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Extraits du roman unique de Hamid Nacer-Khodja

«Jumeau ou un bonheur pauvre»

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le 29.07.17 | 12h00 Réagissez


Reflets d’ombre et mes pupilles dans une vitrine de livres : L’homme à la découverte de son âme, de Carl Gustav Jung (en Petite Bibliothèque Payot, portant le même numéro que l’année de ma naissance). Alors, l’œil écoute : un passé éclipsé de souvenirs surgit, à tout instant, au moindre pas : c’est l’enfance retrouvée dans la fragile transparence des pleurs : (Souviens-toi du regard qui s’éternisait sur la verdure de décembre. Rien ne se posait sur toi sinon une irréelle présence.

La pluie parfumait la route descendante de l’école, le temps n’avait pas de contingence. Les arbres, le vent t’indiquaient le multiple silence, l’assurance sans pouvoir la vivre. Tu sentais à peine le miroir de tes pas sur l’asphalte, la consistance de ta chair, le vide effrayant de ton corps, les battements stimulants de ton âme.

Derrière toi, tel un djebel au dos couché dénudé, trapu comme l’Atlas, s’établit le tranchant du Bouzegza dans sa bleuité grise. Arrivé à hauteur de la villa surplombant le quartier, une jeune Française, en sortant, lâcha mécaniquement à ma vue – ?! – un morceau de pain blanc). Je la regarde encore – ma funeste figure lui aurait-elle fait peur ? – et je m’interrogeais pourquoi elle ne l’avait pas embrassé en le ramassant. Le père m’avait pourtant enseigné cette grâce comme une sentence.

Presque tous les jours, le bus déverse les lycéen(ne)s à Ben Aknoun. Je prends la correspondance à El Biar, au “Cheval Blanc’’, face à une librairie où s’attarder repose. Debout à l’arrière, à l’angle droit, seul, mes yeux éternisent le Dehors des vitres diaphanes : un ciel triste, une route triste, des passants peu pressés, les filles bien belles, les adolescents si élégants, si boute-en-train (Jean Ferrat chante La Jeunesse) : à quoi soupirais-je ?

Nous n’avons pas de maison. Nous louons une chambre, attenante à une espèce de capharnaüm comme cuisine, dans une vaste demeure à El Madania, ex-Clos Salembier (Salem Bey !), Alger 5e. «La grande maison» ou «La Maison-Vauquer», telle est sa dénomination pour quelques copains du quartier. A l’ombre de ses balcons oxydés, après d’innombrables parties de football (pour une bouteille de limonade !) à même la terre-rue des coquelicots (diarrhée après la pluie, fièvre jaune avec le vent, ironise Rachid !), nous écoutons de la musique.

Les Beatles, Elvis Presley, Johnny Halliday, yé yé, Enrico Macias comme un conclave, Abdelhalim Hafez, Farid El Atrech, El Anka et tout le chaâbi, Cheikh El Afrit le juif, des chansons kabyles... Je n’entends que Brel, Ferrat, Ferré, Piaf, la nuit, quand se sont endormis les uns-les autres, ma mère et les six frères et sœurs, le quinquet éteint, le petit transistor au cœur, le souffle battant. (…)

Adossé à la barrière métallique pour reprendre haleine vive, j’attends, je pense, je vois. Autour de moi, le mouvement, la vie. Des élèves sortent d’une boulangerie, d’autres achètent des sandwichs à l’ex-émigré à la fourgonnette en permanence au coin (il a réussi, lui !). Dans ma poche, la main moite serre la pièce de dix douros, juste le prix du journal. Spasmes au jabot, j’examine indolemment, nonchalamment, le macadam. (Noura doit être maintenant chez elle à table. Une luxueuse table, une salle à manger. Elle essuie ses mains. Elle sourit. Ah, ce sourire, ce sourire, ce sourire...).

Des véhicules passent, passent. Soudain, crissements de pneus à l’entrée de son lycée. C’est elle, elle qui arrive en voiture, assise à côté d’un monsieur (son père ?) ! Crissements de mon cœur. Il est quatorze heures quarante-cinq et elle descend de la R 16 (A 757 FB). Sous son tablier rose, l’ampleur de sa courte jupe éblouit un instant le soleil bleu, mouille mes désirs verts. Spasmes et convulsions, offre-la-moi, seigneur ! offre-la moi pour que cesse l’espace des frissons, pour qu’elle caresse (efface) mes blessures, pour qu’elle m’édifie. Offre-la-moi, seigneur, ya Rabbi ! (…)

Le véhicule s’immobilise à la cité des Asphodèles, à plus d’un kilomètre de notre lycée. Nous descendons. L’immeuble du prof est parallèle au siège d’un office officiel du cinématographe, lequel n’a produit essentiellement que des films de guerre.

Je n’aime pas, j’abhorre, j’abomine, je déteste, j’exècre, je hais, je maudis, je méprise la guerre et ses films. La guerre, je l’ai tétée avec le sein de maman, 1 – Bourdonnements crépusculaires quotidiens d’un bimoteur au-dessus du ciel fœtal de Maison-Blanche, 2 – Rafales croisées de Mat 49 dans la nuit noire et, en sourdine, clabaudages de chiens au loin, bien au loin, très loin, s’éloignant ;

3 – De jeunes paras, accompagnés de Noirs sanigali (venant du lointain Sénégal), nous réveillant pour fouiller calmement dans le gourbi en toub le moindre couteau ;

4 – Observations craintives des soldats qui entrent et sortent d’une caserne quand je vais chaque jour ramener un seau d’eau de la fontaine publique d’en face ;

5 – Mon père éteignant le quinquet à pétrole (comme si les mots se taisaient dans le noir) pour écouter «La voix des Arabes» sur un vieux poste TSF ou un transistor Radiola neuf ;

