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Théâtre : Masrah Tedj, compagnie emblématique

Les noyaux de la couronne

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le 24.02.18 | 12h00 Réagissez

Dans près d’un trimestre, Masrah Tedj célébrera ses 29 ans d’existence. Aucune réflexion n’a été produite sur l’expérience marquante qu’elle a été dans la refondation du théâtre algérien dans les années 1990. En vérité, elle n’est pas la seule troupe que le devoir de mémoire a ignorée.

Aucune des entreprises artistiques nées durant cette période n’a spécifiquement fait l’objet d’un intérêt de ce type. Masrah Tedj est une des troupes qui ont eu le mérite de participer à la démonopolisation du théâtre algérien, à la fin de la mainmise étatique qui s’est matérialisée par la naissance d’un théâtre indépendant banni d’exercice à l’indépendance par… les hommes de théâtre qui avaient alors présidé aux destinées du théâtre algérien.

Tedj est né en 1989 à Bordj Bou Arréridj, dans ce qui était encore une grosse bourgade des hautes plaines sétifiennes. A l’instar de nombre d’agglomérations de l’intérieur du pays, elle a repris le flambeau sur le terrain du 4e art lorsque les grandes villes du Nord où il fleurissait avaient baissé les bras sous le joug du terrorisme.

Trois éléments distinguent Tedj : son collectif, son répertoire initial (Caténa, Jeha) et son parcours ultérieur. Concernant le premier trait, dès qu’on évoque Tedj dans le milieu du théâtre, ce qui s’impose à l’esprit, c’est son collectif de fortes individualités. Il n’y a pas de leadership même si Omar Cherrouk a été perçu comme élément-pivot en tant qu’auteur metteur en scène attitré de la troupe. Cela est si vrai qu’après son départ à l’étranger en 2001, le groupe est demeuré solidaire.

C’est encore vrai lorsque des membres de la troupe – Halim Zedame, Rabia Guichi, Sofiane Attia – se sont distingués par la suite dans l’écriture et la mise en scène et ont activé en dehors du collectif mais sans jamais s’en éloigner. Même expatrié, Cherrouk n’a pas coupé le cordon ombilical puisqu’il continue par intermittence, comme en 2007 et 2010, à apporter son écot à travers en particulier l’écriture de «Phantasia» et «El Marilla». Dans le cas de Tedj, cet esprit communautaire  dépasse ce qu’on appelle l’esprit de troupe.

La personnalité de Ali Bedjou, boulanger de son état, tout de retenue et de conviction, illustre la solidité du groupe. Seul Attia a «commis» en 2009 une légitime infidélité à ses compagnons en fondant une autre troupe pour voler de ses propres ailes. Il est depuis 2017 un entreprenant directeur à la tête du Théâtre régional d’El Eulma. La genèse de la constitution de Tedj remonte au milieu des années 1980 lorsque le mouvement amateur des années 1970 s’était déjà délité et que le socle politico-idéologique qui le sous-tendait avait perdu du terrain.

Ses futurs sociétaires, encore lycéens, fréquentent à partir de 1986, pour les uns, la Maison de jeunes et pour les autres, l’Association communale des activités sportives et culturelles. Ils apprennent à faire du théâtre sur le tas. Hormis Guichi, légèrement plus âgé, qui a tâté du théâtre sous couverture de l’UNJA et qui va bénéficier d’une formation théâtrale moins aléatoire. Il l’acquiert lors de sa formation en tant qu’éducateur-jeunesse spécialisé en art dramatique.

C’est une nouvelle génération d’amateurs qui éclot et va engager une rupture avec le théâtre dominant d’avant. Le nom de Tedj (couronne) n’est d’ailleurs pas un choix fortuit tant il détone avec ceux à tonalité vigoureusement révolutionnaire en vogue dans les décennies précédentes. «C’est parce que nous voulions signifier que nous portons le théâtre sur nos têtes, au sens populaire de l’expression», indique Zedame.

C’est en conséquence la cause du théâtre qui leur importe et non une cause préalable, ce qui ne signifie nullement qu’ils sont adeptes de l’art pour l’art. On est entre «meskounine» selon le mot de Mahieddine Bachetarzi qualifiant ainsi tout artiste «habité» à un haut degré de motivation pour son art. Car, à l’instar de ce père fondateur du théâtre algérien et de ses compagnons, on se déplace hors de ses bases avec les moyens du bord.

On jeûne et on déjeune de rien, car il n’y a pas de recette, sauf parfois le maigre montant d’une récompense de festival ou de journée théâtrale. A l’époque, les seuls lieux de diffusion sont la multitude de rencontres théâtrales qui s’organisent à travers le pays, bravant le terrorisme et ses édits de mort contre les artistes. Les temps nouveaux ne sont plus à la confrontation entre «progressistes» et «réactionnaires». Pour traduire la réalité, le lexique a évolué.

