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Rachid Bellil : Auteur de l'anthologie du conte amazigh d'Algérie

«Il y a urgence à recueillir les contes» 

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le 16.12.17 | 12h00 Réagissez


- Comment avez-vous constitué cette anthologie du conte amazigh ?

Ce n’est pas moi qui ai recueilli les contes. Je donne les références des textes que j’ai sélectionnés dans des livres ou articles. Beaucoup ont été publiés entre les XIXe et XXe siècles par des Français mais aussi des Algériens comme Ben Sedira. Le gros du travail a été de retravailler la transcription selon le dernier système en caractères latins mis au point par Mammeri et repris par Salem Chaker. J’ai aussi revu les traductions. Elles étaient souvent «littéraires», écrites en «bon français» dans les références françaises pour le public français. Moi, mon public est d’abord algérien.

Il y avait aussi des transcriptions non traduites. J’ai classé les textes par ordre chronologique. Le plus ancien est l’œuvre de l’Américain Hodgson en 1822. Il était au consulat des Etats-Unis à Alger durant l’époque ottomane et un collègue de Béjaïa lui avait rapporté le conte. Par la suite, il y a eu Basset et toute l’école d’Alger… Je n’ai pas retenu les contes publiés seulement en traduction.

- Avec cette anthologie, on prend conscience du grand intérêt porté au patrimoine oral durant la période coloniale. Comment l’expliquer ?

Evidemment, il y avait un intérêt stratégique à avoir accès à la mentalité, à la langue et à l’imaginaire de la population que la France colonisait. Pour dominer, il faut connaître. Il y a aussi un aspect scientifique avec l’arrivée à Alger d’enseignants et chercheurs français. Des géographes, des historiens, des archéologues mais aussi des linguistes qui étaient souvent «folkloristes» (le terme n’était pas péjoratif). Ce qui m’intéresse, c’est le travail qu’ils ont fourni.

Quelqu’un comme René Basset a travaillé sur toutes les variantes de l’amazigh en Afrique du Nord et recueilli un très grand nombre de contes. Il a constitué une école avec des élèves qui ont continué son travail. Ce qu’ont recueilli ces scientifiques sont des éléments de notre patrimoine culturel immatériel.

- Pourquoi cet intérêt a-t-il décliné après l’indépendance ?

Vaste problème. Je peux proposer mon point de vue. Avant l’indépendance, les nationalistes algériens étaient dans une position de dominés. La France était une puissance économique, politique mais aussi culturelle. Pour faire face à cette domination, on a mis en avant quelque chose d’équivalent, à savoir la culture arabo-musulmane (civilisation internationale, culture écrite, etc.) et on a mis de côté la culture populaire. C’est un paradoxe pour un mouvement de libération populaire. On a hérité de cela à l’indépendance.

La culture populaire, considérée comme sous-culture, était le dernier souci des autorités algériennes. A l’université, durant les années 1970, du temps où j’étais étudiant, il existait encore un département d’ethnologie d’Afrique du Nord. J’ai appris la transcription du tamazight avec Mouloud Mammeri. Mais cela a disparu devant la politique d’arabisation. Il ne restait plus que le CRAPE (aujourd’hui CNRPAH). Je parle du patrimoine en tamazight, puisque c’est mon domaine, mais il en est allé de même pour l’arabe dialectal algérien.

Le travail sur les langues et les cultures populaires était marginalisé. Il y a urgence à recueillir les contes tant qu’ils existent. Malheureusement, il y a peu de travaux en ce sens. Pour ma part, je prépare pour 2018 la publication de contes recueillis au Gourara. Il est possible que des gens travaillent sur le sujet mais tant que les travaux ne sont pas publiés, on ne peut pas le savoir.

Aujourd’hui, dans certaines régions, comme chez les Beni Snous, la langue et les récits qu’elle portait ont disparu. Ca fait 15 ans que je travaille sur le Gourara et je peux vous dire que c’est difficile de recueillir des contes. Les gens qui les connaissent vous disent que ce sont des bêtises. Ils ont intériorisé le point de vue de la culture élitiste. On pense que les raconter aux enfants c’est les berner. Un véritable déni ! On devrait au contraire les enseigner à l’école.

- Que nous disent ces contes sur notre culture ?

Il ne faut pas s’attendre à trouver la clé de notre identité culturelle dans un conte. Ce sont des histoire retravaillées au fil du temps, des histoires qui font rire, qui font peur, qui peuvent être édifiantes… Il faut vraiment travailler pour trouver des éléments sur l’imaginaire, le symbolisme, etc. Si on ne fait pas d’abord le travail de recueil, on n’aura pas accès à cela. C’est pour cela que j’ai choisi pour l’Anthologie des contes de différentes régions, allant de la frontière tunisienne à la frontière marocaine.

En étudiant de manière comparative ce corpus, on pourra trouver des éléments communs qui mettront en avant cette culture homogène. A l’époque coloniale, on n’a pas fait ce travail global. Les études étaient consacrées uniquement à une région à la fois. Consciemment ou non, on ne s’intéressait pas à l’idée qu’il existe une culture homogène qui les réunissait. Il y avait aussi l’idée répandue que ce peuple n’a rien produit par lui-même, qu’il était uniquement influencé par d’autres cultures.

Tout cela étant dit, on ne doit pas rejeter en bloc tout le travail qui a été effectué. Les contes recueillis au siècle dernier sont une mine d’informations sur la langue et la culture. En plus du domaine scientifique et de l’éducation, les artistes peuvent aussi s’emparer de ces histoires. On peut en faire des émissions, des dessins animés, des livres, des films…

W. B.
 
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