, ce qui ne permet pas toujours au pays invité de présenter un bouquet attrayant.

Cette valse à trois temps profite cette année à l’Algérie qui sera représentée avec une palette de près de soixante auteurs représentatifs de plusieurs genres éditoriaux où domine le roman (voir liste en encadré). Leurs itinéraires personnels reflètent les effets de l’histoire entre ceux qui vivent en Algérie, en France ou ailleurs, entre exilés de telle ou telle vague et entre mono et double nationalité. La thématique Algérie apparaît en plusieurs points de l’animation culturelle. Un hommage à Malek Chebel est programmé samedi (11h30) avec Rachid Benzine et Fadila Mehal. Il sera modéré par notre confrère Akram Belkaïd. Un autre est consacré dimanche (15h) à une personnalité du monde des affaires, Arezki Idjerouidène, entrepreneur et mécène. Une manière d’honorer cet homme qui a toujours soutenu le Maghreb des Livres.

Cette rencontre risque de rendre la salle bien exiguë, car l’un des présentateurs avec Lotfi Benhassine n’est autre que le chanteur et poète, Lounis Aït Menguellet, dont les admirateurs et admiratrices ne manquent pas en France. Une table ronde est prévue samedi (13h) sur «Mostaganem, ville-phare du théâtre algérien», laquelle a été retenue cette année en Algérie comme capitale du théâtre. Sur le podium, le dramaturge Slimane Benaïssa, Kheriedine Lardjam et Habib Tengour modérés par notre cher confrère Bouziane Benachour. Autre table ronde le lendemain, dimanche (16h30), sur la figure historique d’Ahmed Bey, grand résistant au colonialisme à Constantine et dans les Aurès. Un focus animé par Racym Benyahia, Fatima-Zohra Guéchi, Jacques Frémaux et modéré par l’écrivain Yahia Belaskri.  Pour sa part, le Café Littéraire accueille trois rendez-vous algériens. Samedi (14h45),

«L’Algérie en bulles» réunira Racym Benyiahia, Jacques Ferrandez, Kris, Gaëtan Nocq, Benjamin Stora et Sébastian Vassant. Le même jour, à 17h30, Maïssa Bey, Kaouther Adimi, Charles Bonn, Bachir Mefti et Amine Zaoui parleront de «la fêlure» (laquelle ?) de la littérature algérienne qui sera encore en débat le lendemain (14h) sous l’angle des «passions et violences». Un rendez-vous avec Mehdi Charef, Sarah Haïder, Djamel Mati, Mohamed Sari et Ahmed Tiab. Signalons aussi les lectures, par des comédiens de la Compagnie du Dernier Etage, de textes de Tahar Djaout, Hamid Nacer-Khodja et Nabile Farès. On notera également la participation du sociologue Mohamed Benguerna dans la table ronde sur la fuite des cerveaux au Maghreb, de l’universitaire et écrivain Brahim Senouci pour l’hommage réservé à Stephane Hessel dont il était proche, ou encore de la journaliste et auteure Nadia Agsous en modératrice de l’hommage à la sociologue marocaine Fatima Mernissi.

Bien sûr, il n’y en a pas que pour l’Algérie et la programmation de ce Maghreb des Livres respecte sa dimension tri-nationale. On y verra bien sûr l’infatigable et jovial Georges Morin, président de Coup de Soleil, inventeur et organisateur de la manifestation, son ami Guy Bedos qui ne rate aucune édition, ainsi que la dernière récipiendaire du Goncourt, l’écrivaine marocaine Leïla Slimani. Cette année, le Maghreb des Livres a innové avec des rencontres hors-les-murs en amont de la manifestation. Il devra sans doute multiplier les initiatives pour conjurer les risques de la routine mais surtout affronter le poids de sa vulnérabilité au contexte socio-politique français qui prend l’allure d’une girouette par grand vent.

 

*Michèle Tribalat Une estimation des populations d’origine étrangère en France en 2011, Espace populations sociétés, 2015/1-2.
 

Ameziane Ferhani
 
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