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Sofiane Zouggar. Plasticien

«Mes œuvres sont des traces»

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le 11.03.17 | 12h00 Réagissez

«Mes œuvres sont des traces»


Comment a commencé votre projet Caravan Serradj ?

Les organisateurs du prix littéraire Mohammed Dib m’ont invité à réaliser une œuvre autour des textes de Dib. J’ai décidé de revenir à mon premier contact avec les œuvres de Dib. Evidemment, c’était El Hariq (série de Mustapha Badie adaptée de la Grande maison). J’ai revu El Hariq et je me suis interrogé sur ce qui m’avait marqué à l’époque de sa diffusion. Je devais avoir treize ans… Et c’était Hamid Serradj.

Qui était Hamid Serradj pour vous à l’époque ?

Pour moi c’était un héros de la guerre de Libération. Et c’est tout. Je ne m’intéressais pas aux détails. Au fait qu’il soit communiste, par exemple. Cela je l’ai perçu en le revoyant aujourd’hui et puis en lisant l’oeuvre et la bio de Dib... Dans le roman, après la fameuse scène où l’instituteur Hassan annonce aux enfants que la patrie c’est l’Algérie et non la France, l’auteur se demande qui est le plus militant de Hassan ou Hamid Serradj. On sait que Dib a été enseignant à Oujda et on peut établir un parallèle avec Hassan, mais de qui est Hamid Serradj ?

Comment s’est effectuée cette quête de Serradj ?

J’ai commencé par établir le profil du personnage : le contexte historique, son âge, un intellectuel, grand lecteur, qui disparaît souvent, est recherché par la police… Au début, je ne trouvais pas grand-chose. C’est une simple discussion qui m’a ouvert la voie.

C’était avec l’historien Daho Djerbal, que je remercie encore à l’occasion, ainsi que son confrère Fouad Soufi. Quand j’ai montré le profil, ils ont tout de suite pensé Mohamed Badsi. A partir de là, j’ai cherché dans les ouvrages d’histoire et les archives pour reconstituer son parcours. Il est mort le 27 février 1979.

J’ai commencé à interviewer les gens qui l’ont côtoyé à Oran et Tlemcen. J’ai eu la chance d’accéder aux archives d’Abdelhamid Benzine, grâce à Souad et Djaafar Inal, où l’on trouve beaucoup d’informations sur Badsi. A partir de multiples fragments, je voulais reconstituer l’image de ce personnage. Je me suis demandé si Dib avait rencontré Badsi. C’est possible. Dib a travaillé comme maquettiste pour les tapis à Tlemcen et Badsi organisait des meetings avec les artisans pour créer des syndicats.  

Est-ce que votre regard sur l’histoire a changé ?

Avant, je pensais que les héros algériens d’avant la guerre c’étaient uniquement Cheikh Bouamama, Mokrani... Mais rien sur les communistes. Je connaissais Benzine mais c’est tout. Quand je demande à des jeunes de ma génération de me donner le nom de militants communistes contre la colonisation, ils sont incapables de me donner un nom. C’est un point flou de notre histoire. Je ne voulais pas non plus faire de Badsi un super héros. C’était un militant surtout actif à Tlemcen et Oran. Qui était-il pour ses contemporains ? J’ai pu reconstituer son parcours grâce aux archives, articles et entretiens.

Quelle a été votre intervention d’artiste ?

Il y a un dessin de l’acteur qui a joué le rôle de Serradj. Mais j’ai laissé une sorte de flou. C’est comme Dib qui suggère les choses et nous laisse des indices. J’ai cherché les significations du nom «Serradj». A priori, ça vient de «serdj» (scelle en arabe) mais ça ne m’avançait pas.  Il n’y avait pas de famille Serradj à Tlemcen. J’ai exploré d’autres pistes... Ca pourrait venir de Caravan Saraj, c’est le nom répandu en Europe de l’Est pour désigner des hôtels, ou caravansérail, sur le chemin des caravanes. On retrouve le mot dans Sarajevo, «jardin autour de la maison ou du palais». Finalement, saraj peut se traduire par «maison» ou plus précisément «grande maison».

En Egypte, on parle de Saraya et de Sraya à Alger. A côté du dessin, j’ai reproduit le plan type du caravansérail mais en gravure repoussée, sans couleur ni trait. Cela reste caché, suggéré. Dans le triptyque, on a le portrait de l’acteur, le portrait de Mohamed Badsi et puis cette gravure au milieu qui fait le lien entre l’histoire et la fiction. Le portrait de l’acteur est dessiné sur une page de l’autobiographie de Badsi.

