Pages hebdo Arts et lettres
 

Cinéma . Quand Djaffar Gacem passe au grand écran

Film, intérieur jour

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 21.04.18 | 12h00 Réagissez

Téléaste à succès, Djaffar Gacem passe au grand écran. L’événement est d’importance.

Si sa reconversion en cinéaste est une évidence pour les téléspectateurs repus de ses feuilletons, sitcoms et séries, la profession, elle, l’attend au tournant. Ensuite, tel que nous avons pu le voir lors du tournage de son premier long métrage, sa démarche semble se démarquer.

C’est à El Maleh (wilaya de Témouchent), la semaine écoulée, que la mise en boîte du film de Gacem est entrée dans le vif du sujet.

Le premier tour de manivelle en a été donné à Alger avec une séquence censée se dérouler à Héliopolis, antique bourgade qui tire son nom de sa fameuse piscine romaine reflétant le soleil, d’où sa dénomination de «ville du soleil», autrement dit Héliopolis, titre choisi pour le film. Située à 5 km de Guelma, elle a été le théâtre d’un des monstrueux massacres coloniaux perpétrés le 8 Mai 1945.

Au-delà de l’intrigue qu’il a nouée autour de ce tragique événement, Gacem restitue le moment charnière qu’il a été dans le combat de Libération nationale. A portée historique, Héliopolis est un film à forte charge humaine, comme nous avons pu le saisir à travers les trois jours de tournage que nous avons suivis.

Premier jour, mardi 10 avril, 10 h, temps printanier, extérieur jour. Le plateau est installé à un angle de la principale place d’El Maleh, traversée par sa non moins principale artère. Des Citroën d’époque sont garées des deux côtés de la chaussée. Tout a été «habillé» pour respirer le début des années 1940.

La circulation des personnes et des véhicules est coupée. Les deux bouts de la voie sont bouchés par des attroupements de curieux. C’est que l’événement est exceptionnel. On tourne un film, enfin un, après tant d’annonces de projets en l’ex-Rio Salado ! Et puis, c’est le réalisateur de Djemaî family et Achour el âcher qui est à l’œuvre ! Il est bien rare tout de même, en Algérie comme partout, que le metteur en scène emporte la vedette aux comédiens et comédiennes.

La caméra est installée sur rails pour suivre en travelling une calèche qui emprunte la chaussée entre la minuscule épicerie de M. Sadeg (Fodil Assoul), située en coin, et le Café des Amis, de M. Bensoussan, sur l’autre bord donnant sur la place. En ce café qui a véritablement existé à Héliopolis, des clients sont attablés selon la structuration de la société coloniale.

En devant de terrasse, cependant pas aux mêmes tables, des Européens et des musulmans coiffés de fez, mais habillés à l’européenne. En retrait, quelques «musulmans», dont certains en burnous et chèche, eux sujets de troisième rang.

Enfin, au fond, des «Arabes», qui, parfois, traversent l’espace. Installé sur sa calèche, seigneurial, M. Mokdad (Aziz Boukrouni), le personnage principal, est accompagné de Nedjma, sa fille, habillée à l’européenne dans une robe écarlate et coiffée d’un élégant chapeau.

Ce jour est d’importance pour la famille. On va en grande pompe accueillir à la gare Mahfoud (Mehdi Ramdani), le fils, de retour d’Alger à l’issue de ses études. Le père porte un léger burnous par-dessus son seyant costume cravate. Bachir (Mourad Oudjit), dont le cœur bat à l’unisson avec celui de Nedjma (Souhila Maâlem), est le cocher de l’attelage. Il a été élevé à la ferme de son patron.

Bachir et Nedjma, un clin d’œil à Kateb Yacine, lui qui a vécu Mai 1945 ? Une interview avec Djaffar Gacem pour en savoir plus n’a pas été possible… Mardi après-midi, extérieur jour : Bensoussan, kippa sur la tête, est à la terrasse de son café, dont les tables sont occupées.

Dahmane Ikariouane, dans le rôle, accoutré d’un étroit et court gilet, a fait le deuil de la prestance de titi algérois qu’on lui connaît. Le travail sur les costumes des principaux comédiens a pris un mois d’essayage pour qu’ils soient au plus près de la vérité des personnages. Bensoussan hèle Sadeg, qui, de l’autre côté, ferme le rideau de sa boutique.

A la question de savoir si les affaires marchent, son interlocuteur répond d’un ton rogue par la négative. La caméra est installée dans l’épicerie, le visage de Sadeg en premier plan. Elle capte son irritation et son aparté désobligeant à l’endroit de Bensoussan.

