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La chronique africaine de Benaouda Lebdaï

Mondialité sentimentale

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le 28.10.17 | 12h00 Réagissez

 
	 
	Pour le poète et écrivain, les civilisations «ne sont jamais fermées au monde»
Pour le poète et écrivain, les civilisations «ne...

Patrick Chamoiseau, poète, romancier et essayiste, vient de La Martinique, l’île magique et frondeuse de Frantz Fanon, d’Aimé Césaire et d’Edouard Glissant qui l’ont tant influencé.

Le talent de cet écrivain est sans nul doute confirmé par une écriture d’une grande poésie et d’une fluidité étonnante. Il reçut de nombreux prix qu’il serait fastidieux d’énumérer. Cependant, rappelons le Prix Goncourt qu’il obtint en 1992 pour son roman Texaco. Ce brillant écrivain ne s’est jamais coupé du monde qu’il observe et qu’il scrute et auquel il réfléchit avant de proposer sa vision, à sa manière et par l’écriture, lorsqu’il en ressent le besoin.

Dans cet esprit, il vient de publier Frères migrants, un  texte engagé politiquement et poétiquement, que j’ai lu d’un trait tant il est captivant par sa force de persuasion. Ce texte puissant s’installe dans les interstices de la révolte, de la dénonciation et de la poétique. Patrick Chamoiseau s’attaque par le biais du verbe poétique à un sujet bouleversant, épineux, douloureux et trop souvent tragique : les migrations et les exils du Sud vers le Nord qui se sont multipliés en ce début de XXIe siècle. Il parle des migrants, hommes et femmes, qui décident de partir, de quitter les lieux qui les ont vu naître pour rejoindre d’autres contrées. Les raisons sont aussi diverses que connues, à la fois économiques et politiques.

On pense souvent aux migrants africains qui traversent le Sahara et la mer Méditerranée, peut-être parce qu’ils passent par l’Algérie et le Maghreb en général. Mais Patrick Chamoiseau n’oublie pas les migrants d’Irak, de Syrie ou d’Afghanistan qui fuient la barbarie des hommes, les guerres injustes et incompréhensibles pour eux. Il y a ceux qui désirent tout simplement aller voir ce qui se passe ailleurs, au-delà des mers, vivre une autre vie que celle qui leur a été assignée dans la mesure où «l’appel secret de ce qui existe autrement» peut être fort.

Patrick Chamoiseau prend à bras-le-corps ce problème que les télévisions du monde entier montrent tous les jours, pour informer, émouvoir ou scandaliser. De manière répétitive et sans pouvoir trouver de solutions, les images atroces de morts en mer reviennent régulièrement, comme celle du petit enfant syrien,  Aylan, sur une plage grecque.

Pour Patrick Chamoiseau, l’idée d’aller au-delà de l’événement ou de l’actualité devenait urgente, car sa conscience l’exigeait et son cœur le demandait. Avec Frères migrants, le poète engagé ne laisse pas de doute sur le choix de son camp. Sa réflexion approfondie va au-delà de la dénonciation, car il propose une vision d’un autre monde, comme le faisait en son temps Edouard Glissant dont on connaît les colères. A ce propos, Patrick se remémore une anecdote en rapport avec Edouard Glissant.

Ce dernier lui téléphonait pour lui dire son humeur par rapport à une information tragique qu’il venait d’apprendre, clamant : «On ne peut pas laisser passer cela !» C’est avec ce même esprit de révolte que Patrick Chamoiseau réagit à la question des migrants. Les deux natifs de La Martinique partagent la volonté forte d’être au chevet d’un monde que «la barbarie néo-libérale a verrouillé à sa manière».

L’argument principal dans cet essai poétique est la remise en question des frontières et de ses fermetures pour les ex-colonisés. Pour Patrick Chamoiseau, les frontières «vous dépouillent des vents, du frisson des feuillages. Elles vous enlèvent une part de votre humanité, voire vous l’arrachent toute». Il argue que la réalité humaine est inscrite dans l’histoire de l’humanité, défendant l’idée que «l’Homo-Sapiens est aussi et surtout un Homo-Migrator».

Pour lui, les migrants s’inscrivent en conséquence dans la mondialité, dans la circulation, qui devrait être un droit pour tous. Aussi, en dénonçant les frontières qui se démultiplient – territoriales, administratives, religieuses, ethniques ou psychologiques – il affirme : «Il y a de nos jours une avalasse d’obstacles qui freinent les imaginations. Ces frontières se retrouvent soumises à rude épreuve et donc se raidissent.»

Sans céder à la naïveté, il évoque précisément les problèmes économiques désespérés des migrants. Il dénonce les étranges géographies portuaires, les rivages surveillés, les canalisations indignes et humiliantes, les espaces chaotiques, les check-points policiers, les nouvelles jungles qui ne sont «jamais une destination».

Patrick Chamoiseau suggère la création d’une «sentimographie de la mondialit» et envisage son accomplissement dans un programme de partage des richesses dans le monde avec une mobilité organisée pour équilibrer les pénuries et rompre définitivement avec «les accumulations absurdes» qui engendre des tragédies humaines. Il prône au final une «trans-proximité globale». Le «trans» étant pour lui source d’énergie pour tous, car il accueille les constellations de la différence. Pour le poète et écrivain, les civilisations «ne sont jamais fermées au monde», car c’est par ce biais qu’elles deviennent des civilisations. Il dit enfin à l’Occident de ne pas avoir peur des migrants qui sont des richesses certaines.


Patrick Chamoiseau, Frères migrants, Paris, Seuil, 2017.

Benaouda Lebdaï
 
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