Vous exposez également des documents d’archives…

Oui, il y a la passation de première à deuxième année de Mohamed Badsi à l’école d’Orient, en Russie. Il y était pour se former puis revenir pour participer à la formation des communistes algériens. On voit sa photo de 1925. Il y a également l’ordre de mission du PCF. Ce bout de tissu était collé à l’arrière de sa veste pour le montrer à Moscou. Il ne parlait pas le russe. J’expose également le livre Les montagnes et les hommes (Ndlr  récits de M. Line sur la transformation de la nature, traduits du russe vers le français par Elsa Triolet). Dans le roman, Serradj donne ce livre à Omar. C’est un code pour suggérer le communisme de Serradj.

Justement, le communisme n’est pas invoqué directement dans le roman et dans la série. Pourquoi ?

C’est par rapport au contexte historique et social, je crois. Pour Dib, il ne voulait pas mettre en avant le communisme parce qu’il était lui-même en action comme militant. Cela peut être aussi un choix esthétique. Probablement les deux. Pour l’adaptation de Mustapha Badie, la première diffusion était en 1975. A l’époque, les communistes étaient pourchassés. Je pense que Badie savait que Serradj était inspiré de Mohamed Badsi. Pour beaucoup de gens de l’Ouest que j’ai interrogés, c’est une évidence.

On retrouve également de l’animation et du dessin dans votre expo…  

Oui j’ai redessiné image par image des séquences de l’adaptation cinématographique, parce que, pour moi, tout a commencé par là. J’ai repris la comparaison entre l’instituteur Hassan et Hamid Serradj. C’est une partie de moi dans le projet. En dessinant, j’ai essayé de retracer cette image que j’ai perçue dans mon enfance. Si je n’avais pas travaillé sur les archives, j’aurais dessiné autrement. Là, c’est dessiné de manière un peu floue comme l’a fait Dib. Il faut pousser le spectateur à tenter de comprendre, à poser des questions. Si on prend le Radeau de la méduse de Géricault, l’image a dépassé et effacé le fait historique. Pour ma part, je veux mettre en avant l’histoire et ne pas l’écraser avec l’image.

Ce travail sur les archives ne limite-t-il pas votre marge de créativité ? 

Je ne sais pas. C’est au spectateur d’en juger. Pour ma part, j’ai besoin de revenir à l’histoire, de fouiller pour mieux comprendre. C’est une obsession peut-être, la question de la mémoire, des traces me fascine. L’objet archive change avec le temps. On ne le perçoit pas de la même façon selon les époques. Quand j’expose un objet d’archives, il devient signe et se lit dans le contexte de l’œuvre. J’ai également travaillé sur les années 1990. J’avais redessiné des séquences, une façon de retracer cette mémoire.

D’où vient justement cette obsession de la mémoire, et de son absence ?

Les années 1990. J’ai commencé à travailler sur le sujet en 2012. Je suis revenu sur des traumatismes, des faits que j’ai vécus ou qu’on m’a racontés. C’est la mémoire individuelle et collective à la fois. Il y a des gens qui n’ont pas raconté leur vécu : les repentis, les appelés du service militaire… Il y a une mémoire à retrouver et à communiquer aux générations à venir. Ce n’est pas simplement un devoir mais un besoin de comprendre. Après, mes œuvres s’inscrivent comme documents qui font émerger de nouveau le problème.

Beaucoup d’artistes aspirent à créer des œuvres intemporelles. Quant à vous, vous aspirez à créer des documents d’archives. Plutôt inhabituel non ?

Mes œuvres sont des traces. Je ne dirais pas qu’elles illustrent des faits historiques. Il s’agit de reconstitution, disons. C’est le travail pour se projeter dans une période du passé, sans tomber dans le jugement, qui m’intéresse. Il y a aussi une partie de moi, de recréation. Il s’agit de ma vision des choses. Je pars d’un événement. Par exemple, dans l’expo on a un triptyque entre une page de l’autobiographie de Badsi (traduite vers l’arabe par Benzine), un article de L’Humanité et un dessin.

L’article et le manuscrit évoquent, avec quelques différences, un événement qui s’est déroulé le 19 avril 1937 à Tlemcen. A partir des deux documents et d’entretiens, j’ai créé un nouveau document. Dans l’article, on lit que 3000 militants attendaient la sortie de prison de Badsi et Koriche. Les ouvriers avaient cotisé pour payer leur caution.

A la sortie, Badsi était monté dans la voiture du maire pour aller signer des papiers. Les militants ont littéralement soulevé la voiture pour le faire sortir ou la renverser. Il raconte dans son journal que le commissaire lui demandait de calmer la foule. Ce fait ne figure pas dans l’article de L’Humanité. Mon dessin (d’après des photos d’époque) reconstitue ce fait qui illustre la force des militants de l’époque et puis l’importance de la figure de Mohamed Badsi. C’est un nouveau document qui prend sens grâce à toute la recherche en amont. C’est comme un puzzle qu’on reconstitue.

Walid Bouchakour
 
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