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Hommage : Abdelkrim Djillali, journaliste

Le fil et la toupie

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le 13.05.17 | 12h00 Réagissez

Le fil et la toupie

Comment parler de Abdelkrim Djilali comme je pense qu’il l’aurait voulu, soit avec simplicité et justesse ? Sans céder à l’abattement. Sans verser non plus dans la glorification post-mortem dont il avait horreur.

Lui, dont les proverbes algériens servaient de sagesse au quotidien, aurait sorti celui de cet homme qui manqua d’une datte toute sa vie mais qu’on enterra avec tout un régime de ce fruit. J’ai appris plusieurs de ces proverbes de sa bouche et, notamment, celui qu’il aimait répéter pour souligner un rapport de cause à effet, mais aussi signifier que si l’on ne fait rien, il ne faut rien attendre : «Zerbout bla qitan, ma idourch» (Sans fil, une toupie ne peut pas tourner).

Et maintenant, ce cher Djilio, comme je l’appelais, n’est plus de notre monde. La toupie de sa vie a cessé de tourner, elle dont le fil était tressé de trois filaments : la passion, l’humilité et la générosité. On pourrait, sans grand risque de contestation, y ajouter la dignité, la droiture, l’engagement, la curiosité, la soif d’apprendre, le désir de perfection, la fidélité, etc. Mais j’ai promis à sa mémoire de ne pas lui tailler un régime de dattes, bien que l’on puisse prouver chacune de ces affirmations.

Dès notre première rencontre, à la fin des années 70’, il m’avait marqué. Je débutais dans la presse et je vis débarquer à l’Unité, où je collaborais en marge de mes études, ce bonhomme qui ressemblait à un habitant de la cordillère des Andes. C’est devenu plus tard un sujet de plaisanterie entre nous. En plus de Djilio, je l’affublais parfois du titre d’«Inca».

Et il me faisait toujours le même jeu de mots en riant : «Mais pas pable !». Pour dire qu’il n’était pas «inca-pable» ! Notre relation fut traversée par un long éclat de rire dont l’écho me parvient encore, et ce, même aux moments les plus durs. Et surtout d’ailleurs, car, on l’oublie, mais le rire fut une arme éminente de résistance des Algériens.

Donc, il débarquait et me dit aussitôt : «Je veux être journaliste, comment faire ?». Je lui répondis : «Ecrire des articles !» et l’invitais à écrire un ou deux textes de son choix. Une semaine après, il rapportait ses essais. Ils avaient une indéniable richesse d’observation et d’analyse, mais son écriture posait divers problèmes.

Je ne voulais pas le décourager et lui proposais d’aller boire un café au Croissant-Club d’Alger. Là, je lui sortis cette tirade que je sers depuis à tous les journalistes débutants (ce que j’étais alors moi-même !) : «Tu sais, un maçon, même s’il a de bons outils et sait parfaitement construire un mur, si son ciment n’est pas bon, son œuvre sera médiocre.» Sous son regard étonné, je poursuivais : «Et le ciment du journaliste, c’est la langue.

Les techniques du journalisme peuvent s’apprendre, mais il faut posséder la langue.» Là, je bifurquais sur son projet de carrière, essayait de sonder la force de son choix, je me permettais même de lui dire qu’en tant qu’élève de l’Ecole nationale d’administration, des perspectives importantes pouvaient l’attendre… (Mais il n’y était plus déjà.

Pourtant, 40 ans après, plusieurs de ses amis de promo étaient présents à son enterrement). Je crois qu’il ne m’entendait pas. Il me coupa la parole : «D’accord. Qu’est-ce que je dois faire pour maîtriser la langue ?» J’étais estomaqué en même temps que gêné. Devant tant d’enthousiasme, comment lui dire que cela pouvait prendre des années ?

Que le résultat n’était pas garanti, etc. Je crus m’en tirer en lui disant qu’il fallait surtout lire. Quoi ? Tout ce qui se lit. Trois jours après, il revint me voir, un couffin à la main empli de livres. Il avait «dévalisé» la bouquinerie des Etoiles d’or. Romans, essais, biographies… Jamais je n’ai vu une telle volonté d’embrasser un métier. Jamais je n’ai vu quelqu’un progresser aussi vite dans son perfectionnement linguistique. Il avalait les livres, venait m’en parler avec un luxe de détails incroyables, provoquait la discussion, m’interrogeait sur des tournures de phrases.

En quelques mois, par sa seule volonté, il progressa de manière remarquable et fut vite en mesure d’écrire des articles. Je l’aidais autant que je pouvais et j’apprenais à le découvrir. Lui, ainsi que sa merveilleuse famille qui reste pour moi un modèle de famille algérienne, modeste, digne, accueillante et joyeuse en dépit des adversités. Lui, ainsi que son quartier près du square Nelson à Bab El Oued.

