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La chronique africaine de Benaouda Lebdaï

Ingrachen, premier roman

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le 13.05.17 | 12h00 Réagissez

En Afrique, la publication d’un premier roman est souvent périlleuse par rapport au thème choisi et la manière de le traiter. L’objectif d’un premier roman est de montrer une capacité à créer, à  surprendre, à intéresser et à convaincre.

Celui d’Amar Ingrachen, Le temps des grandes rumeurs, rappelle fortement quelques premiers textes africains, comme L’âge d’or n’est pas pour demain, du Ghanéen Ayi Kwei Armah, ou Les Interprètes, du Nobel nigérian, Wole Soyinka. En quoi ces romans se ressemblent-ils ? La réponse est dans le rapport qu’entretiennent ces écrivains avec leur pays et leurs perceptions des indépendances.

La révolte par une écriture provocatrice caractérise ces premiers textes, d’où leur attrait et leur impact. Ainsi, le quotidien d’une partie de la population est mis en scène, un état existentiel peu reluisant est décrit à travers des personnages en contestation. Si Ayi Kwei Armah critique la gestion du Ghana du temps de Kwame Nkrumah en dénonçant la corruption et les passe-droits ; Wole Soyinka met en scène quatre personnages qui déclinent chacun à son tour sa vision de la vie post-coloniale à Lagos. C’est précisément le thème du roman de Amar Ingrachen, qui met un personnage mal dans sa peau dans une atmosphère quotidienne irrespirable des années post-90.

Il met en scène le personnage de Rachid, clin d’œil au personnage désabusé de la Répudiation» de Rachid Boudjedra, au profil psychologique et politique identique. L’état psychologique du personnage de Rachid dans Le temps des grandes rumeurs est au plus bas. Il est en colère, désabusé, déprimé devant tant d’injustices, de passe-droits, de manque de liberté à plusieurs niveaux.
Le romancier dépeint une situation oppressante dans Alger qui n’est plus Alger la Blanche, tant elle a perdu de sa splendeur et de sa beauté physique, car le décor reflète un état d’esprit.

Rachid ressent une ville devenue «noire dans les cœurs», une ville où l’on recrée des Dieux et des religions, une ville étouffante, où les jeunes de quartiers se sentent sous contrôle, car leur réalité est déstabilisée à cause de «sismiques dédoublements de personnalité». La résistance est présente par l’humour et une certaine provocation.

Cet état psychologique relève de la déprime et d’une vision désabusée de la vie et de la ville d’Alger qui «a tout, tout ce qui peut pousser le plus chauvin des Algériens à quitter le pays dès qu’il ouvre les yeux : la lenteur  dans le geste, l’impudeur dans le discours, l’hypocrisie dans le regard, l’ambiguïté dans l’histoire, l’indécence dans l’amitié et le terrorisme dans l’âme.

La peur rappelle Alger. Beaucoup de malheurs y ont séjourné. Beaucoup de forfaits contre l’homme y ont été commis. La mémoire y est bannie des rues, des boulevards, des avenues, des murs, des jardins, de partout, des cœurs». Cette vision sinistre rappelle étrangement les descriptions d’Accra par Ayi Kwei Armah. Des pensées sombres et sinistres traversent les pensées de Rachid, qui se sent épié, surveillé, interrogé, sans raison claire.

Fils de chahid de la première heure, sa mère a souffert pour élever ses enfants orphelins et il ne comprend pas ou peut être trop ce qui se passe, d’où son traumatisme. Le quotidien est désastreux dans cette «dictature layajouzienne», comme le dit Rachid avec son goût de la formule. Comme beaucoup, il sauve sa peau en invoquant le mektoub. Cette vie insoutenable rejaillit sur le psychisme du personnage torturé par son mal de vivre, au point où il compare l’Algérie à «une bière à  quatorze degrés», et dans cette image forte, toute une frange de jeunes surgit, car elle noie ainsi son mal de vivre.

La dimension politique dans ces premiers romans africains est nettement présente, car une classe de personnages désenchantés, intellectuels ou manuels, y est présente, dans la mesure où ce sont ces deux catégories qui vivent dans le désarroi ambiant : «Je suis maudit, maman», hurle Rachid/Amar. Ce désarroi transparaît tout au long du roman et aucun espace n’est sanctuarisé. Même l’université est envahie par la gangrène de la corruption : les notes et les diplômes non mérités passent par toutes sortes de harcèlements.

Le titre du roman, Le temps des grandes rumeurs, signale l’importance d’une situation ubuesque, où la parole non fondée et colportée à souhait prend une ampleur effrayante dans la société qui en devient prisonnière, comme Rachid, pris au piège d’un pays où la jeunesse se sent perdue. «Lorsque la jeunesse s’avoue vaincue, là est la catastrophe», avoue un Rachid traumatisé. Même quand Rachid regarde la télévision, il tombe sur un film au titre métaphoriquement explicite : Le soleil assassiné.

Les angoisses sont multiples et les seules références qui permettent au personnage autodiégétique de survivre sont les écrivains lus durant les années universitaires : Feraoun, Kateb, Mammeri, Haddad, Césaire, Jean Sénac, Mimouni. Alors une forme de nostalgie positive sauve le personnage grâce au retour du conteur des temps anciens pour reprendre racine, affirmer une culture algérienne exprimée par les paroles d’une chanson de Souad Massi.

Il ne faut plus assassiner les intellectuels, physiquement ou par la mise au silence, dit Rachid, qui ne se remet pas de la perte de son ami Mehdi. Ammar Ingrachen crée un personnage très critique d’une société sclérosée ce qui en dit long sur son amour sans limite de l’Algérie. Un texte fort, écrit de manière très directe et qui s’inscrit dans une catégorie de romans engagés.
 

B. L.
 
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