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Khadidja Chouit . Editrice et animatrice culturelle

«Les lecteurs comme coéditeurs»

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le 04.03.17 | 12h00 Réagissez

«Les lecteurs comme coéditeurs»


Esprit Bavard, le magazine non périodique que vous avez publié en 2011, a pour sous-titre «L’Algérie autrement dite, autrement vue». Tout un programme !

Absolument. Ce que je lis et vois dans nos médias m’a toujours laissée sur ma faim. J’y vois une sorte de pensée unique où l’on traite l’actualité socioculturelle pratiquement partout de la même manière.

Vous n’allez pas vous faire que des amis en disant ça !

(Rires). Mais il auraient tort de croire que nous allons devenir ennemis parce qu’en Algérie, nous avons besoin d’une variété de voix qui disent les choses de différentes manières pour que les gens puissent se faire l’opinion la plus juste possible. Nous voulons avancer, et en Algérie, parce que c’est le pays dans lequel nous vivons et avons envie de vivre.  

Il ne suffit pourtant pas d’affirmer qu’on est «autrement». En quoi l’êtes-vous ?

Les thèmes d’ Esprit Bavard sont ceux de la société. On ne va pas réinventer l’eau chaude. On parle de cinéma, de musique, de l’école, des femmes, de la mémoire, de la société, etc. Sauf que nous nous attachons à trouver des angles d’attaque différents, à traiter les sujets de manière différente. Notre «autrement» est dans l’approche et la manière de traiter et de présenter. Je donne un exemple : pour l’école par exemple, nous avons choisi de faire parler ceux qui s’expriment rarement dans les médias bien qu’ils soient les premiers concernés : les élèves et leurs parents.

Après le magazine en ligne en 2008, il y a eu la version imprimée en 2011. Avez-vous été étonnée par l’accueil favorable en Algérie et à l’étranger ?

Oui, c’était inespéré. Quand je l’ai lancé, tous les libraires, sans exception, m’ont presque dit que j’étais folle et qu’il n’allait jamais se vendre. J’étais dans mon bureau à me dire : dans quel pétrin tu t’es mise ma fille ! Puis le téléphone a sonné et un certain Samir Toumi (NDLR : l’écrivain), que je ne connaissais pas à l’époque, m’a dit qu’il avait aimé et qu’il m’achetait 100 exemplaires. J’ai pleuré, je l’avoue. Après, ça s’est vendu en librairie et cela m’a confirmé que les gens avaient aussi soif que moi de voir autrement l’Algérie.

Là, vous lancez un appel pour le n°2 d’Esprit Bavard dans le cadre du crowdfunding ou financement participatif…

Oui, c’est un financement qui s’appuie sur une plate-forme internet spécialisée sur laquelle on fait une présentation détaillée du projet, éditorial ou autre, et les personnes intéressées par ce projet, ou qui se reconnaissent en lui, participent en versant de l’argent. Ce ne sont pas des dons, car leur contribution appelle une contrepartie. Dans le cas d’Esprit Bavard, puisque c’est une publication, ça s’apparente à du préachat.

En ces temps de crise, pensez-vous qu’il s’agisse d’une voie intéressante pour la culture en Algérie ?

Pas seulement en temps de crise mais parce que cela permet d’être indépendant. La publication n’aura aucune publicité ni aucun sponsor et ce sont les lecteurs qui deviennent coéditeurs en quelque sorte. Je pense qu’il n’y a pas meilleure manière de lancer une publication complètement indépendante du sponsoring ou de l’aide du ministère de la Culture.

Bien sûr, il faut distinguer les deux, car après tout, l’argent du ministère, c’est celui du contribuable et il devrait servir aussi à ce genre d’initiative. Mais ça se passe de manière tellement opaque… Même à l’époque où il y avait de l’argent, on n’était pas plus informés des conditions d’accès. Donc, j’ai pensé qu’il valait mieux faire appel aux premiers concernés, les lecteurs. 

Il y a eu des expériences et la création de plates-formes de crowdfunding en Algérie, Chriky.com et Twiiza.com dont on est sans nouvelles depuis...

Oui, il y a eu par exemple Radio M. Ils ont fait appel deux fois au financement participatif et cela a réussi. J’aurais aimé que ce soit une plateforme algérienne mais les expériences en la matière n’ont pas marché. J’étais en pourparlers avec Twiiza.com, lancée par deux jeunes, mais ça n’a pas été plus loin et c’est dommage. Je pense que cela arrivera avec le paiement électronique.

Avez-vous déjà reçu des participations depuis le lancement le 15 février ?

Douze jours après (NDLR : au moment de l’interview), nous avons dépassé les 32% de l’objectif fixé. C’est correct comme progression sauf que là, la mobilisation doit se maintenir, car le principe du crowdfunding est que la campagne est limitée dans le temps. J’ai retenu une durée d’un mois, car ce type de campagne, c’est quand même beaucoup de travail, de communication et aussi de tension nerveuse !