Il venait également chez moi et ma famille l’adopta pareillement. Nous devînmes dans les deux sens des habitués de la ligne 36 de la RSTA. Dans son quartier, nous allions, près du marché, au café de «Amar Chitane» truffé d’anecdotes mémorables. Parfois, sous les arcades, c’est le café El Kamel qui accueillait nos échanges. Il était encore fréquenté par des survivants des partis nationalistes.

Notre jeu consistait à nous asseoir à la table de l’un d’entre eux et à le provoquer par une ânerie du genre : «Cheikh, mon ami me dit que le PPA a été créé à Bruxelles…». Evidemment, le vieil homme s’indignait et se lançait dans de grandes explications avant d’appeler ses compagnons de café, anciennement de lutte, et nous étions là, ravis de les entendre, apprenant des choses bien plus sérieuses et passionnantes que nos bêtises d’ouverture.

Un autre des établissements que nous fréquentions avec émotion était le café Malakoff, épicentre du châabi. Un jour, Krimo me téléphona pour me demander de m’y rendre vite. Une surprise, disait-il. Il m’attendait à l’entrée de la galerie, impatient. C’est ce jour qu’il me présenta Cheikh El Anka, assis seul sous l’alcôve de l’ancienne fontaine dans la ruelle de derrière. C’est ce jour que nous avons parlé avec le grand maître du châabi de Duke Ellington, Louis Armstrong et d’autres encore. Ce souvenir vient me rappeler que Krimo fut pour moi un véritable guide de notre culture populaire.

Si je lui apportais quelques éléments en matière de culture universelle, Krimo me le rendit au centuple pour les expressions de ce que j’appelle «l’âme de l’Algérie» : châabi, melhoun, musiques régionales, littérature orale, subtilités des langues parlées, chronique souterraine d’Alger... En ce sens, Abdelkrim Djillali était une sorte de Mohamed Ben Cheneb des temps modernes.

Sa contribution en la matière demeure précieuse et, en bien des aspects, il a été un des meilleurs analystes culturels que notre pays ait connus. Les extraits de certains de ses articles que nous donnons à lire ci-contre en donnent un maigre aperçu. J’ai en mémoire le catalogue de l’exposition qu’il avait organisée en 2005 sur la photographie algérienne, où il interroge magistralement le rapport des Algériens à l’image.

Ou encore son livre sur le grand céramiste Boumehdi (Ed. Zaki Bouzid, 2004). Ou bien, auparavant, ce petit livre merveilleux, Les chercheurs du désert (à compte d’auteur ?) qui reflétait sa passion du Sahara qu’il a sillonné de fond en comble comme l’ensemble du pays, toujours à la recherche de ses pépites perdues.

Il n’a pas eu le temps de donner tout ce qu’il possédait. La maladie l’en a empêché, mais également les années de son engagement durant la décennie noire, où il s’était impliqué directement auprès des Patriotes, parcourant le piémont et parfois les monts de l’Atlas blidéen alors infestés de terroristes. Je me souviens du jour où j’étais passé le voir chez lui. Avant de garer, j’étais passé devant deux voitures où se tenaient plusieurs individus et j’avais aperçu sur les genoux de l’un d’entre eux une kalachnikov. Je montais vite et l’avertit. Il jeta un œil par la fenêtre et sourit.

C’était des Patriotes de la Mitidja qui venaient l’escorter. Il m'a raconté parfois les accrochages où il s’était trouvé, souvent accompagné du photographe Kader Boukerche, et je croyais entendre Hemingway sur la guerre civile en Espagne. Quand la violence reflua, il se porta à nouveau sur le front de la culture, réalisant avec Hamid Kechad au profit de l’Année de l’Algérie en France un travail remarquable de recherche à travers tout le pays, un inventaire des patrimoines poétiques et musicaux vivants, une sorte de carte d’identité du terroir culturel.

Dans les années 80’, nous avons eu le bonheur de travailler dans la rubrique culturelle d’Algérie-Actualité, la plus étoffée qu’ait jamais connue notre presse, avec Mouny Berrah, Tahar Djaout, Mohamed Balhi, Nacer Ouramdane, Azzedine Mabrouki, Nadjib Stambouli, Ahmed Cheniki et d’autres qui m’excuseront. Devenu directeur du journal au début des années 90’, Abdelkrim Djilali s’est efforcé de le sauver.

Lors de son enterrement, SAS (Sid Ahmed Semiane) se rappelait avec émotion que Krimo avait déposé sa démission lorsqu’on lui avait demandé de le renvoyer pour une chronique déplaisante. Mais je ne veux maintenant me souvenir que de son humour exponentiel et de nos fous rires homériques.

De nos repas doctes et joyeux qui nous faisaient aimer les bonnes tables d’Alger auxquelles nous préférions toutefois un restaurant de six mètres carrés dans La Casbah, où l’on ne servait qu’un seul et unique plat : les frites-omelettes ! Il s’appelait «Zoudj fi zoudj» (Deux par deux) car c’était la commande la plus fréquente, soit deux œufs pour deux parts de frites.
Allez ! La toupie de Krimo a cessé de tourner. Mais son fil n’est pas rompu. 

Ameziane Ferhani
 
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