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Roman . «Cendres froides» de Youcef Tounsi

L’éthique du boucher

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le 22.04.17 | 12h00 Réagissez

 
	Vivre le quartier du Ruisseau, ses Abattoirs, son passé, son présent. Et son avenir ?
Vivre le quartier du Ruisseau, ses Abattoirs, son passé, son...

Il y a peu de romans dans la littérature algérienne qui ont été consacrés à des lieux atypiques.

Des lieux en voie de disparition et dont la sauvegarde par les mots devient une nécessité absolue. Le roman, et la magie de la fiction deviennent ainsi une mémoire et une archive qui inscrit le lieu dans la durée. Youcef Tounsi nous propose, avec Cendres froides, un peu comme Zola dans la fameuse saga des Rougon-Macquart et son délicieux, Le ventre de Paris, consacré aux Halles de Paris, un roman poignant. Youcef Tounsi fait œuvre utile et nous parle du quartier mythique des Annassers à Alger et de ses fameux Abattoirs. Ce roman foisonnant retrace la vie du quartier, ses personnages marquants, les destins collectifs et les transformations architecturales subies depuis près de deux siècles par ce quartier.

La narration des faits est confiée à Si Mahfoud, véritable force de la nature qui exerce le métier de chef sacrificateur aux Abattoirs des Annassers. Dès le départ, on voit que la terminologie pour désigner les choses et les lieux joue un rôle important. L’auteur est très regardant sur la chose et son champ lexical devient une charpente sur laquelle repose la structure du roman. Cendres froides nous apprend que le quartier des Annassers est bâti sur des anciennes terres agricoles. Si Mahfoud déroule cette histoire qui a vu la mutation des vergers en grands ensembles urbains, suite surtout au plan de Constantine voulu par de Gaulle. Les autorités coloniales avaient décidé d’assouplir les dures lois imposées aux Algériens. Tous les subterfuges étaient bons pour garder l’Algérie dans le sillage de la métropole.

Le narrateur nous parle du propriétaire de ces terres qu’on a exproprié, Si Mohamed Berkaldji, dignitaire d’origine ottomane et grand-oncle de sa femme, Latifa. Si Mahfoud nous parle d’un épisode méconnu de l’histoire de notre pays : l’expropriation des Algériens suite à l’arrivée massive des Européens après 1848. Mais le Sénatus-consulte de 1863, venu réorganiser le système foncier, a permis à certains Algériens fortunés de racheter les terres agricoles prises de force par le système colonial. Ces lieux mythiques par la richesse de leur histoire recèlent aussi une humanité exceptionnelle. L’auteur nous présente les figures emblématiques du quartier, comme Ammi Achour, personnage haut en couleurs, héros de la Bataille d’Alger. L’auteur confirme qu’il suffit de tendre un micro ou une oreille attentive pour obtenir encore des récits exhaustifs sur les opérations inhumaines de Bigeard et de ses sinistres paras. Autre personnage émergeant de cette humanité très attachante, Moh Syndicat qui a fait de la lutte contre les injustices son credo. Un homme qui s’est opposé à tous les régimes.

Voilà, on comprend pourquoi un quartier populaire produit des héros à profusion et il suffit de peu pour les identifier et les réhabiliter.
Mais dans cette histoire dédiée aux autres, le narrateur n’oublie pas ses tracas quotidiens et sa santé fragile. Sa femme, Latifa, qui porte bien son nom (la douce), l’aide beaucoup à surmonter les aléas de la vie, en lui apportant le réconfort nécessaire. Le couple, qui vit en parfaite harmonie, se préoccupe aussi de son fils Djamal, gentil garçon qui a passé toutes les étapes de sa vie d’adulte avec succès. Il a fait son service militaire au moment où l’Algérie luttait contre le terrorisme. Il a aussi obtenu une qualification technique très recherchée. Or, le chômage des jeunes est passé par là pour le confiner dans une forme de précarité dévalorisante, si bien que Djamel devient un candidat à l’exil européen, au point où ses parents découvrent un jour qu’il a décidé, lui aussi, d’emprunter le chemin des harragas. Mahfoud encaisse le coup comme une sorte d’échec de toute sa génération. Cette aventure périlleuse se termine par l’expulsion de Djamel à partir des côtes espagnoles. Le couple se réjouit de cette fin presque heureuse, car leur fils a survécu à un naufrage.

Ces problématiques, qui oscillent entre l’histoire et l’actualité brûlante du pays, accélèrent le déclin physique de Si Mahfoud. Et comme cela ne suffisait pas, les rumeurs s’amplifiaient sur la possible démolition des Abattoirs pour les remplacer par des édifices modernes. De leur côté, les artistes, attentifs à cette mauvaise nouvelle, proposent aux autorités publiques de surseoir à ce projet, en affectant ces Abattoirs à la création culturelle, comme cela s’est fait ailleurs. L’auteur résume bien la frénésie à faire table rase de l’ancien quartier en écrivant : «Dans cet élan de modernisation à tout-va du quartier, les autorités ont perdu de vue une dimension qui permettra à ce nouveau quartier de se distinguer de tous les autres, à Alger et ailleurs : l’identité, la mémoire du quartier, oserions- nous dire. Qu’est-ce qui pourrait caractériser le quartier de Ruisseau si ce n’est les abattoirs ?» Le roman de Youcef Tounsi est un hymne dédié au quartier des Annassers qu’on a voulu déposséder de son âme et de son histoire. Cendres Froides trace des perspectives mémorielles qui agissent comme des fondations qui consolident le Ruisseau dans la mémoire collective.

 

Youcef Tounsi, Cendres froides, éditions APIC, Alger, 2016. Prix conseillé : 900 DA.         

Slimane Aït Sidhoum
 
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