Là vous êtes environ à un tiers du temps et vous avez atteint un tiers de l’objectif…

Exactement, c’est pourquoi je dis que la progression est très correcte. Pour les participations venues de l’étranger, nous avons quelques émigrés mais plus d’étrangers. Nos émigrés ont aimé ce projet mais je pense qu’ils ont encore du mal à concevoir le préachat ou à nous faire confiance. J’espère que nous pourrons les convaincre.

Pour les Algériens résidant en Algérie, beaucoup nous écrivent sur notre page ou notre adresse internet et là, on les oriente vers notre compte bancaire. Pour tous, la contrepartie consistera en exemplaires de la publication au prorata de la contribution. Bien sûr, les frais d’expédition en Algérie ou ailleurs sont inclus. Nous allons faire paraître sur la publication les noms de tous les contributeurs, quel que soit le montant avancé, sauf bien sûr ceux qui souhaitent rester anonymes.

Qu’est-ce qu’on trouvera dans le prochain Esprit Bavard ?

D’abord, l’identité visuelle va se préciser. Je travaille avec deux talentueux graphistes, Louise Dib et Riadh Abdelwouahab. On aura toujours beaucoup de photos mais aussi des illustrations réalisées par d’excellents dessinateurs. Comme thèmes, on se demandera si un nouveau cinéma est né en Algérie avec les nouveaux réalisateurs ? On parlera de l’engouement pour la création de ciné-clubs. Il y aura aussi beaucoup de clins d’œil vers le passé, pas du tout d’un point de vue nostalgique, je suis contre cela, mais pour signaler que beaucoup de choses que l’on croit découvrir ont déjà été réalisées dans notre pays.

Il se trouve qu’elles ont été arrêtées pour des raisons diverses qu’il faut connaître pour ne pas répéter les mêmes erreurs. C’est le cas des ciné-clubs. Il sera question des femmes dans l’espace public. Nous abordons aussi ce qui reste malheureusement un tabou : les femmes violées durant la guerre de Libération nationale. Bon, tellement d’autres sujets qui sont peut-être abordés tous les jours mais que nous voulons voir autrement. Je signale aussi qu’il y aura de la BD, dont une histoire complète.

Vous avez toujours travaillé dans le monde de l’édition. Quel regard en tirez-vous sur l’édition algérienne ?

J’ai pu constater que l’aide du ministère de la Culture a faussé les choses et n’a pas permis de développer vraiment les potentialités de l’édition algérienne. Dans le tas, bien sûr, il y a quelques éditeurs qui ont une vraie ligne éditoriale, publient de bons ouvrages en rendant visibles de nouveaux talents.

Quatre ou cinq ? Finalement, je pense que cette période d’austérité aura du bon, car elle permettra de décanter les choses. Il y a des libraires qui passent leur temps à dire que l’Algérien ne lit plus. Je dis que le jour où le livre arrivera aux Algériens, où qu’ils se trouvent, là on pourra dire si l’Algérien lit ou pas. Il faut donc réfléchir à d’autres façons de vendre. Je vais lancer prochainement la vente par correspondance. Esprit Bavard sera vendu ainsi, acheminé par la poste puisque nous avons la chance d’avoir un réseau postal partout en Algérie. Je vais tenter cette voie.

Si vous deviez convaincre en quelques mots nos lecteurs et lectrices de participer à votre projet, que leur diriez-vous ?

Mon message sera le suivant : soyez curieux !

Repères

Bachelière en 1988 avec mention très bien au lycée saint Augustin de Annaba, Khadidja Chouit était vouée à une toute autre carrière qui l’a conduite à Alger à l’Institut national d’informatique. Mais les systèmes et les logiciels n’avaient pas assez d’attrait pour cette femme passionnée par la culture et l’information dans une période d’effervescence de la société algérienne.

Elle se lance dans l’aventure de la presse, au Matin où elle passera 12 ans comme correctrice, journaliste et surtout secrétaire générale de rédaction, un métier polyvalent où elle excelle. Entre 2004 et 2007, en tant que free-lance, elle est demandée partout pour accompagner des revues et magazines. De 2007 à 2013, elle est cofondatrice de Sencho Edition où elle se distingue par la création de la collection Guentra destinée aux jeunes plumes.

Elle y crée le magazine non périodique Esprit Bavard qui désormais est publié par les éditions du même nom qu’elle a créées. Entre-temps et jusqu’à présent, elle participe à de nombreuses initiatives littéraires ou artistiques. L’an dernier, elle a cofondé «La fabrique à lecteurs», un collectif de promotion de la lecture à haute voix.  

Ameziane Ferhani
 
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