6 – Le quartier rassemblait dans le crépuscule blafard, face à la jeep d’un militaire et de son Arabe cagoulard (un voisin ? d’un autre quartier ?), puis le départ avec eux du père et de quelques autres à la ferme Barnabé pour la gégène des Bérets rouges, au milieu de la vigne aoûtée et des genêts en fleurs ;

7 – «Frères», «Front», «Main rouge», mots prononcés avec crainte par mes parents («des frères tuent d’autres frères») mais si concrets pour moi sauf le troisième : comment une main peut elle être rouge ? ;

8 – Ballets incessants d’hélicoptères-Bananes (le Vertol-Piasecki Flying Banana H 21) déposant des troupes aux confins septentrionaux du Djebel Bouzegza ;

9 – Ambulance verte aux immenses croix rouges ramenant à nos voisins un défunt portant le même prénom que le mien – (un goumi(er), disait-on silencieusement ou un harki, confusément) ;

10 – Le jour d’une semaine de sauterelles – curieusement annonciatrice d’une belle récolte, me dira-on ultérieurement – où tout le village s’enferma quand on a tué par balle un homme au marché central ;

11 – Ma mère qui parlait-parle sans cesse de son frère Abdelkader mort en 1954 en Indochine (mais pourquoi si loin, à Diên Biên Phu ?

«Que diable allait-il faire dans cette galère ?») – «Pour la France», comme je l’ai su plus tard et je ne le crois pas ; 12 – Les Français – civils, soldats et filles en robe vichy – qui venaient chaque fin de semaine au centre de formation de notre quartier, buvant anisette ou Orangina ou mangeant brochettes ou merguez sans voir notre soif et notre faim, alors que nous les observions longuement, sans haine (c’était dans l’ordre), dansant sous les airs de Si tu vas à Rio, de Dario Moreno ou de Ya Mustapha, de Bob Azzam (je n’aime pas la danse, c’est indécent, c’est érotique, c’est honteux, mais j’adore l’exquis mélange de français et d’arabe de cette chanson), etc.

Vingt-cinq janvier. J’ai dix-huit ans. Dix-huit ans de soif, de faim, de santé, d’amour. Dix-huit ans de vie, de mort. Dix-huit ans d’angoisse, de tristesse. Et voilà trois mois que ma poitrine se déchire, mon cœur se triture. Trois mois que ta lumière révèle le vrai, le bon, le raisonnable, le juste. Vers treize heures, j’étais à l’entrée de la cité universitaire, ne pensant guère te voir quand tu es apparue, accompagnée de deux autres copines, cheminant harmonieusement vers votre lycée.

Un troupeau de quatre moutons et un agneau passa et tu le regardas avec une telle innocence, un tel sourire que mon cœur se crispa, que j’avais envie de pleurer. Tu m’aperçus et fis un faux pas, l’œil presque revêche. Noura, ce jour, j’ai découvert que tu es plus belle que jamais face à ma laideur rendue fautive par ton regard inquiet sinon irrité, voire maussade. Je suis un minable, je ne suis pas digne d’exister ! Regarde-toi, sadique, nazillon, et rappelle toi ces yeux inquisiteurs qui souffrent à cause de toi ! (…)

Quatre juillet. L’après-midi : c’est la dernière fois que je t’ai vue, Noura, tout à l’heure, jour de la distribution des prix, comblée. Moi te guettant de loin, en larmes aveuglées après tes succès, l’hymne national, les youyous, ton père qui t’accompagnait, ton départ. C’était comme la fête de l’indépendance qui s’exhumait sans porte-à- faux : à mon corps défendant, je défilais des journées entières avec les autres enfants du quartier, balbutiant quelques chants patriotiques dans l’assourdissement du chœur, fanfare, musique, applaudissements de la foule et de mon père, youyous.

Et, déjà ébahi, la première injustice : un gosse voisin m’accusa d’avoir lâché les freins d’un tracteur, lequel défonça un mur lorsque je jouais avec une inoffensive guitare – bidon de conserve et cordes en fils de pêche. Jamais je n’oublierai cette vérité que m’a accordée la justice des «frères», m’écoutant dans un immense bureau à la porte incommensurable. C’est ainsi que j’ai vécu mes premières iniquités-réhabilitations post-coloniales.

C’est ici, à Ben Aknoun, que j’ai vécu avec toi, Lumière, ma seconde injustice, c’est ici que j’ai pleuré tes hauteurs. Oui, c’est ici, dans ce merveilleux rêve, que tu m’as nommé, Noura, terriblement nommé. C’est ici, là, que ton regard, ton sourire, tes mouvements nus ont élevé ma poitrine, ma pauvre poitrine.

Oh, je répète, j’ai vécu avec toi, bien que tu n’aies pas parlé, bien que je ne t’aie jamais parlé. Qu’importe le vocabulaire, qu’importe l’écriture. L’essentiel, c’est que je t’ai regardée vivre, belle et heureuse. L’essentiel, c’est que tu existes, tu souris et tu dors. L’essentiel, c’est que tu savais seulement que je suis. (…)

Soir : je reviens de Châteauneuf et d’El Biar. Je n’ai pas pu te revoir, Noura. Maintenant que ma poitrine est loin de toi, loin du rêve que tu as proposé, loin du rêve que tu révèles en ce moment, que tu révèles à tout moment, loin du rêve qui devient éveil, de l’éveil qui redevient rêve pour que le crépuscule étrangle à chaque fois ma veine jugulaire («C’est la sortie des djinns, disait le père, fermez portes et fenêtres» ), je meurs toujours, sans cesse, à la recherche d’un impossible amour, le même, d’un amour où le jour, mon corps, l’espace, perdent les mots du dernier cri.
 

 
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