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Mustapha Nedjaï : Plasticien

«On découvrait un continent !»

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le 13.01.18 | 12h00 Réagissez

Retour sur une découverte du carnaval Ayrad à travers de fascinantes photographies.

- Comment avez-vous rencontré le carnaval Ayred chez les Beni Snous ?

A l’époque, on parlait très peu de Yennayer. C’était en 1991, on faisait les repérages avec Azzedine Meddour pour son film La montagne de Baya. Il y avait aussi la scénographe Liliane El Hachemi.

A Oran, Abdelkader Alloula nous a parlé d’un carnaval dans le village de Khemis, non loin de Tlemcen. On y est allés avec Noreddine El Hachemi aussi. Mahboub Abdelaziz nous a accueillis. C’est un universitaire qui s’occupe aussi d’une association locale. C’est un tout petit village avec un unique café. On commençait à voir des gosses courir dans les rues avec de magnifiques masques fabriqués par les habitants. C’était le 12 janvier.

On était émerveillés et Abdelaziz nous a expliqué que c’est une coutume immémoriale. Le soir, la fête tourne autour des adultes. Ils se retrouvent d’abord au mausolée de Sidi Ahmed pour une daâwa.

Et là, on entend un bruit assourdissant et on voit un groupe d’hommes masqués qui déboule. Ils ont des cannes et gare à celui qui leur barrerait le chemin ! C’est fascinant, le mélange de rituels païens avec la foi dans l’islam. Tout cela se faisait sans complexes. Noureddine El Hachemi avait réalisé un documentaire sur Chaïb Achoura à Biskra et, là, il retrouvait les mêmes masques.

On a suivi le groupe de maison en maison et les hommes répétaient scrupuleusement la même mise en scène : la lionne qui tombe, les lions qui tournent autour (silence total et grognements !) et puis elle se relève, on simule même un accouchement et à la fin le groupe fait une prière en vue d’une année prospère pour les hôtes… Ces derniers offraient des dons pour l’association du village qui s’occupe de perpétuer ce rituel. Il y a aussi des chants mystérieux avec un mélange d’arabe et de berbère… C’était tout simplement impressionnant !

- On était en pleine ascension de l’islamisme. Comment cette fête «païenne», comme vous dites, était perçue dans ce contexte ?

La première fois, en janvier 1991, tout se passait le plus naturellement du monde. Après, il y a eu les élections remportées par le FIS. C’est là qu’ont commencé les problèmes. Cette fête était considérée «haram» par les islamistes. On ne savait pas si elle allait se tenir l’année suivante. L’ambiance était électrique.

C’est au dernier moment que les habitants ont décidé de faire le carnaval. Un acte de résistance. D’abord le fait de continuer à célébrer Ennayer et puis le documentaire de Hachemi aussi. Malheureusement, par la suite, ça s’est arrêté avec le déferlement de violence. On en était aux menaces de mort !

Actuellement, le festival a repris mais je n’ai pas aimé la récupération. On ramène des comédiens au carnaval et on a même pris la décision curieuse d’organiser Ayrad dans la ville de Tlemcen ou en Kabylie au lieu du village de Béni Snous ! La fête est attachée au village, il faut la laisser comme ça. Si vous voulez faire autre chose ailleurs, faites-le ! Mais laissez Ayrad aux Béni Snous, il leur appartient. Malheureusement, l’association locale qui s’en chargeait a explosé. J’espère que la fête reviendra à la normale.

- Comment est né le projet photographique sur les masques ?

J’avais un appareil Minolta, pour les repérages, mais pas de flash. On n’avait pas prévu de faire des photos de nuit. Alors j’attendais que les gens passent sous un poteau électrique. Je devais les supplier et puis couper le souffle pour prendre la photo. J’ai fini mort de fatigue. Trois pellicules sans flash durant les trois nuits en 1991.

On est revenus l’année suivante, mais ce n’était pas pareil. Noureddine avait prévenu qu’il comptait faire un documentaire (Ayred man ana, passé à la TV en 92). On était mieux équipés mais, comme les habitants savaient qu’on allait tourner, ils avaient essayé de faire «mieux». On trouvait des masques de Mickey, un drôle de mélange... La première fois, c’était plus rustique et brute : des masques effrayants à base de peau de mouton, de sachets de lait, de bidons d’huile, de piques de porc-épic, de pneus de poils d’animaux…

Les gens de Béni Snous font des masques merveilleux avec trois fois rien. Il y a un savoir-faire artisanal qui transparaît également dans les tapis. Quand je donnais des conférences à l’Ecole des beaux-arts, je montrais ces masques aux élèves : regardez les œuvres qu’on réalise quand la culture est vécue et transmise à travers les âges.

Ce que ces gens font naturellement, un diplômé des beaux-arts ne pourrait pas le faire avec toute sa formation. Après, j’ai découvert des déguisements similaires dans différentes régions d’Algérie (à l’image de Achoura dans le Tkout) et dans tout le Maghreb. J’ai exposé une première fois ces photos dans la fête de la poterie à Maâtkas. Denis Martinez, qui était mon prof, est tombé à la reverse quand il a vu ça. Il a fait des œuvres inspirés par Ayred et m’a «ordonné» de publier ces photos.

- Vingt ans sont passés entre la prise des photos et la publication du beau livre, pourquoi ?

Dès le début, on pensait à faire une publication avec Noreddine et Liliane El Hachemi. On a fait des recherches au Musée du Bardo et nous avons trouvé des informations sur les fêtes au Maghreb que vous trouverez dans le livre. Les textes étaient écrits à l’époque. Mais quand on a vu ce que ça coûterait de le publier, cela nous avait découragés. C’est au temps de Khalida Toumi que le projet a pu passer avec une aide à la création du ministère de la Culture. Il est sorti dans le cade de Tlemcen 2011, capitale de la culture islamique.

- Pensez-vous que les artistes ont suffisamment exploré le thème de Yennayer ?

Ca, c’est le travail des anthropologues, des historiens… Moi, en tant que plasticien, ainsi que la scénographe Liliane El Hachemi, c’était la curiosité qui nous motivait. On à l’habitude de voir des carnavals en France, en Espagne ou au Brésil, et tu découvres que dans ton pays, dans un minuscule village perché sur une montagne, il y a tout ça. On découvrait un continent ! Il faut dire que dans les douze villages des Béni Snous, chacun fête Yennayer à sa façon. Idem pour les autres régions.

Des coutumes pareilles existent aussi pour l’Achoura. En fait, il n’y a rien d’étonnant à trouver tous ces masques chez-nous. On est en Afrique. Malheureusement on l’oublie souvent. De plus, ces carnavals sont des expressions théâtrales avec des mises en scène, des costumes, du travestissement… Pour moi, c’est ça l’origine de notre théâtre. 
 

 
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