On parle plutôt de «famille qui avance» et de «famille qui recule». L’islamisme est à sa période ascendante. L’époque, comme leur enthousiasme juvénile, réclament de Cherrouk et de ses copains d’«être ou ne pas être». Mettant à profit la nouvelle loi sur les associations, les sociétaires de Tedj fournissent à leur troupe une couverture juridique. Ils fondent en mai 1991 une association «pour la défense et la promotion de la culture».

Cette dénomination n’est également pas de pure forme, car l’offensive islamiste à El Bordj culmine. En août de la même année, les élus FIS décident de fermer la Cinémathèque dont les animateurs sont également des amateurs du théâtre. Ces réalités consolident l’émergence d’un théâtre dont les référents éthiques et esthétiques ne pouvaient être ceux des 30 premières années de l’indépendance mais de la période qui s’ouvre.

La rupture avec le théâtre d’avant se creuse. Notre rencontre avec Masrah Tedj date de fin décembre 1994, à l’occasion d’un festival de théâtre amateur à Oran. Il présente Ech-Chek, inspirée de Faust de Goethe. Il y est question d’un herboriste dont l’épouse est mourante mais qui ne peut la sauver qu’en vendant son âme au diable. L’allégorie est indéniable relativement aux mœurs politiques et autres des temps nouveaux.

Le savoir-faire au plan de la mise en scène est notable d’autant que le spectacle déborde de l’espace scénique conventionnel pour annexer la salle. De même, le jeu des comédiens est plus maîtrisé par rapport au tout-venant des troupes en compétition et dont les membres sont loin du b.a.-ba de l’art de la scène.

Le phénomène Caténa

Mais un certain hermétisme du spectacle (symbolisme sur fond de mysticisme et d’encens brûlé), dénote le pêché infantile d’une pratique chez nombre d’amateurs débutants. Ils commencent par le plus difficile comme si ce qui paraît simple est élémentaire. En fait, Tedj se recherchait, ce que confirmera plus tard Cherrouk : «On ne savait pas trop ce qu’on voulait mais on savait ce qu’on ne voulait pas : un théâtre creux.» Troisième spectacle monté par la troupe, Ech-chek est une grosse distribution qui vient après Galb hekaya ou nass et Les orphelins de l’empereur, de Mustafa Haciane dont la générale a coïncidé avec l’assassinat du président Boudiaf en juin 1992. En 1994, c’était Baht aan el mafkoud, monologue écrit par Sofiane Attia et mis en scène par Zedame, que nous n’avions pu voir. Le potentiel qui allait s’exprimer par la suite est déjà là.

Caténa, en 1995, a été le quatrième spectacle de Tedj et celui qui constitue son acte de naissance artistique. Il a été mémorable parce qu’il était le reflet de la tragédie qui endeuillait chaque jour le pays, celle de l’élimination physique de l’élite nationale qui sera suivie par les massacres à grande échelle. Cette pièce radiophonique de Friedrich Durrenmatt, Entretien nocturne avec un homme méprisé, est réécrite et mise en scène par Omar Cherrouk. Elle met face à face un écrivain (Zedame) et son bourreau (Bedjou) dont il savait l’arrivée inéluctable.

C’est un homme de main au service d’occultes commanditaires. Un troisième personnage, imaginé par Cherrouk, intervient en contrepoint de ce huis clos. Il est campé par Guichi, nouveau sociétaire qui doit prouver qu’il mérite pleinement sa place au sein du collectif. Il le démontre de façon magistrale. Son personnage voit et entend les deux protagonistes qui ne le perçoivent pas, ni lui ses vociférations à leur adresse.

Et comme dans un ballet, lorsque lui se meut, eux se figent et lorsque ces derniers entrent en action, c’est lui qui s’immobilise comme dans un arrêt sur image. La scène est nue, avec un siège pour unique accessoire. On est dans un théâtre pauvre qui s’appuie sur la performance de l’acteur. Mais on est également dans un théâtre de la cruauté car malgré un semblant de manichéisme tranchant et la fatalité de ce qui se déroule, rien n’est univoque.

Pièce d’atmosphère, le cliquetis d’un métronome égrène la pesanteur du temps qui s’écoule  : «Notre message est clair. Nous disons haut et fort que les artistes en général, et ceux du théâtre en particulier, ne cesseront jamais de combattre l’obscurantisme aveugle», avait déclaré à l’époque Cherrouk. En fait de message, ce qui en faisait l’intérêt par rapport au théâtre dominant d’avant, c’est qu’il ne transite pas par le discours direct, ce qui n’en rendait le propos que plus poignant.

Caténa est l’un des spectacles qui a certainement le plus tourné parmi les spectacles produits par le théâtre amateur en mutation vers un théâtre professionnel indépendant. Demandé par toutes les manifestations culturelles du pays, il a connu près de 240 représentations durant quatre années, au point que Tedj était devenu synonyme de Caténa.