On refait plusieurs fois la prise pour obtenir la meilleure expression chez Assoul. On refait également parce qu’en second plan, sur la chaussée, une 11/11 noire passe dans un sens, pendant que deux «mauresques» accompagnées d’un garçon le font dans l’autre sens. Et tout au fond, il y a Bensoussan.

La Citroën a le malheur de tomber en panne après quelques prises. Impossible de perdre du temps à réparer. Les techniciens de plateau la poussent de toutes leurs forces pour l’abandonner à sa course à hauteur du cadre défini.

Ils répètent la manœuvre autant de fois qu’il faut. Comme les actions sur les trois plans se succèdent ou se superposent, elles doivent être parfaitement synchrones comme en une chorégraphie. Zen, Gacem sort de l’épicerie autant de fois pour gommer les imperfections. Il dirige son monde «sans faire de cinéma».

Le sempiternel «Silence, on tourne» a été entendu autant de fois, plus à l’intention de la foule de curieux que de l’équipe. Les prises vont durer tout l’après-midi.

L’acteur Assoul l’a passé, haut les mains, tenant le rideau de fer à moitié fermé. Ikariouane, lui, a dû répéter à satiété son interpellation.

En fin de journées, les deux comédiens sont exténués. Qui a dit que le métier d’artiste était une occupation de fainéant ?

Mercredi matin, deuxième jour. Il pleut à El Maleh. Le ciel est noir. Parfois la grêle tambourine. On tourne à l’intérieur du café. Les puissants projecteurs éclairent d’un halo lumineux les vitres. Ils donnent l’illusion qu’au dehors, il fait beau. «Européens» et «musulmans» y sont au comptoir ou à table. Atmosphère confinée de fumée de cigarettes.

On tchatche jusqu’au moment où le transistor diffuse une information qui fige l’assistance : la Deuxième Guerre mondiale est déclarée ! La caméra filme en travelling, Gacem semble bouder les plans fixes. Un choix de mise en scène également pour le reste ? Les prises se succèdent aux prises. Dans cette séquence, le réalisateur a surtout affaire avec les figurants dont certains oublient de ne pas regarder la caméra ou de garder l’expression juste en rapport à la situation. Mercredi après-midi. Sale temps.

On tourne à l’intérieur de l’épicerie, rideau à moitié fermé. Nasreddine Djoudi, dans le rôle de Smaïn Abda, petite moustache, raide dans son costume marron, est le chef local du PPA (Parti du peuple algérien).

C’est l’unique personnage, côté algérien, qui n’est pas fictif. Côté colons, ils ont tous existé. Celui qui deviendra chahid vient voir Sadeg pour le convaincre de reprendre son engagement nationaliste et d’intégrer le mouvement AML (Amis du manifeste de la liberté).

Jeudi matin, troisième jour, le ciel est dégagé. Les figurants passent un à un entre les mains de Jean-Marc Mirete, le costumier. L’œil exercé du technicien s’avise qu’un figurant n’a plus sa moustache.

Celui-ci s’en explique parce que, vexé, il s’est aperçu qu’il ne sera qu’une silhouette à l’écran, toujours à l’arrière-plan. Aujourd’hui, tournage extérieur. Comme à chaque fois, Gacem n’est pas à la caméra quand elle filme. Il ne s’y installe que pour «faire une mécanique», c’est à dire un essai de déplacement de la caméra et d’adéquation de la machinerie par rapport au cadre à filmer. Ensuite, il procède à une répétition de la scène avec les comédiens.

Dernier regard et il ordonne qu’on remette des cigarettes à quelques figurants attablés et un journal à la main d’un figurant passant. Enfin, le tournage débute.

A ce moment, Gacem laisse à la manœuvre Marco Cravero, son premier assistant. Kenza Mehadji, frêle silhouette, en deuxième assistante, est partout à la fois sur le plateau, faisant montre d’un remarquable abatage. Gacem s’installe alors en retrait face à un moniteur aux côtés de la script, qui, elle aussi, suit la scène qu’on filme sur un deuxième moniteur. A chaque prise refaite, le réalisateur réajuste le jeu de ses acteurs, allant au plus infime détail.

Ce faisant, il apporte des modifications qui vont lui permettre d’avoir au moins deux versions dont il choisira l’une au montage. Mais ce jeudi, une fois le plateau installé, Gacem appelle autour de lui tous les techniciens et comédiens. Moment solennel. On observe une minute de silence à la mémoire des 257 victimes du crash de la veille à Boufarik.

