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Vidéo . Un document historique exceptionnel

La guerre, le poète, la libraire

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le 23.09.17 | 12h00 Réagissez

La guerre, le poète, la libraire

Il arrive que la nébuleuse internet délivre de rares pépites en mesure de nous instruire sur l’histoire de manière particulièrement étonnante.

C’est le cas de cette vidéo* qui appartient aux archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), organisme public français connu pour la richesse de ses fonds et son professionnalisme en matière de conservation, une véritable banque d’images animées qui détient une bonne partie de la mémoire du XXe siècle. Intitulée sur Youtube «Interview d’une Pied-Noire et d’un Algérien», elle est datée de 1961 et dure 3 minutes 49 secondes.

Il s’agit d’un reportage d’actualités destiné sans doute à la télévision française publique (la seule existant alors, soit la RTF). La vidéo débute par un commentaire en voix off du journaliste : «Les Musulmans et les Européens sont inquiets. Voici d’ailleurs un document tourné alors que les Français étaient encore emprisonnés en Tunisie à la suite des événements de Bizerte.

Rue Michelet, dans une librairie, une Française d’Algérie nous a confié son inquiétude». Les images qui accompagnent ses mots montrent des soldats français au-dessus d’un petit port de pêche qui est censé représenter Bizerte, mais qui ressemble étrangement à celui de la Madrague (auj. Djemila, près d’Alger) avant de se porter sur le haut de la rue Michelet (auj. Didouche Mourad) et zoomer sur la librairie qui existait entre les deux entrées du n° 91. Gros plan sur le beau visage d’une jeune Française à l’intérieur de la libraire dont elle semble être la gérante ou plutôt la vendeuse. Voix off : «Un musulman se trouvait là par hasard. Elle a peur, écoutons-là».

Au-delà du choix des vocables (Française d’Algérie, musulman) qui expriment toute la nature du discours dominant de l’époque, réticent à utiliser le qualificatif «algérien», ces mots peuvent laisser penser qu’un musulman ne peut se trouver dans une librairie que par hasard. On ne voit pas encore cet individu et l’objectif est braqué sur la jolie libraire. Expression inquiète, regard désespéré, voix chevrotante, elle déclare : «Nous avons toujours travaillé. Nous n’avons rien à nous reprocher.

Personnellement, je vois l’avenir très noir. J’aimerais que des décisions soient prises. J’aimerais être fixée rapidement avant de subir tous les sévices, tous les supplices que subissent actuellement les Tunisiens. Ça ne me plaît absolument pas de penser que mon père peut être molesté, mis à genoux, battu…».

Les quelques éléments fournis indiquent que les images ont été prises à proximité des «événements de Bizerte» qui ont eu lieu du 19 au 22 juillet 1961 dans cette petite ville à 60 km de Tunis et au passé pour le moins riche dans la lointaine histoire et durant le XXe siècle. C’est là qu’a été fondée en 1921 la première cellule du parti nationaliste du Destour.

C’est là que Bourguiba a lancé, le 13 janvier 1952, son appel à la lutte armée qui lui vaut son arrestation avec d’autres dirigeants du Destour, lequel entre alors en clandestinité. La Tunisie devient indépendante en mars 1956, mais doit accepter la présence d’une importante base militaire française à Bizerte. Celle-ci devient un objet de tension entre la France et la Tunisie qui remet en cause cette présence. Des batailles rangées ont alors lieu entre les Tunisiens (civils et militaires) et les soldats français. Ils se solderont pas de nombreuses morts du côté tunisien (5000 selon le Croissant-Rouge tunisien (CRT), 1500 selon d’autres sources).

Le GPRA, fondé à Tunis et y siégeant soutient la Tunisie et se déclare prêt à envoyer les troupes de l’ALN basées dans ce pays. La crise s’internationalise, portée jusqu’au Conseil de sécurité de l’ONU et les combats se poursuivent sous forme de manifestations violentes que l’on attribue aux «durs du néo-Destour».

L’impact est énorme sur la population européenne en Algérie, sensible notamment aux journaux locaux qui jettent de l’huile sur le feu. Il faut surtout rappeler qu’en cette année 1961, le 8 janvier, a eu lieu le référendum sur l’autodétermination de l’Algérie et que le oui l’a emporté (75,25 % en France, 69,09 % en Algérie). Dans un discours, de Gaulle a reconnu le principe d’indépendance.

Le mois suivant, l’OAS (Organisation de l’armée secrète), refusant catégoriquement cette perspective, est fondée à Madrid et elle déclenche un déluge d’attentats, notamment à Alger. La vidéo se situe donc dans ce contexte de paroxysme de la guerre de Libération nationale avec ses répercussions internationales déjà fortes à partir des manifestations du 11 décembre 1960. Alors que la libraire tente de poursuivre ses propos qui rendent bien compte de l’atmosphère angoissante de cette période, on voit son regard se porter à plusieurs reprises vers une autre direction d’où l’on entend de manière peu audible surgir une autre voix : «Vous semblez parler des musulmans presque comme des gens qui sont des animaux.

Je parle parce que je suis musulman et que vous me touchez en me disant que vous voulez partir d’Algérie». Suivent quelques mots d’excuses et l’on voit une personne se courber pour ne pas obstruer le champ de la caméra et s’introduire rapidement, comme par effraction, dans l’image. Il faut reconnaître au journaliste et à son cameraman un certain sens professionnel puisqu’ils n’arrêtent pas alors leur tournage et laissent cet auto-invité s’imposer à droite de l’interviewée, sous le regard médusé et craintif de cette dernière.

