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A DIEU . à l’artiste Salah Hioun

L’élégance d’âme

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le 11.11.17 | 12h00 Réagissez

L’élégance d’âme

Cet été, au bout du téléphone, avec cette voix qu’il a toujours eue feutrée, Salah Hioun m’appelait de Cherchell où il vivait depuis plusieurs années aux côtés de son épouse, conservatrice du Musée de la ville.

Là, il avait trouvé une formule du bonheur, entre sa famille, la mer, les mosaïques antiques, les bellombras de la place et ses outils d’artiste. Je le savais malade depuis quelques années, seulement rassuré par le fait qu’il se trouvait en un lieu qui correspondait presque à ses rêves. Comment vas-tu ? Cette question banale du quotidien devient parfois lourde de sens.

Peu de gens le savent (et je ne l’ai su que tard tant il était resté jeune de corps et d’esprit), mais c’est un doyen de l’art algérien qui nous a quittés mardi dernier à l’hôpital Birtraria d’El Biar. Né en 1936, cet enfant de Collo s’est mis à dessiner dès l’âge de huit ans, influencé par un oncle qui avait étudié à la Zeitouna de Tunis et était artiste du dimanche, comme on disait alors. La vie de Salah Hioun est un roman.
A 11 ans, il est mousse à bord d’un bateau de cabotage commandé par un autre oncle. Il arpente les côtes algériennes du fait de l’isolement routier de Collo et vit cette expérience comme une aventure. Une aventure qui tournera court quand cet oncle périt dans une tempête.

Profondément nationaliste, le père de Salah activait au MTLD. Salah se souvenait qu’après les massacres du 8 mai 1945, son père et d’autres patriotes, rompus aux secrets de la mer, allaient récupérer des armes dans les navires allemands coulés au large de Collo. Des armes qui serviront lors de la guerre d’indépendance ! Suite à l’emprisonnement du père, la famille s’installe à Alger vers 1948.

Salah entre à l’Ecole des beaux-arts de la rue de la Marine comme étudiant libre. Il se plonge dans l’art et son univers et découvre surtout la gravure qui deviendra sa discipline privilégiée d’expression, dont il était un des derniers maîtres. Il rencontre Issiakhem, Louaïl, Ali Khodja, Mesli, Yelles… et fréquente les milieux algériens du théâtre et de la musique. Pendant les vacances, il travaille dans une société de publicité et de décoration.

En 1954, son père décède et deux de ses frères rejoindront le maquis. En 1956, les services dits d’action sociale (SAS) de l’armée française proposent à Salah de travailler pour eux en tant que dessinateur. Il s’enfuit en France chez un cousin qui vit à Limoges. Là, tout en travaillant, il est durant trois ans étudiant libre à l’Ecole des beaux-arts. Il va ensuite à Paris où une société d’aménagement intérieur le recrute. Il racontait toujours avec émotion son travail de décorateur dans l’appartement de la chanteuse Dalida, là-même où elle mit fin à ses jours.

En  1963, il rentre définitivement en Algérie. «L’indépendance de notre nation, c’est quelque part un moment inoubliable, les gens sont devenus pratiquement fous…

Et moi avec (rire), il y avait un bouillonnement extraordinaire, un élan formidable que je ne suis pas près d’oublier. (…) La conviction et le rêve, la révolte, tout cela nous a marqués quelque part et contribué à tisser quelque chose dans nos vies.» (T. Ouamer-Ali. In Founoune Media, 2006).

C’est avec ces sentiments qu’il a toujours œuvré, indifférent aux modes et aux querelles d’artistes, humble jusqu’à en être effacé, fidèle à ses visions artistiques. Comme tant d’autres, peut-être plus, il n’a pas eu toute la visibilité qu’il méritait, hormis cette belle rétrospective en juillet 2011 au Musée national des Beaux-Arts d’Alger qui avait étalé tout son talent. J’ajouterai qu’il était un véritable gentleman avec une rare élégance d’âme.

Oui, son coup de téléphone, cet été… Bien que cerné par l’âge et la maladie, il avait des projets et souhaitait mettre ma plume à contribution. Voilà qui est malheureusement fait.

Salah Hioun a été enterré mercredi 8 novembre au cimetière de Dély Ibrahim, Alger.

 
 

Ameziane Ferhani
 
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