Pour le premier plan, la caméra est à l’intérieur du café. Son objectif, à travers la double porte, embrasse la terrasse bondée de monde. Le choix est à la profondeur de champs. Dans la rue, divers passants. Un gamin loqueteux s’approche d’une table pour recevoir une aumône. En arrière-fond, à proximité d’un étal de marchand ambulant, un vélo est positionné devant l’épicerie. Il chute suite à un coup de vent.

On reprend la séquence sans dialogues. Puis, on passe sans tarder à une autre scène. La caméra, toujours sur rail, est déplacée sur la terrasse. Sadeg remet au sol les chaises rangées sur la table. Il essuie le mobilier. Sadeg est le nouveau propriétaire du Café des Amis racheté à Bensoussan qui a quitté le pays. Le gouvernement de Vichy a déclassé les Israélites de leur statut de citoyens français obtenu par le décret Crémieux.

Alors que la caméra est centrée sur Sadeg, braquée vers l’entrée du café, on doit arrêter. Un curieux a traversé la rue et la caméra a capté le reflet de son passage sur les vitres de la double porte, alors que ne devait y apparaître que les figurants ! On reprend sur Sadeg, chiffon en main. Mahfoud, le fils du notable Mourad, se présente à lui.

Sadeg, affable, lui demande s’il lui sert un café. Son vis-à-vis a la mine grave. Long moment de silence avant qu’il ne lâche sur un ton mystérieux l’objet de sa visite.

Tout est en sous-entendus. Mahfoud veut s’engager au profit de la «Cause». Impassible, Sadeg maintient son sourire et s’efforce même de dérider son interlocuteur. De profil, l’acteur Assoul rappelle étrangement Yahia Benmabrouk et sa gouaille. Gacem fait reprendre dix-sept fois la prise ! Lapsus ou acte délibéré, il appelle Assoul par le prénom de son personnage.

En tous cas, Gacem ne met la pression sur aucun des acteurs. Très tactile, une frappe sur le dos, des gestes de convivialité et surtout le sourire amical et bienveillant.

Il en est ainsi avec les techniciens de différentes nationalités qu’il a réunis autour de lui, ce qui stimule leur professionnalisme. Alexis Rangheard, comédien français arrivé ce matin, observe admiratif. Approché, il lâche : «Je suis épaté !».
 

Casting : hormis Aziz Boukrouni et Souhila Maâlem, la majorité des principaux personnages sont campés par des comédiens issus de l’ex-INADC de Bordj El Kiffan, l’actuel Ismas (Institut supérieur des métiers des arts du spectacle) : Mourad Oudjit, Nasreddine Djoudi, Fodil Assoul et Mehdi Ramdani. Cette pléiade d’acteurs n’a pas été retenue ès-qualité. Tous les candidats au casting ont dû passer par un test-caméra avec des séquences tournées afin de s’assurer de leur rendu et de leur potentiel lors de leur véritable tournage. Malgré les légitimes critiques qu'elle a reçu et reçoit encore, l'ex-INADC n'a-t-elle pas bon ?

Coaching : Exception faite, à notre connaissance, de Bachir Derraïs qui a fait appel à un coach d’acting sur «Ben M’hidi», mais en amont du tournage, ainsi que Belkacem Hadjadj pour «Fatma N’Summer», Gacem y a recours pendant le tournage, une pratique courante surtout chez les Américains. Il a fait appel à Hadj Ali Menad. Après le diner servi toujours à 19h, les comédiens travaillent avec lui jusqu’à minuit/1h du matin. Parfois Gacem vient en renfort.

On travaille le débit de la parole, l’intonation, le mouvement, la gestuelle, le regard, le jeu avec accessoires, tout ce qui est action physique et verbale. Les comédiens ont besoin de ces ajustements car les séquences ne sont pas filmées dans l’ordre chronologique ou qu’ils n’ont que quelques plans à jouer. Ils n’ont alors pas assez d’empreintes pour avoir une densité de jeu. Menad a mission de les «vitaminer». Et l’on gagne en temps au tournage.

Relooking : Dès l’arrivée sur le plateau de tournage, le gamin que nous étions à la fin des années ‘50 et début ‘60 est quasiment «transporté» dans le temps. Mais surtout, profond trouble, en côtoyant nos compatriotes d’alors : burnous et chèches à la blancheur crasseuse, chéchias défraîchies, sandales et chaussures de fortune, sans chaussettes aux pieds... Les détails du grimage sont poignants. In petto, nous revient à l’esprit le caractère combien odieux des expressions de certains compatriotes regrettant le temps de la Colonie !

Mohamed Kali
 
Loading...
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco
Loading...
Vidéo

vidéos

vidéos
Loading...

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie
 
Loading...