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La chronique africaine de Benaouda Lebdaï

«Oubliez la couleur !»

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le 07.01.17 | 10h00 Réagissez

Il aurait eu 70 ans au mois de décembre dernier s’il n’avait donné sa vie à la lutte anti-apartheid. En effet, le Sud-africain Steve Biko fut assassiné par la police en septembre 1977 à Port Elisabeth, dans la province du Cap.

Torturé pendant vingt-deux heures, il succomba aux lésions cérébrales conséquentes. Il était alors âgé de 30 ans. Dix-sept ans plus tard, les Noirs sud-africains furent libérés. Il aurait été le plus heureux des militants et aurait certainement poursuivi sa lutte pour un partage équitable des richesses dans un pays aux potentialités énormes.

Son itinéraire militant a été retracé par son ami, le journaliste Donald Woods dans l’ouvrage Vie et mort de Steve Biko dont un film, Cry Freedom (1987), a été tiré par Richard Attenborough, une œuvre sublime de vérité et d’engagement. C’est grâce à Steve Biko que Donald Woods a pris conscience de l’injustice envers les Noirs et il l’a exprimé dans ses articles, ce qui lui a valu l’assignation à résidence, l’interdiction d’exercer son métier de journaliste, avec, suivies des menaces de mort, puis sa fuite d’Afrique du Sud avec sa famille, quelques mois après la mort de Steve Biko.

Il le décrit ainsi : «C’était un compagnon délicieux, plein de charme, généreux et naturel et aimable et rempli d’humour. Il était totalement maître de lui, et absolument sans prétention… ce qui lui importait, c’était l’être humain, le point central de sa philosophie.» Donald Woods avait pris le manuscrit de Steve Biko dans sa fuite et son premier acte en exil fut de le remettre à l’éditeur Heinemann.

Son ouvrage, I Write What I Like (J’écris ce que j’aime), préfacé par l’Archevêque Desmond Tutu, fut ainsi sauvé. Une collection de dix-neuf chapitres composés d’articles publiés dans La Lettre de l’Organisation Sud-africaine des Etudiants Noirs, d’une présentation de la philosophie politique du Mouvement militant «La Conscience Noire», d’entretiens, de lettres, de rapports d’activités écrits entre 1969 et 1977,  ainsi que la transcription de son procès qui a eu lieu en mai 1976, après son incarcération.

Au-delà de l’aspect politique de l’ouvrage (pouvait-il en être autrement ?), le style de Steve Biko est incisif, direct et imagé à la fois, avec des descriptions réalistes de la triste vie des Noirs dans les Townships. Il utilise les métaphores et écrit dans un style élégant avec des réparties d’une grande intelligence, de la pertinence et de l’ironie. Communicant et orateur, il envoutait les foules comme lorsqu’il s’est adressé au peuple dans un grand stade alors qu’il était assigné à résidence.

Il a su alors convaincre la foule et il a soulevé l’enthousiasme des étudiants et des jeunes, à un moment où la lutte anti-apartheid faiblissait après quatorze ans d’emprisonnement de Nelson Mandela à Robben Island et le bannissement de Winnie Mandela à Brandfort. Steve Biko fut arrêté pour ses écrits, ses prises de parole et son influence grandissante. Il devenait un danger d’autant que son mouvement, La Conscience Noire, fut à l’origine des manifestations de Sharpeville et de Soweto.

Il encouragea la reprise de la lutte anti-apartheid dans les universités et les Townships. Il fut interdit de parole et son nom ne devait plus être cité publiquement. La philosophie de Steve Biko reposait sur la reprise en main par les Noirs de leur destinée et le recouvrement de leur dignité. Pour lui, il fallait être fier d’être Noir et il créa ainsi le fameux slogan «Black is beautiful». Il répétait sans cesse : «Je dois affirmer mon existence en tant que personne humaine.» A cette fin, il fallait combattre l’apartheid qui avait fait du Noir un sous-homme.

Son discours, particulièrement entendu par les jeunes et les étudiants noirs, s’appuyait sur la résurrection culturelle et politique du peuple sud-africain. Ses positions quant à la couleur de la peau dans le cadre du Black Consciousness sont significatives lorsqu’il ordonne presque : «Oubliez la couleur !». Un message bien reçu par les Noirs et les Blancs libéraux opposés à l’apartheid, comme la romancière Nadine Gordimer, Prix Nobel de Littérature.

Né en 1946 dans la région du Cap, Steve Biko a étudié la médecine à l’université de Natal. Ses idées rappellent celles d’Aimé Césaire et de Frantz Fanon, lequel a sans doute influencé sa réflexion et ses écrits comme dans le chapitre cinq de son ouvrage intitulé Black Souls in White Skins (Ames noires dans des peaux blanches), une manière de retourner le problème et d’inciter les Sud-africains blancs à rejeter l’apartheid et à accepter la part noire de leur personnalité.

La traduction en français de l’ouvrage de Steve Biko, I write what I like ne s’est faite qu’en 2014*. Steve Biko devrait être lu ou relu car l’écrivain militant qu’il fut a réfléchi sur des questions toujours d’actualité comme le racisme, l’intolérance et la valorisation de toutes les cultures. Il affirmait : «Etre Noir n’est pas une affaire de pigmentation, mais le reflet d’une attitude mentale», idée reprise par Nelson Mandela dans sa construction d’un pays arc-en-ciel. 

 

B. L.
 
 
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