Pages hebdo Arts et lettres
 

Marché de l’art : Y croire

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 12.05.18 | 12h00 Réagissez

Comme tout marché, celui de l’art comporte une offre et une demande, les deux étant liées par des réseaux.

Ce système n’a pu voir le jour dans le monde qu’avec l’apparition de la peinture sur chevalet en Europe vers le 14e siècle (en Algérie, ce support n’a été introduit qu’au moment de la colonisation). Auparavant, la peinture était liée à l’architecture, essentiellement dans les églises et palais, sous forme de fresques. Au Moyen-âge, la bourgeoisie apparaît avec les premières formes de capitalisme marchand. On passe alors globalement de la fresque à la peinture de chevalet.

Et, ce qui compte dans ce passage, ce n’est pas le chevalet, mais la toile et son châssis, qui rendent l’art indépendant d’un édifice, léger, transportable et donc commercialisable. C’est la véritable naissance du marché de l’art.

On créait le support nécessaire entre une offre, les artistes, et une demande, la bourgeoisie en quête de culture et de distinction. Autre changement radical, on mettait fin au diktat de la commande, celle de l’église ou d’un seigneur. Avec le chevalet, les artistes pouvaient travailler sans commande et placer ensuite leurs œuvres. Mais comme un créateur est censé créer et que le temps ou le talent de vendre lui manquent, alors sont apparus les intermédiaires, marchands d’art, courtiers, galeristes, maisons de vente aux enchères.

De nos jours, la base de ce système n’a fondamentalement pas changé, sinon par la mondialisation du marché et l’apparition de l’art contemporain, qui a introduit d’autres supports, techniques, matériaux…

Avons-nous une offre suffisante en Algérie ? L’exposition au palais de la Culture, «Le printemps des arts», montre bien, avec les expositions concomitantes dans les galeries, qu’elle est en tout cas supérieure à la demande. Les propos d’artistes sont révélateurs de leurs attentes, puisqu’ils se plaignent tous de ne pas vendre assez et qu’ils espèrent l’émergence d’un marché de l’art, bien que souvent, transparaît chez eux l’illusion que l’aide et la commande publiques pourraient être encore la solution. Une telle exposition a, du moins, le mérite de présenter un panorama assez représentatif des arts visuels dans notre pays et de faire peut-être le point des tendances.

Elle permet aussi par son envergure de signaler des talents «hors-circuit» par leur jeunesse ou leur implantation géographique (il n’y a pas de monopole de la capitale en l’espèce, mais un manque d’initiatives ailleurs, notamment dans les autres grandes villes). On peut noter aussi qu’une exposition aussi massive, en rendant l’offre plus visible (voire en l’augmentant puisqu’elle deviendra périodique), va accroître la concurrence et donc contribuer à faire baisser les prix des œuvres. Mais un tel effet demeure lié à l’événement et on ne peut en espérer, a priori, un impact durable, ni surtout structurel.

Quelle est la capacité d’un tel événement à constituer par sa périodicité, non pas un marché mais simplement une référence de cotation ? A savoir…

Avons-nous un réseau suffisant en Algérie ? Les éléments présentés pour motiver le projet «Le printemps des arts» plaident pour une réponse négative. Les galeries privées, en nombre limité, sont concentrées surtout à Alger. Il existerait des marges d’extension, puisque nous avons assisté ces dernières années à leur multiplication constante et l’apparition de quelques-unes en dehors de la capitale. Ces galeries sont boudées par certains artistes, qui contestent leurs marges et préfèrent vendre par eux-mêmes dans leurs ateliers ou dans des lieux privés.