C’est Djouha, premier spectacle de rue du théâtre algérien, qui a permis à Tedj de tourner la page de Caténa, car, avoue Zedame, inamovible président de l’association, «nous avions du mal à en sortir». La troupe avait été fortement séduite en 2000 par les prestations des troupes engagées dans la section théâtre de rue du festival de Sibiu en Roumanie.

Elle l’a été à tel point qu’elle a abandonné le spectacle avec lequel elle est allée participer. Il s’agit de Zouhad qui revisitait l’expérience de Ech-Chek, sauf que cette fois c’était en hors-salle et qu’on empruntait les codes du rituel magico-religieux. C’est en voyant faire les autres troupes, spécialisées dans le genre, que Tedj réalise la différence, car il s’agit pour le comédien d’aller «affronter» le spectateur sur son terrain et non plus comme en salle où des conventions codifient autrement les conditions de la représentation.

Djouha à la rue

De là germe l’idée de Djouha. Après le départ de Cherrouk qui en a eu l’inspiration, Guechi en assure la création. Dans ce spectacle, les facéties de ce personnage, sa bêtise parfois, racontent plusieurs sketchs ayant pour fil conducteur une astucieuse trouvaille. En effet, à chaque début de sketch, un personnage découvre en chemin la chéchia que portait un passant. Ce passant, avant lui, a été le Djouha d’un moment car quiconque se coiffe de la chéchia trouvée est transformé en Djouha. Mais dès qu’il la perd par inadvertance, il redevient aussitôt l’anonyme individu qu’il était, oubliant même qui il a été.

Ainsi, grâce à cette trouvaille de la chéchia, plusieurs comédiens, avec leurs particularités physiques, leur inspiration, campent successivement le personnage dans une aventure. De fait, Djouha que nous avons vu à trois reprises en l’espace d’une année, évoluait au grès de l’expérience acquise et du feed-back chez le public du moment.

Parce que cela se passe dans la rue, le spectacle est presque muet, la pantomime est de rigueur. Et parce qu’on doit être en interactivité avec le public et qu’on est sur le terrain de la Commedia d’el Arte, on s’oblige à six mois d’apprentissage de l’anglais dans une école privée pour être en congruence avec le public de Sibiu en Roumanie comme ensuite en Turquie. On mâtine d’arabe son anglais avec, par exemple, des «Chouf ! Chouf ! Look ! Look !» En France, c’est le même succès lors de l’Année de l’Algérie en 2003. C’est après Djouha et le cumul d’expérience que les énergies créatives vont se libérer au sein de Tedj.

Résumant le parcours accompli, Zedame le scinde en trois périodes dont la première est celle de «la décennie de la résistance». Les circonstances obligent à braver le risque de mort en allant jouer dans la gueule du loup à Jijel, sur les monts du Zaccar à Miliana, emprunter la rocade pour se produire à Oran ou Sidi Bel Abbes en traversant des routes coupe-gorge.

Parfois braver une dernière heure de couvre-feu pour échapper à d’éventuels faux barrages. Dans la décennie suivante, on respire, la sécurité est revenue : «Et puis, on commençait à profiter de la notoriété acquise par Masrah Tedj. C’est une décennie où on s’est épanoui, nous tous, où on a été productif, soit onze spectacles montés ! Mais durant la troisième décennie, après 2010, c’est l’effritement.

Pour l’éviter, nous créons en 2011 une coopérative théâtrale à côté de l’association parce que cette dernière ne peut percevoir de cachets mais juste des subventions dont, au demeurant, nous n’avons eu que trois en près de 30 ans. L’embellie financière n’a pas été pour nous. Il fallait desserrer la contrainte de l’étau financier. Mais surtout, ce qui nous a le plus handicapé, c’est la fermeture de la salle de la Maison de la culture pour d’interminables travaux entre 2007 et 2015, soit huit ans. C’est là où nous répétions».

Pis, l’association est éjectée en 2012 du bureau qu’elle occupait au sein de la Maison de la culture. Il lui avait été accordé en 2010 par le wali afin qu’elle libère une vieille baraque qu’elle occupait pour ses activités. Cette vieille bâtisse devait être démolie de façon à édifier à sa place une Maison de jeunes. Mais une fois ce wali muté ailleurs, soit une année après, Tedj est exclu de la Maison de la culture et son local fermé par de nouveaux responsables du secteur de la culture. «Le système nous a trahi», clame Rabia. Le bilan est triste : deux spectacles seulement ont été produits durant près d’une décennie. Est-ce le chant du cygne ?

Moins occupés par la création, Rabia et Zedame s’étaient investis depuis 2008 plus systématiquement dans la formation des jeunes et non plus seulement à la faveur des spectacles qu’on monte. De la sorte, les éléments des six troupes constituées à Bordj depuis 2005 sont passés à un moment ou à un autre par Tedj. Forcément, durant trente ans, cette compagnie a été la seule à activer. Le pourra-t-elle encore dans un environnement bouché ?

 

Mohamed Kali
 
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