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La chronique africaine de Benaouda Lebdaï

Mythe et paradoxe

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le 04.03.17 | 12h00 Réagissez

Par son histoire singulière, l’Afrique du Sud suscite souvent l’intérêt des chercheurs et des lecteurs.

Eminent spécialiste de son histoire, Gilles Teulié s’attache toujours à démêler le vrai du faux en interrogeant les mythes fondateurs et en dépassant les préjugés et les parti-pris. Il a publié dans ce sens un ouvrage intéressant à plus d’un titre, car il aborde la question des origines de l’apartheid dans le seul pays au monde à avoir instauré ce système de gouvernance fondé sur la ségrégation raciale.

L’auteur situe les racines de l’histoire sud-africaine dans la «racialisation» de l’imaginaire occidental et de l’idéologie colonialiste du XIXe siècle. Son analyse procède d’une vision globale et profonde de l’Afrique du Sud. Ainsi, il situe les prémices de l’apartheid bien en amont de la naissance officielle de cet Etat, devenu indépendant de la Grande-Bretagne en 1961, mais dont les tenants s’étaient déjà imposés en 1948.

Gilles Teulié ne privilégie pas l’histoire factuelle, même si celle-ci est nécessairement présente. Il analyse les représentations que les Blancs ont développées vis-à-vis des autochtones, les Bushmen et les Hottentots. Il démontre comment les Blancs ont développé et construit leur imaginaire colonial, terreau sur lequel l’idéologie raciste de l’apartheid a pris naissance. En créant le mythe du Blanc supérieur, ils ont réuni les conditions idéologiques de l’exclusion des autochtones.

L’ouvrage démontre précisément comment les Blancs, qu’ils soient Boers (premiers colons d’origine néerlandaise) ou Afrikaners (Européens nés en Afrique du Sud et parlant l’afrikaans), craignant d’être supplantés par le nombre supérieur de Noirs, ont construit leur mythe racial. Au-delà des faits coloniaux et des guerres d’occupation territoriale, ce mythe a permis à l’idéologie raciste de se construire et de donner lieu à une propagande culturelle basée sur la littérature coloniale d’aventure et d’exploits. Les récits de voyage furent ainsi nombreux, et les premiers textes remontent à 1652, année de l’arrivée des premiers Blancs du côté du Cap de Bonne Espérance. L’auteur s’appuie surtout sur une certaine littérature qui valorise les exploits des Européens dans leurs découvertes et leurs conquêtes de la partie australe de l’Afrique.

Dans cette optique, c’est l’œuvre de Henry Rider Haggard (1856-1925) qui forme le corpus principal de la démonstration. Les romans de cet écrivain étaient particulièrement populaires en Grande-Bretagne mais aussi en Afrique du Sud où il avait vécu à partir de 1875 avant de retourner en Angleterre quelques années plus tard. Le désir de partager son expérience auprès des Boers et des Zoulous l’amena à écrire des romans comme Cettiwayo et ses voisins blancs qui prennent leur source dans ses souvenirs les plus personnels, en y mêlant une culture scientifique et l’idée rousseauiste du bon sauvage, le tout basé sur l’idéologie de la supériorité du Blanc sur le Noir. L’ouvrage est divisé en cinq chapitres : Science et impérialisme ; Les enfants du désert ; En attendant les Barbares ; Un bestiaire africain ; Un eugénisme martial.

Le XIXe siècle a été déterminant quant à l’influence du mythe de la race sur la société de l’époque. Savants, philosophes, décideurs politiques, explorateurs, voyageurs, missionnaires et également romanciers contribuèrent au dénigrement du colonisé. Les philosophes et les idéologues victoriens se sont attelés à civiliser le monde colonisé par le biais de la «racialisation» et la croyance que le Noir devait sortir de l’inculture. A ce propos dans Primitive culture, Edward B. Tylor écrit en 1971: «D’un point de vue idéal, la civilisation peut être perçue comme une amélioration générale de l’humanité en développant une organisation supérieure de l’individu et de la société afin de promouvoir immédiatement la bonté, la puissance et le bonheur de l’homme.» Mais ce programme dissimule sa raison véritable : l’exploitation des richesses de l’Afrique du Sud.
Le romancier Ryder Hagard a développé une vision du Sud-Africain noir énigmatique dans laquelle semble lui échapper la description positive du grand roi zoulou, Chaka, connu pour ses valeurs et ses grandes qualités. L’ambivalence de l’attrait est certes présente, mais il sera clairement établi que les Blancs ont toujours dévalorisé les Zoulous, les Bushmen et tous les Bantus comme ils les appelaient.

Il s’agissait de les dominer parce qu’ils faisaient peur du fait de leur nombre et leur mode de vie totalement différent, mystérieux et inquiétant aux yeux de ces Européens occupant le pays par la force. Mais, au fond de lui-même, Ryder Hagard qui avait appris à connaître les Noirs, restait persuadé qu’ils n’étaient pas si inférieurs que cela. Il va même jusqu’à affirmer, comme le souligne Gilles Teulié, qu’ils sont, en tant que race, «plus vifs d’esprit, plus honnêtes et plus courageux que les hommes blancs ordinaires» ! Ainsi, cet écrivain, dont les romans d’aventure ont contribué grandement au mythe de la supériorité du Blanc sur le Noir, s’avère critique de l’idéologie impérialiste. Un paradoxe à la fois étonnant et captivant. 

Gilles Teulié, Aux origines de l’apartheid, la racialisation de l’Afrique du Sud dans l’imaginaire colonial. Ed. L’Harmattan, Paris, 2015. Coll. Racisme et eugénisme.

Benaouda Lebdaï
 
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