Personnage flamboyant

L’œil dans la caméra, la diction parfaite, l’air sûr de lui, avec une belle prestance et une gestuelle expressive, le nouveau venu proclame sans hésiter : «Je me présente, Himoud Brahimi. Je suis musulman, enfant de La Casbah, homme de théâtre par surcroît…». Et, de fait, l’entrée est magistralement théâtrale. Théâtralement cinématographique en l’occurrence, car s’il ne le dit pas, Himoud
Brahimi a aussi été acteur de cinéma et rien de cet univers ne lui est étranger. Certains affirment qu’il aurait joué dans le premier Tarzan (1932) aux côtés de Johnny Weissmuller, ce qui paraît plutôt une légende. Il est certain en revanche qu’il est apparu en 1948 dans Noces de sable d’André Swoboda et a interprété en 1952 le rôle principal dans Les plongeurs du désert de Tahar Hannache, le premier film algérien de l’histoire. Il met donc en œuvre toute son expérience et son talent dans cette intrusion documentaire au cœur des actualités télévisuelles françaises, bien que l’on ignore encore (et doutons) si ce petit film a pu être diffusé. Il déploie également son sens élevé de la rhétorique, lui qui deviendra l’intervenant le plus attendu (et le plus inattendu dans ses arguments !) des débats de la Cinémathèque algérienne, allant jusqu’à devenir la hantise des grands cinéastes alors invités. Egalement poète et champion d’apnée, ce personnage flamboyant qui manque cruellement à Alger, a su alors apporter, sans qu’on ne le sollicite et sur un média déjà stratégique, une parole d’Algérien en cette période de violence exacerbée. 

Et de poursuivre avec le même aplomb : «Je ne demande pas mieux qu’il y ait la paix en Algérie. Mais la manière dont cette jeune fille parle me déplaît énormément parce que, moi, avec sa beauté, je ne voudrais pas qu’elle quitte l’Algérie. Il n’y a pas de raison à ce que, moi, musulman, je ne m’entende pas avec elle, qui est française par surcroît». La jeune et belle libraire tente alors de répondre : «Moi, je m’entends très bien et je me suis toujours entendue…». Mais Himoud Brahimi qui, visiblement, ne veut pas laisser passer l’occasion, l’interrompt alors qu’apparemment elle allait dire «… avec les musulmans ou les Arabes» comme le voulait le lexique alors en vigueur.

Il lui demande : «Alors, qu’est-ce qui vous pousse à vouloir partir ?»/ La libraire : «Mais la peur…»/ «Quelle peur ? Peur de moi, peur de tous mes semblables ? C’est faux, c’est ridicule…»/ «Mais y a qu’à lire tous les journaux…»/ «Mais ce n’est pas les journaux… C’est les hommes, c’est leurs cœurs qui doivent compter»/ «Et tous les attentats, tous les jours ?»/ «Mais moi aussi, je peux subir un attentat. C’est pas une raison pour moi de quitter l’Algérie»/ «Mais moi j’ai 28 ans», tente la jeune femme/ «Je suis aussi jeune que vous. J’ai trois enfants qui m’attendent à la maison. Je suis obligé de penser à eux. Essayez de me comprendre moi aussi !»/ «Mais je vous comprends bien»/ «Alors, pourquoi voulez-vous quitter l’Algérie puisque je ne suis pas disposé à vous tuer ?»/ Prenant plus d’assurance, la libraire contre-attaque : «Mais qu’est-ce qui me le prouve ?»/ «Moi, ma personne, puisque je suis là…», hasarde Himoud Brahimi, un bref instant désarçonné/ «Ce qui s’est passé en Tunisie est un exemple frappant…»/ «Ce qui s’est passé en Tunisie, ce n’est pas l’Algérie. Ce qui nous intéresse nous, c’est la question algérienne…». 

Cet incroyable ping-pong au cœur de l’histoire se poursuit encore jusqu’au final. La jeune Française affirme : «J’aimerais avoir l’assurance de vivre ici comme j’ai toujours vécu»/ Himoud Brahimi : «Alors, si vous partez de l’Algérie, c’est que vous n’avez pas peur des Arabes, c’est ce qui m’intéresse pour le moment»/ «Je n’ai pas peur des Arabes», répond la libraire. Alors, se tournant vers la caméra, les mains levées au ciel, Himoud Brahimi  conclut : «Alors, c’est l’essentiel. Je m’arrête là ! Elle n’a pas peur des Arabes, c’est l’essentiel pour moi.»

On comprend alors que tout le dialogue qu’il a imposé puis dirigé, visait en fait l’opinion française et non pas son vis-à-vis. Et, lorsqu’on décortique ses propos dans le contexte, il est évident, notamment par sa conclusion, que Himoud Brahimi voulait mettre en avant les violences de l’OAS et les pressions et menaces qu’elle exerçait aussi sur la communauté européenne et dont certaines sont passées à l’acte puisqu’en dehors des massacres notoires d’Algériens, 300 Français auraient été exécutés par les commandos de cette organisation. De même, il semble que notre redoutable débatteur souhaitait indirectement souligner la position du FLN qui n’a jamais demandé le départ de la population européenne, ce que les Accords d’Evian entérineront par la suite.

Au-delà de ces considérations historiques, cette vidéo nous fait découvrir une facette méconnue de Himoud Brahimi, magistral dans le domaine de l’information et, de plus, sur un média qui était alors nouveau en France comme en Algérie. D’une manière étonnante et brillante, le poète Momo aura donc participé à sa manière originale à la guerre médiatique qui accompagnait la guerre réelle contre l’occupation coloniale.  

 

* Visible sur : www.youtube.com/watch?v=6GZSzbY9pl0   

Ameziane Ferhani
 
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