Les galeries d’art, comme l’ensemble du «commerce des biens culturels mobiliers non protégés, identifiés ou non identifiés», ont fait l’objet d’un décret exécutif (n° 2006-155 du 11 mai 2006). Il a eu le mérite de donner un cadre juridique à cette activité. Cependant, on ne dispose d’aucun rapport d’application de ce décret ni d’évaluation du secteur. On remarque en outre que les dispositions connexes n’ont pas été prises. Ainsi, les galeries d’art n’existent pas en tant que telles dans la nomenclature du Registre national de commerce. On y trouve «Import-export de tableaux et œuvres d’art» (code 410205) ainsi que «Objets d’art et de collection (antiquaire)» (code 503312). Certaines galeries se sont créées avec deux ou trois codes d’activité, dont la communication, par exemple ! Il n’existe pas non plus d’assise juridique au métier de commissaire-priseur, indispensable pour les ventes aux enchères. On dispose donc d’un décret du ministère de la Culture sur les galeries d’art, mais non d’un dispositif étatique global à leur endroit. On doit parler ici de "galeries publiques", bien que le terme soit impropre. Relevant souvent des Maisons de la culture ou Maisons de jeunes, elles offrent des espaces d’exposition qui n’ont pas vocation de vente, bien que les ventes soient tolérées d’artiste à acquéreur. Non gérées spécialement, elles entrent dans une programmation culturelle.

Ces espaces ne s’inscrivent pas dans les dispositions du décret précité qui, pourtant, ne distingue que les personnes morales et physiques, sans allusion au statut juridique public-privé.

L’intermédiation offre-demande en art ne se limite pas aux réseaux de commercialisation. Elle concerne aussi l’évaluation, ce qui concerne la critique d’art qui ne relève de la presse culturelle qu’en partie et doit s’appuyer avant tout aux recherches (histoire de l’art, etc.), dont l’université algérienne ne semble pas friande. Le déficit en la matière est notoire et ce sont les artistes qui établissent eux-mêmes leurs cotations, entre prétentions ou humilités, certains s’alignant en dinars sur les ventes qu’ils ont pu effectuer, même une seule fois, à l’étranger. Là aussi, il manque dans le dispositif un métier important : celui d’expert en art pour lequel il n’existe aucun statut.

Avons-nous une demande et laquelle ? Dernière et lourde question. Là se pose un autre problème lié à la configuration de la société algérienne et que nous avons condensé en cet axiome : la plupart des personnes qui ont les moyens d’acheter des œuvres d’art n’ont pas la culture qui motive cet acte et, inversement, ceux qui aiment l’art n’en ont pas les moyens.

Ce casse-tête que nous avons inventé et non importé de Chine est au cœur de la problématique. En Europe, c’est une bourgeoisie avide de culture qui a généré le marché de l’art. On ne peut en attendre autant de fortunes aussi immenses que soudaines qui regardent comme une dépense incongrue l’achat d’un petit tableau.

La demande se concentre donc sur quelques gros collectionneurs algériens qui se comptent au mieux sur les doigts des deux mains, quelques passionnés à revenus intermédiaires (professions libérales surtout) et de nombreux diplomates et expatriés, dont la demande déterminante est choyée par les galeries et les artistes.

On peut, comme s’est attaché à le faire ce «Printemps des arts», avec un ministre de la Culture s’impliquant personnellement, promouvoir la vente auprès des hommes d’affaires et diplomates. Mais on retombe sur la même clientèle et il manque, par exemple, des mesures fiscales d’encouragement ou encore d’exonération totale pour les entreprises et institutions algériennes qui constitueraient des collections d’art, ce qui enrichirait leurs actifs mobiliers.

Certes, beaucoup de choses peuvent être faites, mais elles ne peuvent être conçues que dans un dispositif global et synergique (pas seulement le ministère de la Culture !) et dans l’idée de mise en place d’un processus. Mais il est sûr qu’on ne pourra sauter par dessus l’obstacle de la société algérienne, son rapport à l’art, le rôle de l’école, celui des médias, etc. Bref, il faut y croire et se battre pour.
 

Ameziane Ferhani
 
Loading...
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco
Loading...
Vidéo

Débats d'El Watan

Débats d'El Watan
Loading...

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie
 
Loading...